‹ La papauté et les zouaves pontificaux [microforme]Chapitre 5 sur 34 · LA MORICIERE ET PIE IX · texte numérisé non relu

LA MORICIERE ET PIE IX

Le lendemain de la capitulation d'Ancône, le général La Moricière se rendit à bord de la frégate de l’amiral Persano et fut transféré aussitôt, avec tous les officiers de son état-major et de la garnison, sur un petit bateau à vapeur, le Cavour, qui les transporta à Gênes, où ils débarquèrent le 7 octobre. En arrivant en cette ville, La Moricière reçut une lettre de Sa Sainteté Pie IX, qui fait ressortir toute la grandeur d'âme du chef de la chrétienté et la reconnaissance de l'Eglise catholique.

“ Si je me tourne vers Dieu, écrivait Pie IX à La Moricière le 5 octobre, et si je considère le cours des derniers événements, je courbe la tête et je m’humilie devant la divine Majesté, qui, dans ses jugements impénétrables, a cru devoir les permettre ; c’est là le sentiment de rési’ ration que je me sens, quant à moi, obligé de mettre en pratique. ais, en me tournant vers vous, mon très cher Général, je

sens toute ma dette de gratitude pour la grande œuvre que vous avez faite pour le Saint-Siège et pour l’Eglise catholique, et je prends une part de votre juste douleur, vous vonseillant toutefois de lever les yeux vers Dieu, qui a déjà écrit dans le livre de vie vos actes et vos généreuses résolutions.”

“ Les ennemis de la vérité et de la justice peuvent à leur gré défigurer les événements ; mais tous les bons catholiques et toutes les âmes honnêtes célèbreront toujours comme un triomphe pour l'Eglise tout ce qui est arrivé dans les Etats Pontificaux dans ces derniers temps, où l’on a vu une petite armée, Organisée en peu de mois grâce à votre activité, à votre zèle et à votre intelligence, armée plus que suffisante pour comprimer la Révolution, si celle-ci n'avait pas

été protégée par des mains puissantes, par des forces

incomparablement supérieures aux nôtres, et aidée par tous les moyens que peuvent suggérer la fraude et le mensonge.

“ Dieu a permis ce qui est arrivé, et que sa sainte volonté s’accomplisse ; mais je désire, cher Général, que vous soyez persuadé de la continuation de mon estime et de ma tenüresse paternelle. C’est avec ces sentiments que je vous envoie de cœur, à vous, à votre épouse et à vos filles la bénédiction apostolique.”

tt

Le général La Moricière brûle du désir de retourner à Rome. Après en avoir obtenu la permission, il s'empresse d’aller se jeter aux genoux du Pape. Nous ignorons ce qui s’est passé dans cette entrevue entre le chef de l'Eglise et le glorieux vaincu de Castelfidardo. Tout ce que nous savons, c’est qu'au sortir de la chambre du Pape le général La Moricière se renferma dans son hôtel, rédigea un rapport détaillé des événements qui venaient d’avoir lieu et demanda ensuite un congé de dix mois, après avoir refusé le portefeuille de la guerre, qui resta à Mgr de Mérode, son ami intime. La Moricière avait eu à lutter contre les préjugés locaux dans la réorganisation de l’armée pontificale ; il savait que la diplomatie ne cessait de protester contre la création d’une armée papale ; mais tous ces obstacles n'étaient pas encore assez puissants pour faire échec à sa vaillance, à son dévouement au Saint-Siège et à la noble mission qu’il avait entreprise. Ce qui le décida à s’éloigner de Rome pour quelque temps, ce fut la fourberie de Napoléon III, qui, tout en se constituant le protecteur apparent de la Papauté, faisait tout en son pouvoir pour écraser le commandant en chef de l’armée pontificale au lieu de l'aider. Comme il était convaincu que c’était surtout à lui que l’empereur des Français en voulait, à cause du prestige dont il

D € We

jouissait dans toutes les armées de l'Europe, La Moricière retourna en France, en conservant le titre de général en chef de l’armée pontificale et en continuant de travailler par ses sages conseils à sa réorganisation.

La Moricière se retira dans son château en déclinant tous les honneurs qu’on voulait lui conférer. Le roi de Naples, Ferdinand II, lui offrit le commandement de son armée sur le Volturne ; il refusa. Le Sénat de Rome voulut le nommer prince romain ; il refusa. Les catholiques de France organisèrent une souscription pour lui présenter une épée d'honneur. Prévenu de cette généreuse démarche par un ami, il écrivit la lettre suivante pour s'opposer à ce projet :

Prouzel, 12 janvier 1861.

Monsieur,

“ Vous avez bien voulu me faire part de l’intention qu’auraient un grand nombre de catholiques de me décerner une épée d’honneur, en mémoire de la campagne que j'ai faite l’année dernière dans les Marches et l'Ombrie.

“ Je suis profondément touché de l'extrême bienveillance avec laquelle on apprécie mes efforts, matériellement stériles, pour défendre le pouvoir temporel du Saint-Siège. Mais il est de mon devoir de vous faire remarquer que si j'acceptais l'épée qui

m'est offerte, je me placerais en dehors de toutes les traditions et de tous les usages reçus à cet égard dans mon pays, uù tout ce qui tient aux choses militaires est l'affaire de tout le monde.

“&Æaivant ces traditions, on donne une épée d'honneur à un général pour une bataille gagnée,pour une place forte enlevée dans des circonstances mémorables, pour avoir défendu vaillamment une forteresse au-delà du temps assigné à la résistance par les gens du métier. Or, on ne lesait que trop, je n'ai rien fait de pareil. Les provinces que je défendais ont été envahies, les villes prises, le matériel de guerre a été perdu et l’armée entière amenée en captivité.

“ Que si, depuis nos désastres, la situation morale du pouvoir temporel du Saint-Siège semble s'améliorer, que si la confiance et la force sont revenues aux défenseurs du droit, tandis que l'esprit de division, d'incertitude et de vertige s'emparaît de ses ennemis, que si la France, ce noble et vieux champion de la cause de Dieu, n’a pas cessé de sentir son cœur ému de ces généreux élans de dévouement et d’audace qui ne lui font jamais défaut dans les grands jours, ce n’est pas la main des hommes qu'il faut chercher dans toute sces choses, et je ne puis oublier qu’un général qui n’a fait que sauver l'honneur de

son drapeau ne mérite et ne peut recevoir aucune récompense.

“ Telles sont, monsieur, les raisons qui m’obligent à refuser, d’une manière absolue, l'épée que vous aviez mission de m’offrir ; permettez-moi de compter sur votre obligeance pour faire connaître ma réponse à ceux au nom de qui vous m’aviez écrit.”

Pie IX aurait aimé prouver au général La Moricière la reconnaissance de l'Eglise en le comblant de distinctions ; mais le général les refusa toutes, excepté la croix du Christ que le Saint-Père lui avait envoyée avec la lettre suivante :

“ J'apprends que votre modestie refuse les titres par lesquels je voulais, en quelque manière, manifester ma reconnaissance pour l’acte chrétien et généreux que vous avez accompli en soutenant les droits du Saint-Siège. Ma détermination était dictée par mon cœur, et je dois dire qu’elle était réclamée ou, au moins, désirée par tous les amis de la justice et de la religion, qui, grâce à Dieu, sont très nombreux. Mais, si vous me demandez d’y renoncer, jy renoncerai pour vous être agréable. Toutefois je veux absolument que vous soyez décoré d’un ordre qui ne peut être mieux placé que sur votre poitrine, laquelle fut exposée à recevoir les coups des ennemis du patrimoine de l'Eglise de Jésus-Christ, et cet ordre

Pret ie

porte précisément le nom du Maître Suprême de ce patrimoine. Ce sera un nouveau lien qui vous unira au Vicaire de Celui dont je suis l’indigne représentant sur la terre, et qui, je l'espère, sera notre récompense À tous deux dans l'éternité.”

La Moricière ne pouvait donc pas refuser cet honneur, qui lui était offert, en termes si paternels et si pressants à la fois, par le Successeur de Pierre, Aussi, son acceptation fut-lle accueillie avec des transports d’allégresse par Sa Sainteté Pie IX.

Les révolutionnaires, les garibaldiens et les carbonaristes—les trois ne font qu’un--se réjouissaient du désastre de Castelfidardo ; mais leur soif de vengeance contre la Papauté n’était pas encore assouvie ; ils voulaient détrôner le Pape et le chasser de ses Etate comme en 1848. C’est pour accomplir cet ignoble projet que des bandes garibaldiennes marchèrent sur Rome en 1862 : mais elles furent repoussées par l’armée pontificale. En apprenant cette nouvelle tentative d’invasion, le général La Moricière, qui brûlait du désir de ceindre sa vieille épée d'Afrique pour voler au secours du Saint-Siège, mais qui craignait en même temps que sa personnalité ne fût pour le roi de l’univers catholique la cause

de nouvelles difficultés, écrivit au Pape ce qui suit :

‘“ Dans les tristes jours que nous traversons, en présence des douleurs et des périls de toutes sortes qui environnent Votre Sainteté, je viens mettre à ses pieds la nouvelle expression de mon entier et inaltérable dévouement.

‘“ Dès les premiers bruits de guerre, je serais parti pour Rome si je n'avais pas craint, par ma présence, d'irriter le gouvernement français, de gêner l’opération de ses troupes et de lui fournir un prétexte pour une inaction qui pourrait devenir fatale.

“ Mais si Votre Sainteté jugeait autrement les choses, je suis prêt à marcher au premier appel, et j'ai cru de mon devoir de le lui dire.”

Notre Saint-Père lui répondit le 16 avril 1862 :

“Très cher Général, les sentiments que vous m’exprimez dans votre lettre et l'intérêt que vous prenez à ma situation me consolent, mais ne mesurprennent pas. Ils sont déjà nombreux les gages de votre attachement filial pour moi et pour la cause que je représente. Que Dieu bénisse votre dévouement et que votre famille ressente toujours les effets salutaires des divines bénédictions.

“ Les menaces de ce général (1) qui sert à la fois le

Piémont et la Révolution, et qui reçoit les encoura-

(1) Garibaldi.

dite

gements de l'un et de l’autre, ne semblent pas, au moins pour le moment, pouvoir éveiller la moindre inquiétude. L’abandon de notre frontière actuelle par une partie de l’armée française pouvait donner lieu à quelque désordre. Mais les zouaves étant venus la remplacer avec d'autres corps de nos troupes, tout s’est bien passé et à l'honneur de notre armée, qui se rappelle avoir été formée par vous, et qui, si elle est limitée par le nombre, ne l’est pas pour la discipline, pour le courage et pour l'amour de son souverain.

“ Mais voici que l’armée française a repris ses anciennes positions, et que nos soldats sont de nouveau dans l'état d’expectative. Vous voyez donc bien que je n’ai pas le courage de vous inviter à venir commander une troupe qui se tient prête à agir, mais qui, dans les circonstances actuelles, n’a rien à faire. Cependant, si vous jugez qu’un nouveau coup d'œil donné à vos soldats puisse les réconforter, ce dont je ne doute pas, je vous reverrai et vous embrasserai volontiers.”

Quelle correspondance admirable entre un général et son souverain, mais un illustre capitaine ayant la foi et un roi chargé de conduire la barque du Pêcheur de la Galilée !

Page 1