FABLE DE LA DONATION DE CONSTANTIN
Les fictions du Livre des Papes ont pris une importance considérable à partir du moment où on les connut dans le reste de l'Occident et où Béda, en 710, en fit usage le premier. Elles devinrent le fondement de la croyance que les papes avaient toujours agi, depuis les temps les plus anciens, en qualité de législateurs de l'Église entière. Elles provoquèrent, en quelque sorte, les falsifications postérieures du pseudo-Isidore, qui incorpora dans ses fausses Décrétâtes les notices du Livre des Papes sur les ordonnances pontificales, donnant ainsi à ses inventions une apparence d'authenticité, Celte concordance du Livre des Papes et des Décrétâtes a été une des principales raisons qui ont perpétué si longtemps l'illusion à l'égard de ces dernières.
Bientôt les falsifications s'étendirent aussi a d'autres domaines.
Vers la seconde moitié du vme siècle, on confectionna à Rome la célèbre donation de Constantin. Elle a pour point de départ la guérison de Constantin, atteint de la lèpre, fable déjà inventée au v* siècle, et le baptême de l'empereur par le pape Sylvestre. La chose y est racontée tout au long; après quoi, César, par reconnaissance, fait au pape cadeau de Rome, de l'Italie et des provinces occidentales (") et, tout particulièrement, promulgue de nombreuses ordonnances sur les privilèges honorifiques et les ornements sacerdotaux du clergé romain. En outre, d'après cette fiction, le pape devenait le maître et seigneur de tous les évêques, et le siège de Pierre recevait l'autorité sur les quatre trônes principaux d'Antioche, d'Alexandrie, de Constantinople et de Jérusalem.
Tout le morceau trahit son origine romaine à chaque ligne : on y reconnaît même que le compositeur est un clerc appartenant à l'Église de Latran. Le document, étant destiné à être montré au roi des Franks, Pépin, a du être fabriqué peu avant 754. Constantin y fait connaître, entre autres, que par honneur pour le pape, il a rempli auprès de sa personne les fonctions d'écuyer et conduit lui-même son cheval par la bride pendant un certain trajet. Cette démonstration de Constantin eut pour effet de pousser Pépin à rendre au pape cet hommage, si parfaitement étranger aux Franks; mais, dès le début, le pape eut soin d'avertir le roi que ce n'était point une donation qu'il attendait de lui et de ses Franks, mais une simple restitution (1()0). La première mention de celte donation de Constantin se lit dans la lettre d'Adrien à Charles en l'an 777;
dans cette lettre le pape explique à l'empereur que, si à la vérité, nouveau Constantin, il a, par sa donation, rendu à l'Eglise ce qui lui appartenait, il avait encore bien davantage à lui restituer des anciennes donations impériales. Depuis plusieurs années en effet (depuis 752) les papes avaient soin dans leurs lettres de parler non de cadeaux, mais seulement de restitutions; les villes, les provinces italiennes devaient être restituées, tantôt à saint Pierre, tantôt à la République romaine (101). Le vrai sens de cette prétention devint intelligible dès qu'on y ajouta la donation de Constantin, qui faisait du pape le possesseur légitime et l'héritier de l'empire romain en Italie; car, étant à la fois le successeur de saint Pierre et le successeur de Constantin, ce qui était donné à la République romaine était donné à saint Pierre, et vice versa. De la sorte, on démontra à Pépin, clair comme le jour, qu'il avait tout simplement à décliner, comme non fondées, les réclamations, de la cour impériale de Conslantinople, revendiquant le territoire qui lui appartenait.
En réalité, il serait impossible de comprendre que Pépin eut pu concevoir l'idée de faire présent de l'exarchat, avec une vingtaine de villes, au pape qui ne l'avait jamais possédé et de s'attirer l'inimitié de cet empire grec toujours puissant, uniquement « afin que les lampes des églises romaines fussent pourvues d'huile » (,03); cet acte de Pépin, disons-nous, serait inexplicable, si on ne lui avait montré, dans la donation de Constantin, le titre de propriété des papes sur ces pays et si on ne l'avait menacé de la vengeance du prince des apôtres, irrité de l'usurpation de ses biens. II n'y avait point à craindre que des documents comme l'épître de saint Pierre et la donation de Constantin fussent soumis à une critique quelconque et dévoilés à la cour guerrière de Pépin. Des hommes auxquels l'on osait écrire que, s'ils refusaient de marcher contre les ennemis de l'Église, leurs corps et leurs âmes seraient éternellement déchirés et torturés dans l'enfer, étaient tout disposés à croire que Constantin avait fait cadeau de l'Italie au pape Sylvestre. C'étaient alors des jours de ténèbres dans l'empire des Franks, toutes les études y étaient absolument éteintes, et, dans l'entourage de Pépin, il n'existait pas lui seul homme dont les agents de Rome eussent à redouter le regard pénétrant (103).
On est tenté d'attribuer à la même main l'épître de saint Pierre