LE DEVOUEMENT DES ZOUAVES
Pendant les années de paix que la Papauté a traversées entre 1862 et 1867, on s’est souvent posé la question suivante : i
“ Que font les zouaves du Pape à Rome ?”
Nous trouvons la réponse à cette question dans le discours que Pie IX adressa à nos officiers le 27 décembre 1865 :
“ Je me réjouis d'entendre si bien exprimer les sentiments de cette armée et du monde catholique pour notre personne et pour le Saint-Siège. J'y veux répondre et je pense à quelque coutume que nous avons ici. Il est d’usage, le saint jour de Noël, que nous bénissions une épée. Elle doit être envoyée au prince qui a le mieux mérité de l'Eglise, et qui s’en servira pour la cause de la justice.
‘“ Au milieu de tant de grandes nations armées, de tant de glaives tirés, je regarde et je vois : je vois que cette épée de la justice, je dois la garder pour
moi. (C’est moi qui dois la ceindre, et c'est à vos mains que je la confie.
“ Soyez fiers, marchez la tête levée devant Dieu, soyez pleins de confiance parmi les hommes, parce que c’est vous, vous seuls, qui portez l'épée pour la justice et la vérité, pour la dignité et la liberté du genre humain. Vous êtes ainsi armés à l'encontre de ces hommes malheureux qui ensanglantent leurs mains au profit des causes injustes, appuis de l’iniquité, ennemis de Dieu qu’ils espèrent follement
‘atteindre, oppresseurs de son Eglise et de ses ministres.
“Je vous raconterai' un trait de deux officiers de deux armées différentes, l’un général et l’autre capitaine de marine. M’ayant été présentés, ils me prièrent de poser mon pied sur leurs épées couchées à terre, afin, disaient-ils, qu’ils ne ‘les portassent jamais que pour une cause juste. Le général est mort dans une guerre dont je n’ai point à parler, et il a gardé son serment. Quant au marin, depuis longtemps je l'ai perdu de vue. J'espère qu’il vit encore ; j'espère surtout qu’il se souvient de la promesse qu’il a faite à mes pieds et de la bénédiction donnée.
“ Vous aussi, souvenez-vous de ne porter l'épée q-- pour la justice, et alors ne craignez aucun péril, levez la tête, vos cœurs auront la paix.
“ Il s’en est trouvé qui se sont laissé emporter par des idées d’erreur et de mensonge, par des illusions de jeunesse, et ils s'en sont allés servir dans une certaine armée ; j'ai vu les lettres qu'ils écrivaient de là, j'ai vu leurs mères en pleurs, leurs pères désolés, Ces pauvres enfants écrivaient : ‘“ Nous nous sommes fourvoyés, nous avons été trompés ; demandez notre pardon au Pape, notre conscience ne nous laisse pas de repos. Nous sommes dans l’avilissement, dans l'esclavage !”’. .et, suivant moi, ils sont aussi dans le péché.
“ Mais vous, avec quelle consolation je vois votre
respect, vos sentiments d'amour et de dévouement pour ce Saint-Siège ! Portez l’épée, gardez l'épée pour la défense de la cause la plus juste, la plus sainte, qui est celle de l'Église de Jésus-Christ.
“ Par là, quoiqu'il arrive, et pour la troisième fois, je le répète, marchez en assurance, soyez fiers.
“ Jose dire que vous vous présenterez avec sécurité au tribunal du Juge Suprême, devant lequel ils devront paraître aussi ceux qui portent l'épée pour l'injustice et l’oppresseur.
“ J’agrée donc avec bonheur l'expression de votre fidélité. Recevez en retour ma bénédiction, qui vous confirme dans tous ces bons sentiments ; qu’elle vous
affermisse dans les périls et qu’elle vous accompagne toute votre vie.’
Afin de “ porter l'épée pour la justice et la vérité, pour la dignité et la liberté du genre humain ” et ‘“ marcher la tête haute devant Dieu ”, les zouaves se préparaient à combattre les bons combats ; ils faisaient la manœuvre tous les jours, ils faisaient des marches forcées, ils faisaient des guerres simulées, ils s’initiaient, en un mot, à l’art militaire, tout en montant la garde auprès du trône du Pape et en priant pour les ennemis de l'Eglise. Les zouaves s’élevaient ainsi dans la considération et l'estime des catholiques : ils rendaient le bien pour le mal, en pratiquant la charité chrétienne envers ceux qui voyaient leur présence d’un mauvais œil. Le choléra qui éclata à Albano, au mois d'août 1867, fournit aux zouaves l’occasion de montrer publiquement leur esprit de sacrifice, d’abnégation et de dévouement héroïque envers leurs semblables. Voici ce que nous a raconté, à propos de ce terrible fléau, un sergent de la 2ème compagnie du 1er bataillon, qui fut envoyée en garnison à Albano :
“Le jour même de notre arrivée à A'bano, le choléra éclata avec une violence inouie, En un instant tout est désert ; plus personne pour assister les malades et enterrer les morts, Notre lieutenant
de Résimond donne le premier l'exemple. 11 prend sur ses épaules un cadavre et le transporte au cimetière ; tous l’imitent ; nos camarades de la sixième ont lutté d’abnégation. Sur un champ de bataille l'odeur de la poudre et l'enthousiasme vous cachent le danger ; mais, en présence, d’un cadavre ou d’un mourant qui se débat, combien il faut de force et de véritable courage !
Voyez-vous ces zouaves prodiguant à des étrangers, qui les haïssaient, tout ce qui leur est donné de force et de dévouement ? La population nous était tout à fait hostile et même résolue de s'opposer à notre entrée ; les zouaves ont été les anges consolateurs.
Albano offrait en ce moment le spectacle admirable de la charité se pratiquant au milieu de la ter. reur et de la mort. Les habitants valides fayaient au loin, ou demeuraient hébétés devant le fléau ; aucune autorité pour organiser le service des malades, qui restaient abandonnés dans les maisons vides ; les membres de la Commune avaient disparu ; le gonfalonnier avait passé la frontière ; partout des cadavres en décomposition, gisant dans les maisons et dans les rues,
Au milieu de ce désarroi, sous un soleil insupportable, dans une atmosphère empestée, les soldats du
Pape s'étaient partagé la besogne. Les uns s’établissent au cimetière qu’ils ne quittent ni le jour ni la nuit; durant la première nuit, on leur apporte quatre-vingt-dix cadavres. Le lieutenant-colonel (M. de Charette) venu de Rome pour encourager ses soldats, apprend que deux zouaves, occupés à faire des fosses, n’ont pas même pris le temps de déjeuner, et déjà il se fait tard ; il faut un ordre de leur chef pour contraindre ces Braves à prendre quelque nourriture. D'autre part, dans la ville, les zouaves vont et viennent au chevet de centaines de malades; ils les déshabillent, les soignent, les frictionnent, les aident à mourir chrétiennement, on dirait qu'ils n'ont rien fait d'autre chose de leur vie. Autour d’eux, tout ce qu’il y a d’âmes vaillantes rivalisent de sainte charité ; les Filles de St-Vincent de Paul donnent l’exemple, comme toujours ; plusieurs prétres succombent, martyrs de leur saint ministère ; le roi de Naples, qui n’a pas voulu fuir, soigne luimême ses frères, sa famille, ses domestiques ; la reine-mère a été une des premières victimes. Deux zouaves hollandais gagnent la terrible maladie, tandis qu’ils portent sur leurs épaules des cadavres en putréfaction ; tous déux meurent joyeux le même jour. Henri Peters, l’un d’eux, n’a pas même de paille pour s'étendre, mais il se console en pressant
le crucifix sur son cœur ; que lui faut-il de plus ! 11 l’embrasse et dans ce suprême baiser, il oublie la terre et les souffrances. “ Je vois le ciel au bout de tout cela.” disait-il en expirant. k
Le cardinal Altieri, évêque d’Albano, se trouvait à Rome lorsqu'il apprit les angoisses de sa ville : malgré son état de souffrance, malgré les protestations de son entourage, il partit aussitôt pour donner à son peuple le reste de sa vie. Tout le jour, il confessait, consolait, administrait les mourants, et se reposait la nuit en veillant à l'hôpital. Sur son lit de ri rt, voyant les zouaves qui l’entouraient, il les bénit, leur recommanda ses malades, leur promit ses prières. On décida, pour ne pas ajouter à la panique de la population, que l'enterrement se ferait durant la nuit. A cette nouvelle tout le peuple accourt ; les hommes se précipitent pour traîner le carosse, les zouaves s’alignent deux à deux devant la voiture, la population entière fait escorte avec des torches, au chant du cantique : “ Fête lugubre et triomphale, pleine de larmes et de reconnaissance !”
Voilà ce que faisaient les zouaves dans les Etats de l'Eglise, lorsque la révolution ne les forçait pas à courir aux armes et à se battre pour la défense du Vatican. A-t-on jamais vu une armée montrer un
dévouement aussi sincère, aussi héroïque et aussi sublime ?