CHAPITRE II
§ 1. — Les Décrétâtes du pseudo-Isidore.
Jusqu'à cette époque, il n'avait été encore fait, nulle part, d'effort sérieux pour acclimater la nouvelle théorie romaine de l'infaillibilité. Les papes ne songeaient pas encore à s'attribuer pareil privilège. Il était nécessaire, avant de trouver un sol propice à la doctrine de l'infaillibilité, de transformer de fond en comble la situation des évêques romains vis-à-vis de l'Église, et d'altérer l'idée de la primauté. A dater de ce moment, il est vrai, cette doctrine se développa en quelque sorte fatalement, quoique avec grande lenteur, en raison des faits historiques trop connus qui la contredisaient (Liberius, Vigile, Honorius).
Au commencement du ixe siècle, il ne s'était encore produit aucun changement dans la situation exposée ct-dessus, notamment en ce qui concernait l'autorité ecclésiastique en matière de foi. Léon III déclarait encore aux évêques franks, députés vers lui, que loin de se croire supérieur aux Pères du synode de 381, qui avaient fait les additions au symbole de Nicée, il n'avait même pas la présomption de se comparer à eux (*2*), et refusa en conséquence d'approuver, suivant le désir de ces évêques, l'intercalation du Filioque dans la confession de foi (,,â2).
Mais alors, vers le milieu de ce siècle, en 845, apparut tout à coup la grandiose fiction (123) des Décrétâtes d'Isidore (l2A), dont l'effetdépassa de beaucoup le but des auteurs, et amena lentement,
niais progressivement, une complète transformation dans la constitution et dans le gouvernement de l'Église. Il serait difficile de trouver, dans toute l'histoire, un second exemple d'une fiction ayant aussi parfaitement réussi, et cependant aussi grossièrement élaborée. Voilà trois cents ans qu'elle est dévoilée, mais les principes qui devaient en résulter dans la pratique ont poussé de si profondes racines dans le sol de l'Eglise et se sont unis si intimement à la vie religieuse, que la découverte de la fraude n'a pas même réussi à ébranler efficacement le régime établi (l-r').
Environ cent prétendues Décrétales des anciens papes, conjointement avec quelques lettres d'autres chefs de l'Église et les Actes de quelques synodes, furent à cette époque fabriquées dans les psys franks de la rive gauche du Rhin (126). Le pape Nicolas \" (858-867), à Rome, s'en empara aussitôt avidement, et, comme si ces documents eussentété authentiques, en fit la base des nouvelles prétentions élevées par lui et par ses successeurs. Le but immédiat des auteurs de cette composition était uniquement d'assurer, jusqu'à l'impunité absolue, l'indépendance des évèques vis-a-vis de leurs métropolitains et des autres autorités, en écartant toute ingérence des pouvoirs temporels. Mais, ils cherchaient à atteindre ce résultat par une telle exagération de la puissance papale que l'Église, en se pénétrant de ces principes et en les développant dans leurs conséquences, devait nécessairement prendre la forme d'une monarchie absolue, soumise au bon plaisir d'un seul : la pierre angulaire de l'édifice de l'infaillibilité papale était posée. Deux principes surtout devaient amener cette transformation : le premier était que les décrets de tout synode avaient besoin de l'approbation ou de la confirmation du pape; le second, que la plénitude du pouvoir (même dans les questions de foi) n'appartenait qu'au pape seul, évèque de l'Église universelle, tandis que les évêques ordinaires n'étaient que ses eoadjuteurs,
Mais, si l'évèquede Rome est vraiment celui de l'Église entière, si chaque évèque n'est que son vicaire, s'il est, par suite, l'unique oracle légitime de l'Église, la prérogative de l'infaillibilité ne saurait lui faire défaut. Du moment où les décrets dogmatiques des conciles, sans la confirmation du pape, demeurent sans vertu, il faut bien alors reconnaître que le caractère divin d'une doctrine ne réside plus que dans la parole d'un seul homme et que l'idée