‹ La papautiChapitre 22 sur 178 · FALSIFICATION DES DONATIONS CAROLINGIENNES · texte numérisé non relu

FALSIFICATION DES DONATIONS CAROLINGIENNES

aux rois des Franks, « ses filsadoptifs ». Cette fiction, une des plus audacieuses et des plus baroques qu'on ait jamais imaginées, parut précisément à une heure de grands périls et de grandes espérances; à un moment où les plus dures aftlictions se mêlaient aux plus hautaines prétentions, en l'an 754. Tour à tour suppliant et promettant la victoire, ou bien menaçant des horreurs de l'enfer, le prince des apôtres y adjure les Franks de sauver Rome et l'Église. La lettre partit réellement de Rome pour l'empire des Franks et semble y avoir produit son effet (I04).

Une vingtaine d'années plus tard, on éprouva à Rome le besoin d'une nouvelle invention ou interpolation : Pépin avait fait don au pape de l'Exarchat, qu'il avait enlevé aux Lombards, et de sa capitale Ravenne, avec vingt autres villes de l'Emilie, de la Flaminia et de la Pentapole, c'est-à-dire du triangle maritime compris entre les cités de Bologne, Gomacchio et Ancône (,03). Il n'aurait pu donner davantage, car c'était toute l'étendue du territoire dont les Lombards s'étaient récemment emparés et que venaient de leur arracher les Francs. En 774, le fils de Pépin, Charlemagne, était devenu roi de l'empire des Lombards, dont les limites s'étendaient loin vers le sud, jusqu'à Bénévent et Salerne. Il ne pouvait, par conséquent, plus être question de la donation de Constantin, car Charles, en ce cas, aurait dû abdiquer. D'ailleurs Rome avait besoin en Italie d'un roi puissant (,06) qui, du sein de ses prop'res possessions dans la péninsule, maintînt dans la soumission les provinces pontificales. Les convoitises de Rome, toujours avide de pays, d'hommes et d'argent, étaient cependant loin d'être satisfaites avec le seul Exarchat et ses dépendances. On mit alors sous les yeux du roi, à Rome, un document que l'on prétendit être la donation ou promesse (promissio) que son père aurait faite à Kiersy. Charles la renouvela, telle qu'on la lui montrait, octroyant par là la plus grande partie de l'Italie et, du même coup, nombre de pays qui n'étaient point en sa puissance. En effet, le document que nous a transmis en abrégé le biographe d'Adrien désigne, comme territoires devant être donnés au pape : la Corse tout entière, la Vénétie et l'Islrie,Luni, Monselice, Parme, Reggio. Mantoue, les duchés de Spolète et de Bénévent, conjointement avec l'Exarchat (10T).

Personne jusqu'à présent n'a pu comprendre que Charlemagne

eût fait une aussi vaste donation, qui l'eût privé presque entièrement de son empire italien. Muratori, Sugenheim, Hegel, Gregorovius, Niehues ont, les uns, déclaré le passage apocryphe, les autres, taxé de mensonge les biographes pontificaux; sans quoi, dit en particulier Niehues, il faudrait accuser Charles de s'être volontairement et continuellement parjuré, et Adrien de l'avoir laissé faire par lâcheté (d08). Abel pense que les objections contre l'exactitude des indications sont très sérieuses, mais, toutefois, non concluantes : il s'en tire en supposant que la donation a été réellement semblable à celle de Pépin, mais soumise à bien des restrictions (109). Mock, enfin, accepte comme véritable l'étendue de la donation, mais en conteste l'identité avec celle de Pépin ; de sorte que lui aussi sacrifie la véracité du biographe d'Adrien : l'auteur le plus récent, Baxmann, laisse à son tour toute la question incertaine (110J ; bref, personne n'a pu encore résoudre l'énigme.

La chose cependant s'explique, si on la compare au document certainement forgé (et imprimé déjà deux fois) (1H) qui se donne pour le pacte ou la promesse écrite de Pépin : ce document détermine en réalité l'étendue géographique de la donation de la même manière que le biographe d'Adrien, avec la seule différence qu'il énumère un plus grand nombre de villes. Ce factum est proche parent de la donation de Constantin. De même que Constantin, Pépin introduit dans son pacte un récit préliminaire détaillé de ses rapports avec le pape, avec les Grecs et les Lombards, comme motif de sa donation ; le roi y donne l'assurance qu'il ne s'est réservé, ni pour lui, ni pour ses successeurs, aucun pouvoir sur les territoires cédés, mais seulement des prières pour le repos de son âme et le titre de patrice romain ; car, ajoute- t-il, ces provinces, par suite des donations répétées des empereurs, sont devenues la légitime propriété des papes. — Ce document, visiblement écrit dans le style de la donation de Constantin et des biographes des papes de ce temps, rend difficile de lui supposer d'autre cause et d'autre fin quecelles d'être soumis au roi Charles (112). Ceci explique comment ce prince fut conduit à faire une promesse, qu'il trouva ensuite inexécutable, et pourquoi il opposa une résistance inflexible aux réclamations sans cesse renaissantes des papes, en exigeant que Rome présentât spécialement ses litres de propriété pour chaque territoire revendiqué.

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