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LA MORT DE LA MORICIERE

Le premier soin du général La Moricière, en prenant le commandement de l’armée pontificale, fut de former un corps d'infanterie légère semblable à ses chers zouaves d'Afrique. Ce corps fut constitué le 1er juin 1860 et prit le nom de Tirailleurs Pontificaux ou plutôt de Volontaires Franco-Belges. M. de Becdelièvre, capitaine dans les Chasseurs à pied, en fut le commandant, et M. le baron de Charette, le capitaine. L’effectif de cette troupe d'élite, à la bataille de Castelfidardo, s'élevait à environ 300 hommes. Le 6 octobre de la même année, M. de Becdelièvre fut promu au grade de lieutenant-colonel. Le bataillon comprenait alors six compagnies.

Le 1er janvier 1861, le corps prit officiellement le nom de Zouaves Pontificaux. M. de Moncuit et M. de Charette eurent l'honneur de porter les premiers l'uniforme de zouave, qui fut adopté par Pie IX, le neo La Moricière et Mgr de Mérode.

M. de Becdelièvre donna sa démission, le 21 mars 1861, et retourna en France. Il fut remplacé comme lieutenant-colonel par M. Allet, un des héros de Castelfidardo. Le capitaine de Charette fut élevé au grade de commandant. Au mois d’août suivant, le bataillon fut porté à huit compagnies. Un des soldats de M. Becdelièvre annonça la retraite de son eolonel dans les termes suivants :

“ Notre brave colonel M. Becdelièvre nous a quittés à la suite de différends avec Mgr de Mérode. Il ne m'appartient pas d'apprécier les motifs qui ont dicté son départ... Trois ou quatre officiers ont cru devoir suivre le colonel dans sa retraite, et il y a eu,

cela va sans dire, un peu d'émotion et d’agitation parmi nous. Mais ça n’a duré qu’un jour. Tous les esprits se sont vite calmés, grâce aux belles paroles du capitaine de Charette, qui nous a déclaré que le désir du Saint-Père était de nous voir rester sous son drapeau et qu’un tel désir devait être pour nous plus qu’un ordre. On a crié : “ Vive Charette 1” Tout

a continué à marcher avec le même entrain, et nous avons fait le meilleur accueil à notre nouveau colonel, M. Allet. M. Allet est suisse, de très-noble famille et de très-vieux sang. Digne descendant du héros d’Ivry, auquel Henri IV donna le collier de nos Ordres sur le champ de bataille ; ila déjü trente

ans de service dans l’armée du Pape, et s’est magnifiquement conduit à Castelfidardo.

“ Mgr de Mérode a nommé M. le capitaine de Charette, chef de bataillon, et nous avons applaudi à cette nomination : ‘“ Mais c’est un drapeau que vous donnez là aux zouaves, ” lui a représenté quelqu’un à Rome.— ‘“ C’est vrai, a répondu Mgr de Mérode ; mais un drapeau qui a été percé de balles à Castelfidardo et qui a le droit par conséquent d’être déployé en face du tombeau de Saint-Pierre.” A la bonne heure ! Voilà qui est parler en ministre des armes de Notre Saint-Père le Pay Pie IX.”

En 1865 parut l'annonce officielle du retrait des troupes françaises de Rome. La fille aînée de l'Eglise abandonnait encore une fois la Papauté à la fureur des révolutionnaires et des sociétés secrètes. A cette nouvelle alarmante, le général. La Moricière résolut ‘ de partir immédiatement pour la Ville Eternelle et de se mettre de nouveau à la tête de la petite armée pontificale, qui s'était épurée et fortifiée. Certains corps étrangers sur lesquels on ne pouvait guère compter, étaient retournés dans leurs pays respectifs, La petite troupe des zouaves pontificaux avait vu son effectif s'élever au chiffre de 1,500 hommes, sous la direction du colonel Allet et du lieutenant-colonel de Charette. La gendarmerie formait un magnifique

corps de 4,500 à 5,000 soldats réguliers et dévoués au Saint-Siège. Avec les Dragons et les Chasseurs indigènes, l’armée pontificale formait un total de 10,000 hommes parfaitement aguerris. C’est de cette troupe choisie que le général La Moricière se préparait à reprendre le commandement, lorsque la mort vint l'enlever subitement à l’affection des siens et au service de l'Eglise catholique.

Voici comment son historien raconte ses derniers moments :

“ Quand vint l'heure du départ, la Providence avait à dessein écarté de lui et la généreuse ivresse du champ de bataille et les caresses d’une femme et de deux filles bien-aimées. Il étaii seul à seul avec Celui devant lequel il allait paraître. Plusieurs fois déjà depuis son séjour à Ham, il avait eu au cœur des crises d’étouffement qui avaient failli l'enlever, et il vivait dans l’attente d’une mort subite, prêt à la recevoir au moment que Dieu aurait fixé. Toutefois rien ne lui annonçait un péril prochain ; depuis quelques mois sa goutte avait diminué ; il ftait plus animé, plus vif, plus causant que jamais. £i cette santé eût encore pu être employée à la défense de l'Eglise, il se fut estimé trop heureux. Il était à

Prouzel et se préparait à rejoindre sa famille en Anjou.

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Sa dernière journée, le dimanche 10 septembre 1865, fut consacrée à ses devoirs de chrétien et à ses apprêts de voyage pour le Chillon. La soirée se passa avec le curé de l'endroit à parler (un incrédule en peut sourire dans son ignorance), de l'efficacité des indulgences pour les âmes qui, après leur mort, ont encore des fautes à expier. Soumis d'avance à la doctrine de l'Eglise, La Moricière tentit à la connaître sur ce point, comme s’il eût pressenti qu’il allait quitter ce monde. A dix heures, il se retira dans sa chambre, et, selon son habitude, se mit à lire quelques pages dans l’histoire de l'Eglise de l'abbé Darras. 11 s'était endormi paisiblement, lorsque, entre une et deux heures, il se réveilla avec un étouffement terrible et sonna son domestique. Le fidèle serviteur accourut ; il ne fat question ni de remède ni de médecin : M. le curé ! vite M. le curé; allez chercher M. le curé. : Heureusement que le presbytère touchait au château. En moins de dix minutes le prêtre et le serviteur rrivaient, et, en montant l'escalier, ils entendaient le Général qui, d’une voix forte, appelait : “ M. le Curé !” Quand ils entrèront, ils le trouvèrent agenouillé devant son lit, serrant sur ses lèvres le crucifix qu’il venait de décrocher de la muraille. Le prêtre se mit à genoux à côté de lui, lui donna l’absolution ; puis il voulut

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le relever, l’asseoir dans son fauteuil, l’approcher de la fenêtre ouverte, Mais le mourant n’avait plus de parole ; son œil seul était encore vivant, indiquant qu'il avait tout compris. Un instant après, ilrendit le dernier soupir. Son visage garda toute ‘sa noble sérénité, image de la limpidité de son âme, et quand son épouse, accourue à cette foudroyante nouvelle, le contempla une dernière fois, elle put dire qu’elle ne l'avait jamais vu plus beau.

“ Cependant, la France avait frémi en apprenant ce trépas. La ville d'Amiens la première voulut honorer, comme il le iméritait, celui qui avait expiré à ses portes. L'évêque monta en chaire, et, au milieu d’un auditoire bouleversé par l’émotion, il trouva une éloquence qu'il ne connaissait point, pour pleurer le défenseur de l'Eglise. A Paris, une foule respectueuse escorta son cercueil. À Nantes, la ville entière se pressait dans la cathédrale. A Saint-Philbert, terme de ce douloureux voyage, le général Trochu parla au nom de l’armée française, le comte de Quatrebarbes au nom de l’armée pontificale, l'abbé Richard fut l'interprète des sentiments du clergé français. Pendant des semaïnes, sur tous les points du territoire, des services spontanés furent célébrés pour le repos de cette âme que les évêques les plus illustres louèrent à l’envi.

“ Evidemment ce n’était pas là une mort ordinaire, Un militaire couvert de lauriers, un ministre succombant au service de sa patrie, un prélat cher à l'Eglise, n’auraient point obtenu ce concours de regrets, de reconnaissance et d’admiration. Celui qui venait de quitter la vie réunissait toutes ces gloires, rehaussées par l'éclat de l’adversité. Où treuver un soldat qui ait plus fait pour sa patrie, et qui ait recueilli autant d’ingratitude ? Quel homme d’Etat a autant souffert pour la défense de nos libertés publiques ? Quels sacrifices peuvent se comparer à ceux de ce chrétien voué à la défense du Saint- Siège ? Que n’eut-il pas fait, s’il eût vécu davantage ? N'’était-ce pas lui qui pouvait, à un jour donné, raffermir le trône de Saint-Pierre, relever en France le drapeau de l’honneur et de l'indépendance, cimenter l'union de l'Eglise avec sa fille aînée, et obtenir des honnêtes gens de tous les partis cette réconciliation sincère seule capable de nous rendre la paix.”

Voilà le fondateur du régiment des zouaves pontificaux qui, comme ses aînés les zouaves d'Afrique, fit des prodiges de valeur sur tous les champs de bataille. Voilà l’homme illustre qui créa ce bataillon de preux défenseurs de la Papauté dont “ la légende a été souvent sanglante, mais toujours glo-

rieuse. ” Voilà notre modèle comme militaires et citoyens. Voilà la boussole qui doit nous guider dans la mission que nous avons entreprise lorsque nous avons endossé l’uniforme de zouave.

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