LE PAPE VIGILE HUMILIE PAR LE CONCILE
jusqu'ici, malheureusement, il avait été un instrument de Satan, travaillant à la destruction de l'Église; mais que, s'il s'était mis ainsi en mésintelligence avec ses collègues, les évèques du synode, Dieu maintenant l'avait éclairé (27). Ainsi Vigile s'est contredit trois fois : en premier lieu, il a excommunié ceux qui condamnaient les Trois-Chapitres, c'est-à-dire qui tenaient les écrits de Théodore, de Théodoret et d'Ibas pour hérétiques; ensuite, il a maudit ceux qui les tenaient pour orthodoxes, c'est-à-dire qui pensaient comme il avait pensé lui-même peu auparavant; puis, bientôt après, ce pape versatile, enfin vaincu par l'empereur et le concile, condamna la condamnation de l'édit des Trois-Chapitres.
La conséquence fut un long schisme en Occident : des Églises entières, l'Afrique, l'Italie du Nord, l'Illyrie, se séparèrent de la communion des papes, qui, en condamnant les trois chapitres, avaient abandonné la foi et l'autorité du concile de Ghalcédoine (28). Le successeur de Vigile, Pelage I°r (555-560), dont le roidesFranks, Childebert, et les évêques de Gaule suspectaient pour celte raison l'orthodoxie, n'invoqua point l'impossibilité pour les évèques romains de tomber dans l'erreur, mais, au contraire, chercha de toutes les façons à se justifier : il soumit à Childebert une profession de foi publique, et se déclara, vis-à-vis des évèques de Tuscie, prêt à rendre compte a chacun de sa foi (29).
Quelques fréquentes et pressantes qu'aient été les exhortations adressées parles papes aux évêques et aux communautés schismaliques pour les engager à se réunir de nouveau à Rome, jamais les papes n'ont invoqué à cet effet une autorité particulière ou une infaillibilité quelconque du siège romain.
La dispute monothélite, engendrée par la doctrine soutenant qu'il n'existait pas en Christ une double volonté, humaine et divine, mais bien une seule volonté divine, provoqua derechef, en 680, la convocation d'un synode général. Dès le début de cette controverse, le pape Honorius I*r (625-638), interrogé par trois patriarches, s'était prononcé, dans les écrits dogmatiques qu'il leur adressa, entièrement en faveur de l'hérésie, et, par là, avait prêté un puissant appui a la secte naissante. A la vérité, après lui, en 649, le pape Martin, dans un synode de cent cinq évèques du sud et du centre de l'Italie, avait rejeté le monothélisme (30). Mais, comme à cette époque, le jugement d'un pape, rendu dans un
synode restreint, ne passait point pour une autorité suprême et décisive, l'empereur Constantin se vit obligé de convoquer à Constat) linople un synode général, pour trancher cette question de foi. Il était aisé de prévoir que dans celle assemblée, le pape Honorais I°r, dont on avait jusque-là épargné la mémoire par le silence, subirai! un sort pareil à celui des principaux auteurs de l'hérésie. On prononça, en effet, de la façon la plus solennelle, la condamnation d'Honorius à raison de ses doctrines hérétiques, et pas une seule voix, pas même celle des légats romains présents au synode, ne s'éleva pour sa défense. Ses écrits dogmatiques furent livrés aux llammes comme hérétiques (31). Les papes se soumirent à l'inévitable nécessité, contresignèrent l'analhème, et veillèrent euxmêmes à ce que « l'hérétique » Honorius fût condamné dans les Églises d'Occident, comme dans tout l'Orient, et son nom rayé des livres de l'Église (32).
Ce fait qu'un grand concile, que présidaient les légats romains (33) et dont l'Église entière a confirmé ensuite le verdict sans la moindre hésitation, ait déclaré erronée la décision doctrinale d'un pape, et l'ait flétri lui-même comme hérétique, prouve avec évidence qu'à cette époque l'idée d'attribuer aux papes une illumination et une infaillibilité particulière était absolument étrangère à l'Église. Les défenseurs de cette infaillibilité, depuis Torquemada et Bellarmin, n'ont trouvé d'autre expédient que d'attaquer l'authenticité des actes du concile et d'imaginer une formidable falsification de la part des Grecs. Les théologiens de l'ordre des Jésuites ont encore défendu avec ténacité cette thèse insensée jusque dans la seconde moitié du xvur siècle. Le jour où ils ont été contraints de n'en plus faire état, ils se sont mis à retourner en tous sens et à torturer les paroles d'Honorius, dans l'espoir d'en tirer un son qui résonnât comme quelque chose d'orthodoxe (34). Qu'ils y aient bien ou mal réussi, le fait en soi reste constant qu'au temps d'Honorius, l'aptitude d'un pape à faillir n'était mise en doute ni par les conciles œcuméniques, ni par les papes eux-mêmes.
Un siècle plus tard, Adrien Ior (772-795) ne pouvait arriver, malgré tous ses efforts, à obtenir que les décisions du deuxième concile de Nicée, approuvées par lui, sur la vénération des images fussent acceptées par Charlemagne et par les évèques de l'empire franc.