LES DÉCRÉTALES DU PSEUDO-ISIDORE
trine ou d'un ordre exprimés par le pape. Dès l'instant où les sentences et les décrets papalins liaient toute l'Église, où les décisions des synodes pouvaient être soit rejetées, soit approuvées par les papes, suivant leur bon plaisir, ainsi que le voulait Nicolas, appuyé sur la fiction du pseudo-Isidore, il n'y avait plus qu'un pas à faire jusqu'à la promulgation de l'infaillibilité personnelle. Ce pas pourtant ne fut pas fait de longtemps. On se contenta de renouveler, de temps à autre, l'assurance que l'Église romaine conservait la foi dans toute sa pureté et qu'elle continuait à demeurer elle-même sans aucune souillure.
Près de trois siècles s'écoulèrent encore, jusqu'à ce que la semence portât tous ses fruits. Durant la période d'environ deux cents ans, qui s'écoula delà mort de Nicolas Ier jusqu'au pape Léon IX, le siège pontifical se trouva dans une situation qui ne lui permit pas de penser à acquérir des droits plus étendus ou à faire valoir méthodiquement de nouvelles prétentions. De 883 à 955, pendant plus de soixante-dix ans, l'Église romaine vécut dans l'humiliation et dans la servitude : la chaire apostolique était alors la proie et le jouet des factions rivales de la noblesse, et fut même livrée, pendant un certain temps, aux mains de femmes ambitieuses et débauchées. Elle se releva, un moment, dans la personne de Grégoire V (996-999) et de Sylvestre II (999-1003), lors de l'intervention des empereurs saxons. Mais, bientôt après, la papauté retomba dans l'ancienne anarchie et dans l'impuissance inorale : les comtes de Toscane la rendirent héréditaire dans leur famille; et, pour la seconde fois, un enfant aussi méprisable que l'avait été jadis le vicieux Jean XII (955-963) s'assit sur le Saint- Siège et le déshonora sous le nom de Benoît IX (1033-IOii). Le trône pontifical fut alors vendu et acheté comme une marchandise ; trois papes, à la fois, se disputèrent la tiare, jusqu'à ce qu'enfin, l'empereur Henri III parvint à arrêter la dissolution de la papauté en plaçant des évèques allemands sur le siège de Rome.
§2. — Les fictions du parti grégorien.
Léon IX (1048-1054) inaugura une nouvelle ère de la papauté, celle d'Hildebrand : Rome alors, après une lutte de soixante et dix ans contre les rois, les évèques et les clercs au sujet des inves-
titures, de la simonie et du mariage des prêtres, parvint à un degré de puissance que Nicolas Yr n'avait point atteint et n'avait même pas prévu. Un parti nombreux et fort, plus puissant que celui qui, deux cents ans auparavant, avait cherché à exécuter lu fiction d'Isidore, travaillait énergiquement, depuis le milieu du i\e siècle, à réunir les divers Étals de l'Europe dans une théocratie o,u empire de prêtres ayant le pape à sa tète.
La réforme de l'Église, devenue urgente, servait les desseins de la nouvelle monarchie spirituelle; elle semblait en effet exiger pour la purification du clergé que le pouvoir dans l'Église fût concentré et accru. En France, ce parti s'appuyait sur la corporation cléricale la plus influente de cette époque, la Congrégation de Clunv. En Italie, des hommes tels que Pierre Damien, Anselme, évèque de Lucques, Humbert, Dieudonné et surtout Hildebraod, l'Ame de l'entreprise, prêtaient leur appui au nouveau système, lors bien même que, comme Damien et Hildebrand. ils différassent considérablement les uns des autres, soit dans la théorie, soit dans la pratique de la vie.
On n'a peut-être pas encore fait ressortir avec assez de force, qu'en réalité, dans toute la longue série des papes, Grégoire VII est le seul qui ait eu pleine et claire conscience de son œuvre, et qui ait été décidé à introduire dans l'Église un nouvel ordre de choses, par l'emploi de moyens nouveaux. Bien qu'il invoquât souvent l'exemple de ses prédécesseurs, il ne s'est point seulement considéré comme le réformateur de l'Eglise, mais comme le fondateur, désigné par Dieu, d'une institution jusqu'alors inconnue. Nicolas Ier serait le seul qu'on pût rapprocher de lui, mais aucun des papes postérieurs ne lui est comparable: car tous, même les plus hardis, n'ont fait en réalité que développer le plan tracé par Grégoire VII.
Grégoire comprit de bonne heure qu'une des meilleures façons de mener à bien le nouveau système était de faire tenir régulièrement par le pape des synodes et de composer de nouveaux livres des lois de l'Église. Les synodes furent déjà institués par Léon IX et ses successeurs immédiats, sous la direction d'Hildebrand, qui, plus tard, comme pape, continua lui-même l'œuvre qu'il avait entreprise depuis 1073 par le moyen des assemblées ecclésiastiques. Mais à dater de ce moment, il fut entendu pour
Home que les papes ou leurs légats auraient seuls le droit de tenir les synodes sans quoi il faudrait que cette institution disparût de l'Église (•").
Grégoire trouva progressivement dans son entourage les hommes qu'il lui fallait pour manipuler le droit canonique dans le sens qu'il entendait. D'abord Anselme de Lucques, neveu du pape Alexandre II, qui, sur son ordre, composa, entre 1080 et 1086, l'ouvrage le plus important et le plus étendu sur cette matière. On peut dire d'Anselme qu'il a été le vrai fondateur du droit grégorien : premièrement, parce que, parmi les inventions du pseudo-Isidore, il choisit toutes celles qui pouvaient être utiles au pouvoir monarchique de la papauté, et qu'il leur donna une valeur plus grande, par l'ordre commode et clair dans lequel il les disposa ; secondement, parce qu'à l'aide d'une série de fictions et de falsifications nouvelles, il accommoda le droit canonique aux vues et aux intérêts de Grégoire VII et de son parti (133). Puis bientôt après, Dieudonné, élevé par Grégoire à la dignité de cardinal, le suivit dans cette voie et lui prêta son concours, en imaginant quelques nouvelles fables (m). A la même époque, Bonizo composa son traité, dont les prérogatives du pape constituaient également la thèse essentielle : les quarante propositions ou tètes de chapitres qui embrassent cette partie de son travail (133) correspondant absolument aux Dictatus de Grégoire el aux matériaux d'Anselme et de Dieudonné. Enfin, le dernier ouvrage important des Grégoriens (avant Gratien) a été le Polycarpus du cardinal Grégoire de Pavie (antérieur à 1118), qui, surtout dans les falsifications (136), se modèle presque toujours sur Anselme.
La préface de l'ouvrage de Dieudonné (137) est le programme de celte école, dont les efforts on tété finalement couronnés d'un succès si complet. L'Église romaine, dit le cardinal, est la mère de toutes les Églises, car Pierre a d'abord fondé les Églises patriarcales d'Orient, et ensuite a donné des évéques à toutes les villes d'Occident. Les conciles, conformément aux décrets des 318 Pères de Nicée, ne peuvent point être tenus sans la volonté du pape. Dans les interrègnes, alors que le siège pontifical est inoccupé, le clergé romain a la direction de l'Église ; c'est pourquoi Cyprien et les Africains se sont humblement soumis à ses décrets, même avant l'élection de Cornélius : ceci est une des théories favorites du car-
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dinal, qu'Anselme, qui n'était pas cardinal, est loin d'adopter. Après quoi, Dieudonné avance qu'il écrit son ouvrage pour fonder l'autorité de Rome et la liberté de l'Église si rudement attaquée ; puis, il prétend que si l'on constate des contradictions entre les sources qu'il a rassemblées et les conclusions, ou doit tout simplement ne pas s'en soucier, en vertu du principe que la moindre autorité doit toujours céder à la plus grande (l38) (par conséquent, l'autorité d'un concile ou d'un docteur de l'Église doit céder devant la sentence d'un pape). Avec une proposition de cette nature, on accomplissait sans efforts une révolution dans l'Église: non seulement pareille doctrine ouvrait toute grande la porte aux Décrétâtes d'Isidore, mais encore elle arrêtait du coup toute tentative pour modérer, par le moyen des anciens canons, l'application du nouveau système.
Malgré l'habileté et les calculs que déployèrent les hommes du parti grégorien dans la mise en œuvre de leurs idées, ils vivaient, cependant, en réalité, dans un monde de rêves et de fictions, aussi bien au regard du passé qu'a celui des pays et des peuples éloignés. Ils ne pouvaient se soustraire à l'impérieuse nécessité de démontrer que leur nouveau système avait toujours existé et qu'il était confirmé par toute l'histoire antérieure de l'Église. Et ici, il devient difficile, sinon impossible, de distinguer où cesse chez eux l'erreur involontaire et où commence la tromperie consciente. On choisissait à la hâte dans la provision mythique qu'on avait sous la main, et sans bien le scruter, ce qui convenait aux besoins du moment; on y ajoutait aussitôt de nouvelles fables, et bientôt on pouvait démontrer <jue chacune des revendications de Rome était fondée en droit depuis longtemps et se trouvait déjà dans d'anciens décrets ou autres témoignages positifs.
On a prétendu que sans le pseudo-Isidore, il n'y aurait point eu de Grégoire VII. Cette assertion n'est entièrement juste qu'autant qu'elle signifie que les fictions d'Isidore ont constitué la large assise sur laquelleles Grégoriens ont construit leur édifice. Mais les efforts du pseudo-Isidoreavaient eusurtout pourbut de procurer la sécurité et l'impunité aux évèques; tandis qu'au contraire, le parti romain, malgré la longue opposition de la grande majorité des évèques, avait précisément réussi à créer une situation où les papes et leurs légats, à l'aide d'une procédure sommaire, pouvaient rapidement
déposer les évêques, les intimider complètement et les contraindre à une soumission absolue à tout ordre pontifical. A cela s'ajoutèrent les doctrines, tout récemment forgées, sur la puissance temporelle et la faculté de déposer les monarques. Bref, on avait besoin d'une nouvelle histoire et d'un nouveau droit de l'Église et de l'État ; ces deux conquêtes devaient être obtenues au moyen des nouvelles fictions, en développant les principes posés par le pseudo-Isidore. En Allemagne, le moine Bernold entreprit en une certaine mesure de corriger l'histoire ; en Italie, cette tâche incomba au zélé Grégorien Bonizo, évèque de Plaisance, qui entre autres choses, essaya d'effacer net lecouronnementmème de l'empereur Charlemagne(139). Les autres collaborateurs eurent également l'habileté d'inventer des faits historiques ou de les arranger suivant les vues du parti ; leurs nouveaux livres de droit canon contenaient sur la plus ancienne histoire de l'Église bien des révélations inattendues. Et Grégoire lui-même possédait sa petite provision de faits historiques, mensongers ou dénaturés, qui lui servait à légitimer des prétentions ou des entreprises étranges ou injustifiées aux yeux des contemporains.
C'est ainsi, par exemple, qu'il soutenait que le pape Innocent I*r avait mis l'empereur Arcadius au ban de l'Église (140J ; que le pape Zacharie avait déposé le roi des Franks, Childéric (,41) ; que Grégoire le Grand avait menacé de la déposition les rois, qui d'aventure viendraient à piller une auberge à Autun (142j. La donation de Constantin était pour lui un précieux et important document (143), qui lui garantissait un droit sur la Corse et la Sardaigue. Son élève, Léon IX, le fit valoir contre les Grecs; son ami, Pierre Damien, contre les Allemands; Anselme et Dieudonné lui accordèrent une place d'honneur dans leurs livres de droit (***)<
Cependant, au milieu de son ardeur a légiférer et à gouverner, Grégoire VII estima nécessaire de ne point trop se donner l'apparence d'un innovateur ou d'un despote arrogant. Il répétait donc souvent qu'il ne voulait que rajeunir les anciennes lois de l'Église et se borner simplement a .faire justice d'abus apparus tardivement. Les vingt-sept propositions de ses « Dictatus », dans lesquelles il avait condense tout le système de l'omnipotence et de la majesté papales, étaient en partie des répétitions ou des conséquences logiques des Décrétâtes du pseudo-Isidore, en partie de nouvelles
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lictions, destinées à donner aux précédentes le vernis de l'antiquité et de la tradition (14S).
Le principal écrit de Grégoire est sa missive a l'évêque Hermann de Metz, dont le but était de démontrer combien était fondé le pouvoir des papes sur les empereurs et les rois, et leur droit à les déposer, quand les circonstances l'exigeaient. En cette occasion, le pape montra à ses adhérents comment on devait tourner les textes et les faits historiques; il prit un passage d'une lettre du pape Gélase à l'empereur Anastase, et moyennant certaines omissions et le rapprochement de phrases séparées, il fit dire à Gélase juste le contraire de ce qu'il avait écrit : à savoir que les monarques étaient absolument et universellement soumis au pape. Or, Gélase avait écrit, en réalité, que les chefs de l'Église étaient assurément soumis aux lois des empereurs ; il n'avait décliné l'intervention du pouvoir temporel qu'en matière de foi et de sacrements C40).
Pour la plus grande gloire du nouveau système, on falsifia même encore une fois de précédentes falsifications, afin de mieux les accommoder au service du despotisme ecclésiastique. Le onzième canon de la vingt-cinquième causa (quaest. 1) dans Gratien nous en offre un exemple. Le synode de Tolède en 646 avait excommunie les prêtres espagnols, qui prendraient part à des séditions contre le roi, et ajouté que le roi lui-même, s'il venait a violer cette censure (hujus canonis censuram) tomberait sous le coup de l'anathème (147).Deux cents ans plus lard, le pseudo-Isidore travestissait ainsi ce canon : l'anathème doit frapper tous les rois qui enfreindront une censure quelconque, infligée par un canon, ou permettront qu'on y porte atteinte ; et il plaçait cette déclaration dans la bouche du pape Adrien. Dans les nouveaux livres de droit d'Anselme, de Dieudonné, de Grégoire de Pavie, on remplaça les « canons des conciles » par les « décrets des papes » (1,,8j. De la sorte, on possédait dorénavant l'arme dont on avait besoin, c'est-àdire une vieille loi de l'Église, justifiant la conduite de Grégoire Vil et d'Urbain II à l'égard des princes de leur temps (,w) ; quant à l'occasion pour lancer l'interdit avec toutes les conséquences, que désormais on en attendait, elle ne pouvait jamais faire défauta un pape.
Grégoire VII avait tiré des fausses Décrétales une de ses armes les plus précieuses. Pseudo-Isidore avait fait écrire aux évèques d'Orient par le pape Jules (donc vers 338 environ) : « En vertu d'un
privilège unique, l'Eglise romaine jouit du pouvoir d'ouvrir ou de fermer les portes du ciel à qui elle veut (150). » Sur ce texte Grégoire échafaude ses rêves de domination. Comment celui du bon plaisir duquel dépend la félicité et la damnation des hommes, ne pourrait-il pas juger toute la terre? (i;il). Aussi le passage du pseudo-Julius fut-il converti dans les livres de droit en un décret ou chapitre spécial (152). L'expression figurée de Lieret Délierdevint une source inépuisable de prétentions et d'empiétements. Les Grégoriens s'en servirent comme d'une formule magique, qui devait les mettre en possession de tout ce qu'ils convoitaient. Si Grégoire (on sait qu'il est le premier qui ait entrepris de détrôner des monarques) voulait déposer le roi d'Allemagne, il écrivait : « La puissance m'a été donnée de lier et de délier sur la terre comme au ciel (133). » S'il s'agissait de délier les sujets du serment qu'ils avaient prêté à leur prince (l'honneur de cette première tentative lui revient également), l'ordre émanait de son pouvoir de délier. Voulait-il disposer de la propriété d'autrui, Grégoire déclarait, comme il le fit au synode de Rome de 1080: « Nous voulons montrer au monde que nous pouvons prendre à chacun et donner a quibon nous semble, les royaumes, lesduchés, les comtés, en un mot, les possessions de tous les hommes, c'ar nous pouvons lier et délier (134). » C'est de la même manière que l'on tortura le sens d'un mot que, d'après un conte rapporté par Rufin, l'empereur Constantin aurait prononcé au synode de Xicée et dont on fit sortir les plus hautes revendications.
Constantin, ainsi disait la légende, un jour qu'on lui remettait les accusations de certains évêques contre d'autres, les avait jetées au feu et avait dit en jouant sur un passage des Psaumes : Les évêques sont des dieux, et comme homme je ne dois pas juger les dieux. Nicolas I" avait opposé le mot à l'empereur Michel (155). Anselme à son tour recueillit cette fable dans les collections; Gratien l'imita et (irégoire lui-même y vit la preuve manifeste que lui, le pape, l'évèque des évêques, trônait en son inviolable majesté au-dessus de tous les monarques de la terre. 11 va de soi que chez Anselme et Gratien, le passage en question était conçu comme si c'était le pape que Constantin avait nommé un dieu (1S6) : et c'est de la sorte du reste que l'on a continué généralement à l'interpréter et à l'expliquer.
Un homme comme Grégoire VII, encore qu'il s'occupât fort peu de théologie, devait cependant tenir au privilège de l'infaillibilité comme au plus précieux des joyaux de sa couronne. Ses prétentions à la domination universelle, son droit à déposer les rois son pouvoir d'annuler les serments, tout reposait en dernière analyse sur sa propre autorité. Il suffisait que lui, le pape infaillible, eût affirmé une chose, pour que chacun fût tenu de la croire. Pour établir cette infaillibilité, on dut donc apporter des preuves et des témoignages plus considérables que ceux qu'offrait le pseudo-Isidore.
Le pape Agathon, en 680, avait déclaré dans un synode romain que tous les évêques anglais devaient observer les règlements déjà arrêtés antérieurement dans des synodes romains pour l'Église anglo-saxonne (l57). Le cardinal Dieudonné transforma cette déclaration en un décret d'Agalhon, adressé à tous les évêques de la chrétienté, où il était dit: Tou-tes les ordonnances du pape doivent être acceptées comme si saint Pierre les avaient confirmées de sa propre bouche, c'est-à-dire comme si elles étaient a l'abri de l'erreur (158). Une des plus audacieuses falsifications que se permirent les Grégoriens se lit d'abord dans Anselme (,59) ; après lui, dans le cardinal Grégoire, et, enfin, dans Gratien, qui la leur emprunta. Augustin avait dit : Ces écrits canoniques (ceux du canon de la Bible) que les Églises apostoliques ont reçus et possédés dès l'origine, sont entièrement dignes de foi. Par ces Églises, il entend celles deCorinthe, d'Éphèse, etc. On modifia ce passage de manière à lui faire signifier que les lettres envoyées de Rome aux autres sièges appartenaient aux écrits canoniques. Il en résulta que les théologiens et les canonistes du moyen âge, qui ne puisaient généralement leur connaissance de la littérature patrislique que dans les citations de Pierre Lombard et de Gratien, crurent véritablement qu'Augustin avait assimilé les lettres décrétales des papes aux écrits bibliques (160). Lorsque ensuite les cardinaux Turrecremala et Cajélan en 1450 et en 15lli défendirent la doctrine de l'infaillibilité papale sous sa forme scolastique, ils s'appuyèrent sur le témoignage positif de saint Augustin, qui prouvait que le plus illustre théologien de l'ancienne Eglise avait déclaré que toute manifestation papale était aussi bien à l'abri de l'erreur que les épîtres des apôtres (l61).
Afin qu'on ajoutât foi plus sûrement à l'infaillibilité des papes, on attribua encore à chacun d'eux la sainteté personnelle. Le diacre romain Ennodius, secrétaire du pape Symmaque, avait le premier imaginé cette fiction, dans la défense qu'il écrivit en 503 pour ce pape accusé de certains crimes horribles : on devait, pensait-il, admettre chez les papes une innocence et une sainteté transmises en héritage par saint Pierre (16i).
Pseudo-Isidore s'était avidement emparé de cette idée et avait en outre inventé deux synodes romains (163), auxquels il faisait approuver à l'unanimité et contresigner l'écrit d'Ennodius. Grégoire adopta également cette sainteté de tous les papes, comme le point de départ de ses prétentions à la domination universelle, sainteté dont il affirmait avoir fait l'expérience sur lui-même (m). Chaque prince ou roi, disait-il, quand bien même il eût été auparavant bon et humble, se pervertit aussitôt qu'il possède le pouvoir; tandis qu'au contraire, tout pape, ordonné suivant les règles (163), devient aussitôt un saint par le mérite de saint Pierre à lui transmis. Et, ajoutait-il, le moindre clerc qui exorcise est déjà plus haut et plus puissant qu'aucun monarque de la terre, puisqu'il chasse les démons, dont les mauvais princes sont les esclaves.
Cette doctrine de la sainteté personnelle de chaque pape, aujourd'hui solidement établie, fut insérée par les Grégoriens dans les livres canoniques de l'Eglise, comme une prétendue sentence du pape Symmaque, et Grégoire VII l'a de même donnée comme telle. Cependant les faits notoires, les crimes et les débauches indéniables de plusieurs papes formaient un contraste trop éclatant avec la doctrine préconisée : pour la compléter on inventa une autre théorie, que le cardinal Dieudonné développa le premier» en la plaçant sous le patronage du nom vénéré de saint Boniface, l'apôtre des Germains. « Lors bien même, prétendait le faux Boniface, qu'un pape serait à ce point détestable qu'il entraînât en foule avec lui des peuples innombrables dans l'enfer, personne pourtant neserait en droit de le blâmer; car, lui, qui juge tous les hommes, ne peut être jugé par aucun : le cas où il s'écarterait de la foi constitue la seule exception (166). »
Il est évident que ceci n'a pu être écrit dans aucun autre lieu du monde qu'a Rome, et certainement point par Boniface. A l'époque
de ce dernier, il n'existait point encore de « peuples innombrables » que le pape eut pu entraîner avec lui en enfer comme des esclaves: ces paroles supposent que l'on avait fait l'expérience préalable de plusieurs papes criminels, et indiquent une époque où le pouvoir des papes, déjà fort étendu, agissait puissamment sur les peuples. Elles n'ont été probablement composées qu'après qu'on eut subi l'épreuve d'un Benoît IX. . Gratien les a naturellement empruntées à Dieudonné (167).
La doctrine vulgarisée par les Grégoriens depuis 1 080 environ voulait, par conséquent, que cbaque pape fût saint et infaillible, à la condition d'avoir été ordonné régulièrement et de ne s'être pas intronisé par la force. On ne semble cependant avoir envisagé cette sainteté que comme une grâce accordée et non point inhérente aux papes ; c'est pourquoi l'on a dit que, lorsqu'un pape ne possédait point de mérite personnel en partage, il bénifîciait de celui de son prédécesseur Pierre. Il peut donc arriver que, sans porter préjudice à celte sainteté, un pape conduise à l'enfer d'innombrables troupes d'hommes, dont aucun ne peut ni le contredire, ni mettre ses frères en garde contre lui. De plus, son infaillibilité ne l'empêche point de dévier de la foi : dans ce cas, on a le droit de s'élever contre lui. Il est probable que l'on distinguait déjà ici, comme l'on fait des théologiens postérieurs, entre l'infaillibilité cathédrale ou fonctionnelle et la possibilité d'une hérésie personnelle chez un pape.
Grégoire A'Il paraît avoir cru très sérieusement que son infaillibilité était chose déjà reconnue dans l'univers chrétien, même en Orient. « L'Église grecque, écrit-il à l'empereur Henri, a apostasie et les Arméniens ont aussi perdu la vraie foi; mais ajoute-t-il, tous les Orientaux attendent le jugement de saint Pierre (c'est-à-dire de moi) sur leur diversité d'opinions; et bientôt va s'accomplir la promesse divine : Pierre réconfortera ses frères (168). » En 1074, il voulait se rendre lui-même a Gonstanlinople a la tète d'une grande armée (il ne paraît pas avoir beaucoup compté sur la soumission volontaire des Grecs) etlenir dans cette ville des assises solennelles sur la foi chrétienne ; il se contenta toutefois de précipiter l'Allemagne et l'Italie dans les horreurs d'une guerre de religion et d'une guerre civile, dont il ne vit point le dénouement (169).
L'histoire entière, dit Grégoire, enseigne combien chez les papes
LES FICTIONS DES (iUKCOlUENS *■>
h sainteté a toujours élé entièrement unie à l'infaillibilité. En effet on y voit peu d'empereurs ou de rois qui aient été sanctifiés, tandis qu'au contraire sur 153 papes, 100 ont été non seulement des saints, mais ont même atteint le dernier degré de la sainteté (l7n). Les Grégoriens propagèrent de même la fable, que le Livre des Papes, partout répandu, suffisait déjà à réfuter, que des trente papes avant Constantin, tous à l'exception d'un seul, avaient élé martyrs (17,j. Les Grégoriens se montrèrent particulièrement soucieux de rectifier l'ancienne histoire des papes; mais l'apostasie de Libérius qui. par la chronique de saint Jérôme, était passée dans tant d'ouvrages historiques, n'était pas aisément conciliable avec la sainteté et l'infaillibilité papales. Anselme incorpora alors dans son livre de droit une fable antérieurement inventée, à savoir que Libérius, au moment où l'empereur l'exila, avait lui-même, sur le conseil des piètres romains, ordonné Félix comme son successeur, que par conséquent il avait abdiqué, et qu'ainsi son apostasie postérieure n'avait porté aucun préjudice au Saint-Siège (m) ; sur quoi Grégoire VII introduisit un culte particulier pour Libérius (l73).
Si donc chaque pape désormais est saint et infaillible, il s'ensuit que la chrétienté tout entière, suivant la conception grégorienne, doit trembler devant lui comme devant un despote asiatique, dont la seule disgrâce est déjà mortelle. C'est la raison qui détermina Anselme et le cardinal Grégoire à fouiller dans les anciennes pièces fausses, et notamment dans un discours fabriqué, prêté à saint Pierre, pour y découvrir des citations, d'après lesquelles personne ne devait plus fréquenter un homme que le pape avait pris en aversion ou auquel il n'adressait plus la parole (,7'f).
Pareilles à ces stratifications géologiques, résultant de dépôls successifs, des couches de falsifications et d'altérations se sonj déposées l'une sur l'autre dans l'Église. Ce phénomène se montre avec évidence, dans l'importante question de la vie synodale de l'Eglise, dans laquelle deux principes étaient en présence cl s'excluaient réciproquement; l'un, celui de l'Eglise se gouvernant elle-même et administrant sa propre justice par les conciles; l'autre, celui de l'absolutisme monarchique de Rome, régnant sur toutes les Églises par son pape et sa curie. En :H*2, le pape Jules écrivait aux évoques d'Orient, qui, au synode d'Antioche, venaient de continuer la déposition d'Athanase, que dans une circonstance intéres-
4f> LE MOYEN AGE
sant l'Église entière, ils n'auraient pas dû agir uniquement par eux-mêmes, mais bien en communauté avec les évêques d'Occident (avec nous tous, dit-il) conformément à la tradition de l'Église (,75). Socrate, qui accueillait avec plaisir l'occasion de mettre en relief l'esprit de domination de Rome, avait tourné la chose comme si .Iules avait affirmé qu'on ne pouvait décider de rien dans l'Église sans le consentement de l'évêque romain. Le traducteur latin de Socrate, l'Italien Épiphanius, vers l'an 500, fit à son tour un pas de plus, et fit déclarer au pape qu'on ne pouvait tenir aucun concile sans son approbation (176). Puis survint pseudo-Isidore, qui travailla à nouveau le sujet : il composa deux lettres dans lesquelles son pape Jules écrivait : Les apôtres et après eux, les Pères du concile de Nicée, ont déjà prescrit qu'aucun concile ne fût tenu sans l'ordre du pape. En conséquence, Anselme et les autres canonistes grégoriens purent produire toute une kyrielle d'antiques décrets, remettant les synodes et leurs décisions aux mains des papes. Gratien n'eut plus qu'à copier sa dix-septième distinction dans Anselme.
Tout ceci cependant ne suffisait pas encore. On ne voulait pas seulement que les conciles fussent dans une dépendance absolue de Rome ; on voulait détruire l'institution elle-même, telle qu'elle existait à peu près depuis neuf cents ans. De même que les rois, devenus absolus aux xvi° et xvnc siècles, ne pouvaient plus souffrir aucune assemblée des Étals, de même, la papauté, aspirant à l'absolutisme, préférait voir disparaître les synodes des Églises nationales. Ce n'était en effet que dans et par les synodes des différents diocèses, provinces ou nations, qu'une vie active et quelque peu indépendante pouvait prospérer et se perpétuer dans l'Église : il fallait donc les rendre impossibles ou tout au moins très difficiles, jusqu'à ce qu'ils fussent assez dociles pour n'obéir qu'aux signes partis de Rome. On atteignit ce résultat à l'aide des falsifications suivantes :
Les adversaires du pape Symmaque avaient dit, en 503. pour montrer qu'ils auraient très bien pu se réunir, même sans lui, en concile à Rome : les synodes provinciaux annuels, prescrits par l'Eglise, ne perdraient point leur valeur, uniquement parce que le pape n'y assisterait pas. A quoi Ennodius, dans sa défense de Symmaqne, avait riposté : Toutes les causes importantes, causai
majores, sont soumises à l'arbitrage du pape par le 3° canon de Sardique (177). Ceci seul, quoique depuis longtemps accrédité à Rome, était déjà une entorse à la vérité; car le canon en question spécifiait seulement une instance en révision pour lesévèques condamnés ou appelants. Anselme de Lucques, et après lui le cardinalGrégoire et Gratien, convertirent cette assertion en un décret du pape Symmaque. où il était dit textuellement : « Les conciles provinciaux d'évèques, que les lois de l'Église ontordonné détenir annuellement, perdent leur valeur lorsque le pape n'y assiste pas. » La rubrique porte : « Les synodes provinciaux sans la présence du pape n'ont aucun poids, pondère carent (178). » Si la chose venait a passer, on avait ainsi, par le moyen de trois lignes, accompli une révolution dans l'Église.
Mais on voulait encore en outre une interdiction formelle de tous les synodes : Anselme, le cardinal Grégoire et Gratien l'obtinrent, en supposant que le pape Grégoire le Grand aurait dit : 11 n'a jamais été permis à personne, et il ne le sera jamais à l'avenir, de tenir un synode particulier (non œcuménique) (179). La falsification consistait en ceci, que l'on transformait en une interdiction générale formulée contre tous les conciles par Grégoire Ier, une parole prononcée par Pelage 1er, à propos d'un cas particulier pro\oqué par le schisme d'Aquilée, c'est-à-dire d'un concile dirigé contre le cinquième synode œcuménique ; en même temps, en mettant au singulier un pluriel qui visait l'autorité des Églises apostoliques (Alexandrie, Antioche), on exaltait l'autorité papale. De la sorte, on avait atteint le double but, et de pouvoir réprimer toute réunion des évèques entre eux, comme une usurpation illégale, et secondement de faire apparaître dans tout son éclat la toute-puis-
sance du pape, lequel pouvait, à son bon plaisir, retirer a la chrétienté même l'institution des synodes.
Pseudo-Isidore, par ses inventions sur les effets de la mise au ban de l'Église, avait admirablement préparé les voies aux plans de Grégoire VII ; car l'arme la plus acérée avec laquelle on soutint le combat pour la domination papale ne fut que l'excommunication, avec Famplitude que lui donna désormais Grégoire. Pseudo-Isidore avait déjà fait affirmer par les papes des premiers siècles que l'on ne devait même pas parler avec un excommunié. Grégoire et ses partisans en tirèrent alors la conclusion que la
prohibition s'étendait aussi aux rois et empereurs ; lorsque le pape les mettait au ban de l'Église, personne n'était plus autorisé à leur adresser la parole, même pour affaires ; ils étaient donc par suite impropres au gouvernement, et il devenait nécessaire de les déposer (180).
Celte extension du ban, complètement inconnue à l'Église primitive, et qui en réalité détruisait complètement le caractère des anciennes constitutions, engendra un pouvoir incalculable : pouvoir dont il n'y avait pas lieu seulement de redouter l'abus dans certains cas particuliers, mais qui était déjà par lui-même un abus permanent, une perversion de l'ordre divin et humain, une source intarissable de désordres et de misères civiles. Bossuet a avoué que Grégoire, en altérant et pervertissant la notion de l'excommunication, s'était appliqué à introduire dans l'Église une doctrine fausse (,81).
Grégoire lui-même devait savoir qu'il étail le premier à soulever de pareilles prétentions ; que rien de semblable même ne se trouvait dans les Décrétales d'Isidore ; et pourtant, il affirma devant le synode de 1078 qu'il ne faisait en cela que suivre les statuts de ses prédécesseurs (l8i).
Afin de rendre irrésistibles les armes spirituelles, les Grégoriens empruntèrent encore au pseudo-Isidore celte règle que le pape Urbain Icrétait censé avoir écrite à tous lesévèques: même lorsqu'un évêque excommunie quelqu'un injustement, il faut encore grandement redouter cette excommunication et Ton ne doit point donner asile au banni.
Le décret de l'évèque français Ivon nous montre à quel point les falsifications et les fictions avaient déjà au commencement du xu1' siècle frayé le chemin aux prétentions de Rome ;i L'infaillibilité : son décret est un riche magasin de pièces fausses. Son raisonnement, reproduit depuis à d'innombrables reprises, se résume dans la conclusion suivante : les papes ont affirmé qu'ils ont droit à tel ou tel privilège; il nous faut donc croire qu'en réalité ils le possèdent. « L'Eglise romaine, dit-il naïvement, nous enseigne que personne n'a plus le droit de mettre en question ce qu'elle a décidé ; par conséquent, nous devons chercher notre recours en elle, c'est-à dire simplement nous soumettre (m). » Aussi à ses yeux n'est-il pas douteux que contester un ordre du pape, c'est