‹ La papautiChapitre 23 sur 178 · FALSIFICATION DES DONATIONS CAROLINGIENNES · texte numérisé non relu

FALSIFICATION DES DONATIONS CAROLINGIENNES

Il est également hors de doute que les privilèges accordés au Saint-Siège par les successeurs de Charlemagne ont subi mainte falsification, quoique les modifications apportées n'aient pas été aussi loin qu'on l'a jadis souvent prétendu. Le pacte ou donation de Louis le Débonnaire (817) porte bien en lui des signes d'authenticité, mais il a été évidemment falsifié par quelques additions (113). C'est ainsi qu'il fait donner par l'empereur au pape Paschalis les îles de Corse, de Sardaigne et de Sicile avec les côtes avoisinantes, et toute la Tuscie et Spolète. Il suffit de ce passage pour prouver que si l'empereur Louis avait, tantôt par une simple confirmation, tantôt par de nouvelles concessions, donné au pape la plus grande partie de l'Italie en des termes aussi vagues et aussi élastiques, toute l'histoire ultérieure de la papauté jusqu'à Grégoire ¥11(1073-1085) serait une énigme indéchiffrable : en effet, les papes à cette époque, ne possédèrent point ces territoires, qui, à eux tous, équivalaient à un grand royaume, et n'élevèrent même sur eux aucune prétention. C'est Innocent III (1198- 1216), et personne avant lui, qui prétendit le premier que toute la Tuscie devait faire partie du domaine pontifical; et c'est Grégoire VII, le premier, qui revendiqua le duché de Spolète. La falsification a certainement été élaborée vers la fin du xie siècle, au moment où Rome poursuivait cette affaire avec tant d'avidité et de circonspection; Grégoire VII est, en effet, le premier, également, qui éleva des prétentions sur la Sardaigne. Mais il constatait en même temps que lesSardesn'avaient eu jusqu'alors aucuns rapports avec le siège de Rome, et qu'au contraire, par suite, à ce qu'il croit, de la négligence de ses prédécesseurs, ils lui étaient devenus plus étrangers que les peuples des extrémités de la terre (114). Urbain II (1088-1099) démontrait même en 1091 que la Corse appartenait aux papes, non point en vertu des privilèges octroyés par Charlemagne ou Louis, mais selon la teneur de la donation de Constantin ; cette donation, ainsi qu'on l'interpréait alors, avait octroyé au pape Sylvestre toutes les îles de l'Ouest y compris les Baléares et même l'Irlande (H5). Il en est de même pour les privilèges de l'empereur Othon Ier de 962 et de Henri II de 1020 : les documents sont en majeure partie authentiques (ou copiés d'après des documents authentiques); mais, dans tous les deux la citation du Livre des Papes sur la donation de

Charlemagne saute aux. yeux comme une interpolation tardive grossièrement exécutée (116).

On sait que la comtesse Malhilde, qui s'était entièrement abandonnée à la direction de Grégoire VII et d'Anselme de Lucques, avait fait don au Saint-Siège en 1077 des provinces de Ligurie et de Toscane (117). Si l'on se rappelle à ce sujet que Grégoire VII avait exigé en 1081 de l'anti-roi Rodolphe le serment de restituer à saintPierre les provinces et les revenus que lesempereurs Constantin et Charlemagne avaient donnés au Prince des Apôtres (118J ; si l'on se souvient, en outre, que le pape Léon IX (1048-IOoi) avait déjà invoqué solennellement la donation Constantine, et que le directeur de conscience de Mathilde, Anselme, avait inséré celle donation dans son livre de droit, il est facile de deviner quelle sorte de documents on fit passer sous les yeux de Mathilde pour qu'elle en vînt à considérer comme un devoir de conscience l'abandon ou la restitution de possessions si étendues.

Il ne nous est pas permis de supposer qu'un homme comme Grégoire VII ait sciemment concouru à ces falsifications ; mais sa crédulité sans bornes, son insatiable besoin de posséder et de dominer, le poussaient à s'appuyer sur les fables les plus évidentes comme sur des preuves certaines. C'est ainsi qu'en 1081 il affirmait que conformément à des documents conservés dans les archives de l'église de Saint-Pierre, Charlemagne avait rendu toute la Gaule tributaire de l'Église romaine et lui avait fait présent de la Saxe entière (ll9). Il faisait sans doute allusion au document fabriqué à Rome vers le x6 ou xip siècle, que Torrigio nous a communiqué (,20). Charlemagne s'y nomme empereur, en 797 déjà ; ses royaumes sont la France, l'Aquitaine et la Gaule, Alcuin est chancelier, et chacun de ces royaumes doit payer au pape un tribut annuel de 400 livres.

Nous ne signalons les faits relatifs aux donations que parce qu'ils éclairent d'une vive lumière les procédés fidèlement suivis à Rome du vic au xne siècle ; les auteurs de ces documents sont indubitablement les mêmes personnages à la charge desquels il convient de mettre les fictions imaginées dans l'intérêt de la suprématie ecclésiastique.

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