PREFACE DE JANUS XXIII
Notre livre, pour plusieurs raisons, ne porte point à son front le nom de ses auteurs. Nous pensons en effet que cette œuvre, qui s'en tient essentiellement aux faits et n'avance rien qui ne puisse être prouvé par les sources, doit et peut agir par elle-même, sans qu'on la rattache à un nom, propre. Nous voulons que V attention du lecteur se concentre uniquement sur le sujet lui-même, et, que dans le cas où Von viendrait à soulever une polèmique,au lieu de discuter avec décence et dignité les grandes questions qui nous occupent et d'avoir la science seule pour objet, on n'ait pas l'occasion de déplacer le combat sur un autre terrain et d'employer le poison corrosif des insinuations et des invectives contre la personne des auteurs.
Le 31 juillet 1869.
>5 1 . — Rôle des papes dans les controverses de l'ancienne Eglise.
Il s'est produit de nos jours un étrange phénomène dans l'Église : une simple opinion Ihéologique vient d'être, pour la première fois 1870 ans après le Christ, érigée en certitude dogmatique. D'après cette opinion. Jésus aurait institué chacun des papes en fonction, comme le dépositaire unique de son inspiration et l'organe exclusif de la doctrine divine : sans cet intermédiaire. l'Eglise, pareille a un corps sans àme et privée de ses lumières naturelles, ne pourrait décider d'une question de foi ('). Désormais, cette opinion, transformée en dogme, deviendra l'Atlas supportant l'édifice entier de la foi et de la doctrine morale; elle prendra place en tète de tout catéchisme comme l'article essentiel.
Le nouveau dogme, toutefois, n'a pas eu la vertu de changer la trame des événements passés, ni de triompher de l'histoire.
Pendant treize siècles a régné dans l'Église et dans toute sa littérature un silence incompréhensible sur une proposition aussi fondamentale. Aucune des anciennes confessions de foi (-), au< un catéchisme, aucun des écrits des Pères de l'Église destinés à l'instruction religieuse du peuple, ne contiennent un mot du pape TV. . encore moins, une allusion à l'obligation de ne chercher qu'auprès
de lui la certitude en matière de foi et de doctrine (*). Aucun point de la doctrine, pendant le premier millier d'années de l'Église, n'a été reç.u comme valablement décidé par une sentence papale.
Les évêques de Rome n'ont pris aucune part aux agitations que soulevèrent dans l'Église les innombrables sectes des Gnostiques, des Montanistes et des Chiliasles; au surplus, nous ne possédons d'eux aucun décret dogmatique proprement dit pendant les quatre premiers siècles (5) ; il n'y a également aucune trace dans l'histoire qu'il en ait existé de semblable. La dispute christologique ellemême, allumée par Paul de Samosate, après avoir longtemps agité l'Église d'Orient tout entière, et rendu nécessaire la convocation de plusieurs grands synodes, se déroula et s'acheva sans que les papes y eussent la moindre part (6). Malgré les grandes agitations provoquées dans l'Église par les controverses ehristologiques qui se rattachent aux noms de Théodote, d'Artemon, de Noetus, de Sabellius, de Béryl lus, de Lucien d'Antioche, on ne trouve aucune preuve, ni que les évêques romains pendant cette série de luttes et de discussions qui dura près de 150 ans, aient exercé leur action au delà de l'Église locale de Rome, ni qu'une solution dogmatique ait été leur œuvre (7). La dissertation dogmatique de l'évêque romain Denys y fait seule exception. A la suite d'un synode tenu à Rome en 292, elle condamnait et rejetait, en même temps, le sabellianisme et la formule contraire de Denys d'Alexandrie. Cet écrit, si on lui avait reconnu la valeur d'une autorité, eût pu en soi être très propre à couper dans sa racine la longue hérésie arienne. Mais il ne fut point connu en dehors d'Alexandrie et n'eut aucune influence sur la marche ultérieure de la dispute christologique. On n'en connaît du reste quelque chose que par les fragments cités plus tard par Athanase.
L'Église de Rome, au contraire, dans ces premiers siècles, a pris une part active à trois questions controversées : celle des fêtes de Pâques, du baptême des hérétiques et de la doctrine de la pénitence. Dans aucune des trois, elle n'a pu parvenir à imposer sa volonté, sa manière de voir et ses usages : les autres Églises, sans toutefois en arriver à une rupture définitive, ont maintenu leurs pratiques différentes. La tentative du pape Victor (vers 189-198) pour contraindre les Églises d'Asie-Mineure en les