LES DÉCRÉTALES DU PSEUDO-ISIDORE
de la toute-puissance de cet homme sur l'Église renferme la pensée de son infaillibilté, comme l'épi renferme le grain. Aussi, le pseudo-Isidore fait-il logiquement dire à ses anciens papes : l'Eglise romaine demeurera immaculée et à l'abri de tonte erreur jusqu'à la fin des siècles (,27).
Jadis, les savants versés dans la connaissance de l'antiquité ecclésiastique et du droit canonique, des hommes comme de Marca, Baluze, Constant, Gilbert, Berardi, Zallwein,etc, s'accordaient unanimement à considérer comme radicale la transformation introduite dans la constitution de l'Église par le pseudo-Isidore : le nouveau droit, grâce à lui, avait remplacé l'ancienne législation de l'Église. Depuis lors, des modernes (1M) ont soutenu, au contraire, que l'auteur n'avait voulu, par le moyen de sa supercherie, que codifier l'état de la constitution déjà existante, et luidonner une base écrite; même sans sa fraude, ajoutent-ils, le développement des institutions ecclésiastiques aurait suivi la même marche. — \roiei la vérité à cet égard.
Premièrement : avant l'apparition des faux du pseudo-Isidore, on a\ait déjà, au commencement du vï" siècle, mis en circulation à Kome certaines fictions, peu a peu acceptées, tendant a accréditer la maxime que le pape, en sa qualité du plus haut dignitaire de l'Eglise, ne pouvait être jugé par personne.
Secondement: la doctrine du pseudo-Isidore portait en elle sa propre contradiction ; elle poursuivait deux résultats par eux-mêmes inconciliables; d'une part, l'indépendance et l'inviolabilité complètes des évèques ; de l'autre, l'accroissement de la puissance papale. Elle tendait au premier de ces buts sous des conditions si peu pratiques et si peu naturelles, qu'elle n'enfanta jamais rien de viable; tandis, qu'au contraire, les principes qu'elle posait sur la puissance du siei^e de Home pouvaient certainement se réaliser et triompher sous l'empire de circonstances favorables. La conséquence devait donc être totalement opposée aux véritables desseins du pseudo-Isidore; son œuvre devait amener les évèques à une absolue dépendance de Rome, que l'auteur des Décréta les n'avait, certes, jamais ni voulue ni pressentie. Quant au fait en lui-même, c'est-à-dire la transformation complète des institutions de l'Eglise par les principes du pseudo-Isidore, et cela jusqu'à nos jours, il ne devrait plus, raisonnablement, faire l'objet d'une discussion entre
historiens; un nouveau droit canonique s'est élevé sur les ruines de l'ancienne organisation ecclésiastique.
Au moment où la composition du pseudo-Isidore commençait à se faire connaître dans un cercle étendu, régnait un pape, Nicolas Ier, dont la hardiesse surpassait celle de ses prédécesseurs. Protégé et favorisé par le démembrement de la monarchie universelle de Gharlemagne, il se montra, aussi bien vis-à-vis de l'Orient que de l'Occident, comme résolu a soutenir sans restriction toutes les prétentions de ses prédécesseurs, et à étendre la suprématie romaine jusqu'aux confins de la monarchie. En détournant de sa signification un seul mot, d'où dépendait le sens de tout un code de lois (falsification effrontée et cependant peu apparente), il eut l'adresse de retourner le canon d'un concile général directement contre son texte (129). Ce canon avait précisément interdit tout appel à Rome; Nicolas sut lui faire dire qu'il ouvrait dans Rome, à tout le clergé d'Orient et d'Occident, l'instance d'appel la plus large, et qu'il instituait, en réalité, le pape en qualité de juge suprême de tous les évèques et clercs du monde entier. Il écrivit la chose à l'empereur grec, au roi des Franks occidentaux Charles le Chauve, et à tous les évèques franks (13°). En outre vis-à-vis des Orientaux, et d'un homme aussi savant et pénétrant que Photius, il ne craignit pas d'invoquer les fables romaines, associées aux noms des papes Sylvestre et Sixte. Ces pièces fausses étaient bien en usage à Rome depuis des siècles, mais chez les Grecs, elles n'eurent d'autre effet que de faire accuser l'Église romaine de tromperie volontaire ; la falsification de documents, disaient-ils, est un produit indigène de Rome. C'est un reproche qui, dans la suite, fut souvent renouvelé. Aussi Nicolas s'empressa-t-il, lorsqu'on lui communiqua les nouvelles décrétales sortie de l'atelier d'Isidore (vers 863 ou 864) d'apaiser les scrupules que certains évèques franks élevaient à leur endroit en donnant à ceux-ci l'assurance que l'Église romaine possédait depuis longtemps toutes ces pièces dans ses archives et qu'elle les vénérait parmi ses vieux monuments; il ajoutait que tout écrit papal, même ne faisant point partie intégrante de la collection (dionysienne) des canons, avait déjà par lui seul pleine force de loi pour l'Eglise (131). Conséquent avec ses principes, c'est ainsi qu'il avait, prononcé, dans un synode tenu à Rome en S63, l'anathème sur tous ceux qui ne tiendraient pas compte d'une doc-