LES ZOUAVES DE QUEBEC
Voilà plus de trente-cinq ans que nous avons cessé de vivre à l'ombre du drapeau pontifical. Ce long espace de temps signifie naturellement que nous avons vieilli d'autant et que nous approchons rapidement vers la tombe. Plusieurs d’entre nous déjà dorment leur dernier sommeil. Constatant que nos rangs s’éclaircissaient d'année en année, les zouaves pontificaux de Québec prirent la résolution de combler les vides en appelant sous leur étendard leurs fils et les citoyens en général de cette ville. Leur appel fut entendu ; car le corps des zouaves de Québec compte aujourd’hui un effectif de cent vingt-cinq hommes. C'est un magnifique résultat que nous devons, en grande partie, aux encouragements que nous avons reçus de la classe dirigeante de notre ville, du clergé et en particulier de Sa Grandeur Mgr Bégin. Voici ce que notre digne archevêque écrivait, en 1901, au commandant des zouaves, qui
l'avait prié d'accepter le" patronage de notre’nouveau corps militaire :
“ Québec, le 7 février 1901.
A M. CE. Rouleau, Président des zouaves pontificaux de Québec.
Cher monsieur,
J'acquiesce volontiers au désir que vous me formulez dans votre lettre d’avant-hier, et je consens à être le Patron de votre associatioh des ‘“ Zouaves de Québec. ”
Il‘me fait plaisir de vous voir, avec un certain nombre d'excellents catholiques de notre ville, perpétuer le glorienx souvenir de nos croisés canadiens qui, en 1868, volèrent si courageusement à la défense du Souverain Pontife et de son domaine temporel. L'épopée religieuse et guerrière dont nos jeunes gens furent alors les héros, demeurera, grâce à votre association, plus facilemet et plus profondément gravée dans la mémoire de notre peuple. Le nom de zouave, en même temps qu’il rappellera la gloire que se sont acquise nos preux chevaliers, sera toujours pour . notre Canada, synonyme de courage chrétien, de noblesse de sentiments, de foi ardente, de dévouement aux successeurs de saint Pierre, aux chefs de la sainte Eglise ; il sera comme un drapeau qui
renfermera dans ses plis l’une des plus brillantes Pages de notre histoire, en même temps qu’un grave enseignement pour les générations futures.
Ancien zouave pontifical, vous ne manquerez pas, j'en suis sûr, de redire aux membres de votre association québecquoise les exploits de votre cher bataillon d'autrefois et de maintenir parmi eux un inviolable attachement au Pape-Roi, au vicaire de Jésus- Christ.
Agréez, cher monsieur, l'expression de mes sentiments les plus dévoués.
+ L.-N,, Arch. de Québec.”
Quelques semaines auparavant, M. C.-J. Magnan, professeur de l'Ecole Normale Laval de Québec et directeur de L' Enseignement Primaire, avait adressé la lettre suivante au président des Zouaves pontificaux :
Québec, 18 décembre 1900.
M. CE. Rouleau, président des Zouaves pontificaux, Québec.
Cher monsieur,
J'ai lu avec plaisir, dans les journaux de Québec, que les zouaves pontificaux de notre ville ont décidé de former un corps militaire indépendant, qui sera Connu sous le‘nom de “ Les zouaves de Québec, ” et que les membres de cette association porteront l’uniforme des anciens”soldats de Pie IX.
M. L'ABBE F. X. FAQUY, Aumônier des Zouaves de Québec.
Voilà une idée superbe,
Les rangs des nobles croisés qui volèrent à la défense du Pape, lorsque Rome fit entendre « e plainte sublime à laquelle les rois et les empereurs restèrent sourds, s’éclaircissent chaque année, Avant longtemps ils seront tous descendus dans la tombe, ces cœurs pleins de foi qui donnèrent leur vie pour le droit et pour Dieu.
Nous comprenons Pourquoi ces chevaliers d’une époque à jamais glorieuse pour le Canada-français veulent, avant de disparaître de la scène du monde, Brouper autour d’eux une jeunesse d'élite, qui aura pour mission de conserver sur le vieux roc de Québec les belles traditions des zounves du Pape.
Puis, M. le Président, vous et vos braves compagnons d’armes de Québec, n'avez-vous pas l’insigne honneur d’être les fidèles gardiens du drapeau de Carillon, cette incomparable relique sur laquelle ‘nos regards savent lire en brillants caractères l'héroïque poème enfermé dans ses plis.”
Au jour de Saint-J ean-Baptiste, n’est-ce pas encore à vous qu’incombe la douce tâche de promener triomphalement, dans les rues de la capitale, ce vieux souveni° français qui rappelle à nos cœurs les vertus de nos aïcux ?
Je le répète, cette idée est superb. J'y adhère
avec enthousiasme. Je sollicite même l'honneur d'entrer dans votre régiment, si vous m'en jugez digne.
Oh ! comme il sera beau de voir, aux jours des grandes fêtes religieuses et patriotiques, les vétérans de l’armée pontificale entourés d’une garde d’honneur, qui aura pour signe de ralliement la sainte relique que le soldat de Carillon pressait sur son cœur dans une dernière étreinte.
J'ai l'honneur d’être, Cher monsieur, Votre tout dévoué, C.-J. MaGxnax.
Le petit bataillon des zouaves de Québec mérite certainement l’honneur d’un chapitre spécial dans cet ouvrage. Mais comme cette association nous touche de trop près, nous laissons cette tâche à un journaliste, M. Hormisdas Magnan, qui a publié un travail élaboré sur les zouaves de Québec, en 1902, dans les “ Annales de la SociétéSaint-Jean-Baptiste.” Nous lui emprurtons donc les passages suivants de son étude :
“ Ces deux lettres (1) firent une profonde impression sur la population si catholique et si française de
(1) Celles de Sa Grandeur Mgr Béginet de M. C.-J. Masnan publiées précédemment.
Québec. M. Rouleau fit appel à la jeunesse catholique de la ville, par la voie des journaux. Plus de cinquantes jeunes gens, représentant toutes les classes de la société, vinrent s'inscrire, et les exercices militaires, avec commandements en français à la grande joie des recrues, commencèrent sans retard. I] fallait voir avec quel entrain et quelle bonne grâce cette boui!lante jeunesse obéissait à son chef. M. CE. Rouleau se fit instructeur, et le succès fut tel que, trois mois plus tard, le corps des zouaves pontificaux manœuvrait avec la précision des vieux zozous de La Moricière,
“ Les uniformes furent faits dans les premiers mois qui suivirent la fondation du nouveau corps, et à la Fête-Dieu suiyante, les zouaves endossèrent la glorieuse livrée des soldats de Pie IX.
“ La tenue des zouaves de Québec. est en tous points semblable à celle des anciens. Elle consiste en un gilet, une ample culotte et un képi ; le tout, en étoffe gris foncé, est orné de galons rouges : des guêtres blanches et un large ceinturon rouge complètent l’uniforme. La tenue des officiers esten drap bleu clair ; les ornements sont en galon d’or. Dans son ensemble, l’uniforme est très pittoresque, et les Zouaves, en corps, offrent un coup d'œil saisissant.
“ Le corps des Zouaves de Québec est à la fois une
M. L'ABBE T. G. ROULEAU, Aumônier des Zouaves de Québec.
société patriotique et religieuse ; il a été fondé au mois de février 1901, sous le haut patronage de Sa Grandeur Mgr Bégin, archevêque de Québec. La nouvelle association est aussi militaire, puisque les quelques survivants à Québec en sont comme le noyau.
“ Le but principal de cette Association est défini dans la lettre de Mgr l'archevêque de Québec. Au motif religieux, les zouaves ont joint l’idée patriotique. Et pour mieux relier le présent au passé, ils s'efforcent de grouper nos compatriotes autour de deux drapeaux chers à nos cœurs : le drapeau pontifical et le drapeau fleurdelisé de Carillon.
“ L'union des Canadiens-français dans un même esprit religieux et patriotique, pour s'emparer du sol canadien par l’agriculture et par le développement des ressources si variées offertes à l'industrie, enfin, l'effort commun pour conserver notre langue et nos institutions civiles et religieuses, voilà le présent pour nous. Notre fête nationale contribue largement à cette œuvre d’union, et pour lui donner plus de force d’action à Québec, les soldats de Pie IX ont cru, avec raison, qu'avant de mourir, il était de leur
devoir de grouper autour d'eux des jeunes gens qui auraient pour mission de perpétuer à jamais le souvenir de leur croisade à Rome, et qui deviendraient les
gardes d'honneur du drapeau de Carillon et du drapeau pontifical, et les défenseurs de la grande cause du pouvoir temporel des Papes.
“ Cette fondation fut inspirée aux zouaves par le révérend Père Hamon, S. J., à l’occasion des noces d’argent de notre régiment, en 1885. En cette circonstance, le révérend Père Hamon nrononça, dans la chapelle historique de Notre-Dame des Victoires, à la Basse-Ville de Québec, une de ces allocutions à l’emporte-pièce, toute virile et toute patriotique,dont il a le secret. En présence de ces braves aux fronts ridés, à la chevelure bianche, une idée le frappa, et sur-le-champ il l’exprima : ‘ Il est regrettable, ditil, de voir disparaître un corps militaire sorti du sein même de l'Eglise catholique et qu’un lien patriotique unit désormais à la nation canadienne-française. Enrôlez vos fils dans la milice pontificale que vous représentez, et que ces fils de soldats chrétiens perpétuent au Canada le souvenir du dévouement des croisés du XIXe siècle envers le Saint-Siège.”
“ Les zouaves pontificaux se rendirent avec bon-
heur à ce conseil ; mais leurs fils n’étant pas assez nombreux, ils choisirent de jeunes recrues en dehors de leurs foyers.
“ L'Association des zouaves de Québec est destinée à rehausser l’éclat de nos fêtes religieuses et nationa-
les. A la Fête-Dieu, les zouaves servent de garde d'honneur au Très Saint Sacrement, dans la procession traditionnelle qui se fait dans toutes les paroisses de la ville. Depuis 1870, les zouaves pontificaux n’ont jamais manqué de prendre part à la fête nationale des Canadiens-Français.
“Chaque année aussi, les zouaves se font un devoir d’allc: en pèlerinage à la Bonne Sainte-Anne. Chacun est heureux de recevoir la communion aux pieds de la grande thaumaturge du Canada.
“ A l’occasion de la bénédiction du fac-simile du drapeau de Carillon, le 25 mai 1902, M. l’abbé Th.- G. Rouleau, ancien aumônier des zouaves pontificaux, à Québec, rappelait les paroles émues que l'illustre vieillard Léon XIII lui adressait en 1896, alors qu’agenouillé devant le Saint-Père, il lui demandait sa bénédiction pour les zouaves pontificaux de Québec : ‘“ Dites bien aux zouaves de Québec de se tenir toujours prêts à répondre à mon appel” ; et le prédicateur ajoutait :
“ Soldats de l'Eglise, maintenez vivace dans notre vieux Québec l’idée du pouvoir temporel du Pape : c’est le désir du Souverain Pontife. Donc, Dieu le veut. Les intérêts catholiques sont intimement liés à la cause de la souveraineté civile du Vicaire de : Jésus-Christ, Nous ne connaissons ni le jour ni
M. L'ABBE E. ROY, Aumônier des Zouaves de Québ”:.
l’heure de la délivrance que le Seigneur retient sous son pouvoir, mais nous pouvons hâter ce jour par nos prières, surtout par des prières adressées à la Vierge Immaculée de Pie IX, qui est forte comme une armée rangée en bataille, par notre conduite morale et chrétienne, car ce n’est pas le nombre, mais la qualité des soldats qui triomphe, par une adhésion toujours plus complète aux enseignements de l'Eglise.”
“ Les zouaves de Québec représentent donc une grande idée, un principe de premier ordre; l’art militaire n’est pas le but principal de leur association ; cet art n’en est que l’accessoire ; leur vrai but dans l'avenir est d’enseigner par l'exemple, qu’il faut surtout se montrer catholique actif; qu’il ne faut pas seulement cioire, mais encore agir.
“ Quand les soldats de Pie IX seront descendus un à un dans la tombe, la mission des zouaves sera de maintenir en honneur le drapeau pontifical et de prouver au monde catholique qu’ils étaient dignes de recueillir l’héritage légué par les preux zouaves de Lamoricière.
“ Puissent les zouaves de Québec rester fidèles aux nobles traditions des soldats de Pie TX, et ne jamais oublier les paroles si éloquenies qu’un zouave expirant, Watts Russel, traça de son sang sur une pierre :
“# Ama Dio e tira via ” “ Aime Dieu et va ton chemin.”
“ Cet été, les zouaves ont pris une part très active dans les brillantes fêtes du cinquantenaire de la Société Saint Jean-Baptiste de Québec. Les éloges et les applaudissements ne leur ont par été ménagés.
“ Un ancien militaire qui a signé “ Esculape ”, écrivait ce qui suit dans un journal de Québec, au lendemain de cette belle fête :
“ Après la grandiose démonstration religieuse sur la Terrasse, le ‘“ clou ”” a été la parade des zouaves de Québec. Ils étaient une centaine dont une quinzaine de vieux zouzous de Pie IX, et le reste, des zouaves de récente création—sorte de pupilles de la Garde papaline—œuvre du commandant Rouleau et de ses compagnons d’armes québecquois,
“ Vous dire qu’ils ont bien manœuvré ne serait pas rendre suffisamment justice à ces gaillards en culottes larges et vestons courts, laissant à découvert la ceinture rouge qui leur ceint plusieurs fois la taille.
‘“ Armés de vraies carabines et de réelles baïonnettes, ils ont montré, en divers assauts et parades prestement exécutés, ce dont est capable cette arme bien française, en des mains canadiennes-françaises.
“ Je suis un vieux routier de notre milice cana-
dienne. J’ai obtenu mes deux certificats à l'Ecole Militaire de Québec : celui de seconde classe sous le colonel Gordon, du 17ème, retour de Crimée, celui de première, des mains de lord Alexander Russell, de la “ Rifle Brigade ”,—aussi retour de Crimée.
“ J'ai fait des campements ; j'ai suivi les fortunes
diverses de notre excellent “ neuvième ”—régiment québecquois par excellence—pendant des années. … “ Je crois donc m’y connaître un peu en fait de
parades et d'exercices militaires.
“Eh bien! je déclare ici que nos zouaves de Québec en remontreront avant longtemps, aux vieilles “ culottes de peau ” de notre volontariat.
“ Ce qui ne contribue pas peu à l’agrément de ces parades, ce sont les commandements en français, brefs, rapides, suggestifs.”
Voici ce que M. Edmond Rousseau écrivait, en 1903, dans Le Soleil et l' Evénement de Québec :