FALSIFICATIONS DE CYPRIEN ET DU LIVRE DES PAPES
d'additions, conformes aux prétentions romaines, le célèbre passage du livre de Cyprien sur l'unité de l'Église, dans la lettre du pape Pelage II aux évêques d'Istrie.
Cyprien avait dit : « Tous les apôtres ont reçu du Christ exactement la même puissance et la même autorité que Pierre. » Ce texte était en contradiction trop éclatante avec la théorie formulée depuis Gélase : aussi y interpola-t-on ces mots: « La primauté a été accordée à Pierre, afin de montrer l'unité de l'Église et de la Chaire. Comment celui qui abandonne la chaire de Pierre, sur laquelle l'Église est fondée, peut-il se croire encore dans l'Église? » (90). Le jugement favorable que le clergé romain porta dans la suite sur Cyprien, lequel jusqu'à sa mort s'était montré adversaire déclaré de Rome, paraît avoir eu quelque influence sur cette interpolation. Cyprien avait été, dans l'origine, à peu près le seul martyr étranger dont la fête fût célébrée annuellement à Rome ; mais, depuis les prétendues Décrétales de Gélase (492-496) (ce pape, dans sa liste des écrits réprouvés par l'Église, avait également compris les ouvrages de Cyprien comme apocryphes), il devenait urgent de faire cesser la contradiction entre la grande vénération que Rome professait pour cet homme et les colères que soulevaient ses écrits. Telle est la cause probable de cette interpolation. Plus tard donc, dans la liste de Gélase, revue et corrigée, on assigna à Cyprien le premier rang parmi les pères orthodoxes de l'Église, en ajoutant la mention que l'on devait en tout s'en référer à lui (91) : déclaration qui formait un plaisant contraste avec le passage conservé dans le même décret, où on le classait parmi les apocryphes, 'c'est-à-dire rejetés par l'Église (9i) ; mais, comme les écrits de Cyprien n'étaient point originairement émanés de Rome, et qu'ils étaient depuis longtemps très répandus dans les Eglises de la Gaule et du nord de l'Italie, les additions ne purent pénétrer dans les manuscrits (93).
Antérieurement on avait déjà, pour des motifs particuliers, glissé une interpolation dans l'ancien catalogue des évêques romains, et jeté ainsi les fondements du Livre des Papes (9V), recueil que l'on augmenta encore par la suite. Cet ouvrage existe sous la première forme, qui lui fut donnée en 530, dans l'édition de Schelstrate (95). La seconde manipulation et la continuation jusqu'à Conon (687) écrite en 730 (continuée plus tard par la même main jusqu'à l'an
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7*24), repose, pour les vie et vuc siècles, sur des notes contemporaines (%). C'est donc la première manipulation de 530 qu'il faut surtout envisager comme une fiction calculée, et qui constitue un anneau important dans la chaîne des inventions et interpolations romaines.
Le tout est écrit dans ce latin barbare et anti-grammatical commun à toutes les fictions romaines du vi° siècle. Voici les principaux desseins que l'on poursuivait par leur moyen : 1° il fallait accréditer les innombrables actes apocryphes des martyrs romains ; de là proviennent ces fréquentes notices, nous répétant que les anciens papes avaient institué, pour la rédaction de ces Actes, de nombreux, notaires, assistés de sept sous-diacres chargés de les surveiller ; 2° il était nécessaire de confirmer les anciennes fables, déjà en circulation, sur certains papes et empereurs (telles, par exemple, celle du baptême de Constantin à Rome, et les inventions concernant Sylvestre, Félix et Libérius, Xiste III et autres) ; 3° il était bon de faire remonter à une haute antiquité l'origine de quelques usages liturgiques, récemment adoptés; 4° enfin, il s'agissait de représenter les papes comme les législateurs de l'Église entière; à la vérité, ici, la lâche était difficile, car, — sauf les dispositions liturgiques, la division des paroisses et la hiérarchie du clergé romain, que l'on mentionne si fréquemment, — il était impossible de reproduire aucune des prétendues ordonnances que les papes auraient rendues; aussi, se contentait-on de la phrase générale : « Le pape Damase, ou Gélase, ou Hilaire, a émis un statut concernant l'Église entière (97). »
Dans la partie moins ancienne, plus historique, de 440 à 530, se manifeste spécialement la tendance à poser les papes en qualité de docteurs de la foi et de juges suprêmes vis-à-vis des Orientaux. Dans la première manipulation, abstraction faite des notices sur les constructions, les offrandes et sépultures, tout ce qui est censé historique est faux ; les récits du compositeur sur les destins ou les actions des papes désignés ne s'accordent jamais avec ce que l'on connaît d'autre part de l'histoire, la contredisent même parfois de la manière la plus flagrante ; ce qui permet de présumer que les faits, dont l'inexactitude n'est plus démontrable aujourd'hui par les sources à notre disposition, sont cependant inventés ; ils trahissent d'ailleurs presque toujours une intention (98).