LE DÉCRET DE GRATIEN
commettre une hérésie. Ceci contient l'idée que, quand un évèque se soumet à un ordre du pape, qu'il juge nuisible à son Église, il est orthodoxe ; s'il résiste à l'ordre abusif ou a l'usurpation, il est hérétique. Cette conception a eu d'immenses conséquences ; elle a désarmé l'Eglise; elle a été cause que le clergé a négligé la première règle de la morale et de la sagesse politique, consistant à résister au mal dès ses débuts; que la corruption dans l'Eglise s'est étendue sans relâche, et que, lorsque enfin on voulut entreprendre des reformes, ces réformes vinrent trop ta ni.
§ 3. — Le Décret de Gratien.
Le décret de Gratien a ete, vers le milieu du xiie siècle, l'organe le plus puissant du nouveau système papal : c'est entre 1139 et 1 142 qu'il émana de la première école de droit d'Europe, de Bologne, alors l'oracle juridique de toute la chrétienté d'Occident. Cet ouvrage, dans lequel le« falsifications d'Isidore se mariaient à celles des Grégoriens, Dieudonné, Anselme, Grégoire de Pavie, et aux fictions personnelles de Gratien, supplanta toutes les collections antérieures du droit canonique ; il devint le manuel, l'arsenal, non seulement des canonistes, mais encore des théologiens scolastiques, qui, désormais, ne connurent plus guère les Pères et les Conciles que par son intermédiaire. Bien qu'il fourmille, plus qu'aucun autre, de fautes grossières, intentionnelles et involontaires, jamais dans l'Église n'a paru de livre dont l'influence puisse être comparée à la sienne. Anselme, Dieudonné et le cardinal Grégoire n'ont pas été les seuls à préparer la voie pour Gratien (quoique leurs ouvrages n'aient pas été très répandus) ; mais aussi l'Allemand Burkard (ou son collaborateur l'abbé Olberi) doit être compté parmi les précurseurs du moine de Bologne. Dans le recueil qu'il composa entre 1012 et 1022 (,85), Burkard avait fait plus que d'accueillir à profusion les fictions du pseudo-Isidore, il avait aussi attribue à différents papes les prescriptions ecclésiastiques des Capitulaires; de sorte que, depuis le milieu du xie siècle, on donna naissance à l'idée erronée que les papes avaient édicté de leur propre au'orité ces Ordonnances, qui, en réalité, avaient été librement rendues, au ix° siècle encore, par des synodes franks.
Gratien o inséré de bonne foi dans son recueil toutes ces falsifications, la riche moisson de trois siècles : niais il y a, en outre, introduit, et avec une évidente préméditation, un certain nombre de nouvelles altérations, toujours dans l'esprit et dans l'intérêt du système papal.
Quelques exemples caractéristicpies témoignent combien l'Italien Gratien a secondé, par ses contributions personnelles, la grande entreprise nationale de son pays, qui consistait à faire de la chrétienté entière le domaine du clergé italien. Les évêques allemands s'étaient courbés devant les Décrétâtes d'Isidore de meilleure heure encore que les évêques franks. L'action de ces Décrétales se manifeste déjà dans les décisions du synode national allemand a Tribur. en 895. On y observe la facilité avec laquelle le pseudo-Isidore, en prêtant à ses papes une impériale grandeur et une toute-puissance imaginaire, s'était aussitôt infiltré dans les veines de la hiérarchie allemande. Une circonstance accessoire s'y ajoutait, il est vrai, à ce moment : les évoques avaient étroitement lié partie avec le roi Arnolf, qui assistait au synode et en attendait le succès de ses projets. Ce prince convoitait cette couronne impériale, qui l'avait déjà attiré une fois en Italie, et savait qu'il ne pouvait l'obtenir que par la faveur du pape Formose. C'est pourquoi les évêques prirent la décision de « supporter dans une pieuse sou mission le joug que Rome leur imposait, même dût-il devenir insupportable ».
Que de fois par la suite n'a-t-on pas reproduit cette sentence ! On l'a mise sur le compte de Charlemagne, de la même manière qu'on affirmait de Constantin qu'il avait nommé le pape un dieu. Et, Gratien l'ayant classée comme un des Capitulaires de Charlemagne (18G), l'ayant estampillée comme un canon général, on admit couramment jusqu'au concile de Constance, que c'était un devoir, si Rome l'imposait, de supporter même l'insupportable, quoique en réalité cette manière de voir ait été parfois démentie par les faits (187).
Gratien n'a emprunté à personne la falsification du 36" canon du synode œcuménique de 692 (188) : elle lui appartient en toute propriété. Ce canon renouvelait celui de Chalcédoine, qui assignait aux patriarches de la Nouvelle-Rome, ou Constantinople, les mêmes privilèges qu'au patriarche romain. Gratien, au moyen de deux
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petits mots, a retourné le sens du canon exactement en son contraire, et supprimé le renvoi au canon de même teneur de Chalcédoine. En même temps, il réduisait à quatre le nombre des cinq patriarches; car, dès maintenant, il s'agissait de faire disparaître l'ancienne parité de l'évêque de Rome avec les quatre chefs des Églises d'Orient; les Grégoriens eux-mêmes, Anselme entre autres, avaient cependant encore considéré l'évêque de Rome comme un des patriarches (189). A la vérité, il ne pouvait plus désormais exister de dignité patriarcale pour le siège de Rome : celui qui avait déjà accaparé dans l'Église tous les droits imaginables ne pouvait pas, dans une des fractions de cette Église, exercer, en outre, un pouvoir particulier en qualité de patriarche : cette toutepuissance royale était comme une mare magnum, au sein de laquelle ne pouvait subsister un « lac spécial » (19°).
Le changement que Rome apportait dans ses relations avec les autres Églises devint sensible par rapport aux provinces orientales de l'Illyrie (Macédoine, Thessalie, Épire, Dard a nie); jadis elles étaient si bien placées sous le pouvoir patriarcal de l'évêque de Home, que le métropolite de Thessalonique était nommé en qualité de vicaire du patriarche romain. L'empereur Léon l'Isa u rien, en 730, arracha ces provinces a Rome et les donna au patriarche de Constanlinople. Il y eut à ce sujet de longues querelles; mais les réclamations incessantes des papes restèrent sans écho à Constanlinople. Le rétablissement de l'empire latin en 1201 rendit momentanément aux papes la jouissance de ces pays orientaux. A ce moment (et ceci est significatif) Innocent III. au lieu de faire valoir ses anciens droits de patriarche, éleva l'évêque de Tornobus à la <lignité de patriarche, création éphémère, bientôt évanouie (<9i).
Le canon du synode d'Afrique, qui interdisait tout appel outremer, c'est-à-dire à Rome, était une pierre d'achoppement fort embarrassante pour les papalins; Gratien sut tourner l'obstacle et le faire servir d'appui au nouveau système.
A l'aide d'une simple addition, il fit dire oui, la où le synode avait expressément dit non (192). De plus, si le pseudo-Isidore avait déjà cherché par ses falsifications à renverser l'ancien droit de l'Église, qui prohibait le transfert des évêques d'une Église dans une autre, Gratien, suivant l'exemple d'Anselme et du cardinal Grégoire, enchérit sur lui ; il interpola dans l'ancienne falsification
une nouvelle altération et attribua au pape seul le droit de translation (193).
Une des parties de l'ouvrage de Gratien les plus fécondes en conséquences, qui montre à quel point le nouveau droit canonique s'éloignait de l'ancien, est celle où l'auteur (*94), imitant encore ici Anselme, Dieudonné et le cardinal Grégoire, a développé un système de coercition en faveur de la religion. D'une part, il fait décréter par le pape Grégoire le Grand (et cela, en falsifiant un canon introduit avant lui par Ivon et Burkard) que l'Eglise doit défendre les homicides et les meurtriers (195); de l'autre, il s'efforce péniblement de démontrer, dans une longue suite de canons, qu'il est permis, plus encore, que c'est un devoir de contraindre par tous les moyens coercitifs les hommes au bien, c'est-à-dire à la foi, et a tout ce qui alors était compris dans la foi; en particulier qu'il est permis de torturer les hérétiques, de les mettre à mort et de confisquer leurs biens. Ici, il a surpassé les canonistes grégoriens eux-mêmes. Il ne manque point de relever qu'Urbain II avait déclare que quiconque, par zèle pour l'Église, tuerait un excommunié ne devait pas être considéré comme un meurtrier et il conclut alors d'une façon générale: il est donc clair que l'on doit non seulement châtier, mais encore faire exécuter les « mauvais » (c'est-à-dire ceux que la puissance ecclésiastique a déclaré « mauvais ») r196).
Il se trouve des choses pires encore dans l'ouvrage du moine de Bologne, qui, pour le malheur de la religion et de l'Eglise, est devenu, grâce au moyen employé par la curie, le livre de la loi et de la doctrine dans le monde occidental. Le trouble apporté par cet entassement de falsifications compliquées se manifeste précisément dans les sujets qui, contenant en germe tout un développement ultérieur, intéressaient le plus profondement la vie civile et religieuse de l'Occident, par exemple, dans la notion d'hérésie. A ce moment, celle-ci fut transformée en un formidable instrument de domination cléricale, en une épée à deux tranchants.
Le pape Nicolas Ior, écrivant à l'empereur grec Michel, avait prétendu que, d'après le 6" canon du concile œcuménique de 381, tout excommunié ou schismatique devait être aussitôt considéré comme hérétique; c'était une grossière altération du canon, mais Anselme et Gratien s'empressèrent de l'accueillir dans leurs