FABLES ET FALSIFICATIONS
là la complète inviolabilité du pape, et on faisait valoir le principe que le pontife, ne relevant que de sa propre conscience, n'avait pas à répondre devant la justice humaine.
Rome, à cette époque (avant 505), fut pendant quatre ans le théâtre d'une lutte sanglante au sujet de la tiare papale. Les partisans de Symmaque et ceux de son adversaire Laurent s'assassi liaient réciproquement dans les rues; on ne voulait avoir pour juge ni le roi des Goths, l'arien Théodoric, ni l'empereur byzantin, alors l'objet de la haine de Rome. Aussi forgea-t-on les Actes du synode de Sinuessa, avec l'histoire fabuleuse du pape Marcellin (296-304), et, dans ces mêmes années, également le Constitution Sylvestri, c'est-à-dire les décrets d'un concile de 284 évêques soi-disant tenu à Rome par Sylvestre en 321 : les chapitres de ce Constltutum ont été manifestement composés sous l'impression encore récente des scènes de carnage, dans lesquelles des prêtres mêmes étaient égorgés ou exécutés pour leurs crimes. On y introduisit aussi l'axiome que personne ne pouvait juger le premier siège, le pape (8S).
On fabriqua encore à Rome, dans ce temps-là, et toujours dans le même latin dégénéré, quelques pièces comme les Gesta Liber il dont le but était de donner un nouvel appui à la fable du baptême de Constantin. Ces Gesta devaient également représenter Liberius comme un pape purifié de son hérésie par la pénitence et pardonné par un miracle divin. Les Gesta du pape Xiste lil (432-440), et l'histoire y annexée de Polychronius, portent la même marque de fabrique : ici encore, le pape est accusé injustement, et en châtiment, la condamnation retombe sur les accusateurs ; après quoi, la même mésaventure arrive à l'accusateur de l'évêque Polychronius de Jérusalem, qui n'a jamais existé.
Ces compositions du commencement du vi' siècle, et qui toutes sont frappées au même coin, visaient aussi la situation de Rome à l'égard de l'Église de Gonstantinople. C'était le temps de la longue rupture de la communauté ecclésiastique entrel'Orient et l'Occident (484-519) provoquée par l'Henotikon : Félix II (483-492) avait cité, à Rome même, le patriarche Acacius, et en 495, le pape Gélase avait, pour la première fois, affiché la prétention, vis-à-vis des Grecs et en dépit de leur 28e canon de ChalcéiJoine,de faire confirmer par Rome tous les conciles ; de faire juger par Rome toutes les
Églises; et enfin, de soustraire Rome nu jugement de toutes les autres : ce n'était point des décrets synodaux (ainsi que le prétendait le concile de Chalcédoine), mais bien de la parole du Christ, que Rome tenait son droit de primauté (86).
Il surpassait ainsi toutes les prétentions émises jusqu'alors par ses prédécesseurs, et c'est de là que découle cette série de fictions romaines qui paraissent cependant n'avoir été confectionnées qu'après sa mort : la lettre du concile de Nicée, demandant au pape Sylvestre d'approuver ses décisions ; le synode romain, tenu à ce propos par Sylvestre, et l'octroi delà confirmation demandée; puis, dans les actes de Xiste 111, la déclaration de ce pape, d'après laquelle l'empereur aurait convoqué le synode sur l'autorisation du pape; l'histoire de Polychronius, qui représente déjà, en 435, le pape comme juge d'un patriarche oriental (87) ; enfin, de nouveau encore un synode tenu par Sylvestre; ce synode s'approprie les paroles de Gélase sur l'origine divine de la primauté romaine, et établit ensuite le rangdes deux Eglises métropolitaines d'Alexandrie et d'Antioche après celle de Rome, en excluant silencieusement l'Église de Constantinople, dans le but d'annuler les canons de 381 et de 451 sur la prééminence accordée à cette Église (88).
Malgré l'inclination qu'on éprouvait à Rome pour les fictions, il est cependant remarquable que, pendant une période de mille ans. on n'ait point essayé d'y dresser une collection particulière de canons pareille à celle que les Orientaux possédaient déjà au vi" siècle. La raison en est que pendant longtemps la participation de Rome à la législation de l'Église a été particulièrement faible. On s'appuyait toujours à la vérité sur les canons des conciles, dont les papes affirmaient être les gardiens scrupuleux, mais le canon le plus cher à leur cœur était le troisième du synode de Sardique, qui n'avait été acceptédans aucune collection orientale (89). Lorsque Denys donna à l'Église romaine la première collection canonique un peu étendue qu'elle ait possédée, c'est-à-dire sa traduction des canons grecs avec celle des canons africains et de Sardique, on avait tenu à Rome, depuis 313, plus de vingt synodes : de ces vingt synodes, ne subsistait aucune trace, ou bien il n'était possible d'en rien recueillir.
Vers la fin du vie siècle, on entreprit à Rome une falsification dont le plein effet ne se fit sentir que beaucoup plus tard. On orna