LES APPELS ET LES PROCES
Les appels, que Rome encourageait de mille façon, et les dispenses, qu'elle accordait avec empressement, facilitèrent aux papes la conquête d'un de leurs droits les plus importants, celui de nommer les évêques. Pseudo-Isidore avait déjà donné aux appels à Home une extension et une impulsion jusqu'alors inconnues; mais depuis Alexandre III, la nouvelle législation des Décrélales eut pour objet tout spécial de multiplier les recours à la curie, et si possible de les rendre attrayants. Alexandre savait fort bien ce qu'il disait, lorsqu'il déclarait que les appels, pareils à une épée de Damoclès, suspendue sur la tête de chaque évèque, constituaient la partie la plus essentielle de son pouvoir. Environ treize nouvelles propositions de la collection des Décrétales (243) avaient pour mission de pourvoir cnaque année la curie romaine d'un millier de procès; ces procès traînaient en longueur pendant des années, et fournissaient aux employés de la curie une riche curée ; un peuple de plaideurs remplissait les rues, et même les cimetières de Home. Aussi les évêques et les archidiacres, déjà enchaînés et découragés par la masse énorme des exemptions et privilèges pontificaux, avaient-ils perdu toute envie de s'attirerde longs et coûteux procès ;i Home en essayant de maintenir la discipline ecclésiastique.
Il en résulta que l'anarchie dans les diocèses, la démoralisation du clergé, retombé dans la barbarie, atteignirent un degré dont on ne peut lire sans horreur la peinture chez les contemporains. Lorsque, à propos du choix d'un évèque ou de la possession disputée d'une prébende, on en appelait à Rome, les papes profitaient généralement de l'occasion pour exclure les deux prétendants et en nommer un troisième.
« Il n'est plus un évèché, il n'est plus une dignité ecclésiastique, il n'est plus une simple place de curé, dit l'abbé Burchard dTrsperg, dont on ne fasse l'objet d'un procès a Rome, et malheur à celui qui y arrive les mains vides. Que ton cœur de mère se réjouisse, Rome, des crimes de tes fils, car tu n'en retires que bénéfice; l'or et l'argent de toute la terre s'écoulent dans ton sein. Ce n'est point par.la piété, mais par la méchanceté des hommes, qu'il t'a été donné de vaincre et d'enchaîner le monde (2 '♦'*). »
Il n'est aucun peuple auquel ce système d'appels et de procès ait été plus funeste qu'aux Allemands. Depuis le concordat de Worms (1 I22j les papes avaient progressivement enlevé aux em-
pereurs d'Allemagne toule influence dans les nominations aux évêchés, et avaient su annuler de fait ce concordat. Il arriva que, tantôt grâce à la situation intérieure des diocèses allemands, tantôt par suite des nouvelles lois papales, la plupart des élections furent contestées; et, si l'un des intéressés trouvait un prétexte quelconque pour porter le procès à Rome, l'occasion était avidement saisie. Les postulants ou leurs fondés de pouvoirs, obligés de passer de longues années à Rome autour du procès qui mûrissait, mouraient dans la ville éternelle, ou ne rapportaient dans leur patrie que des dettes, des maladies, el le souvenir de la corruption qui régnait làbas (245). Mais, en revanche, les papes pouvaient disposer à leur gré des archevêques allemands et de leurs suffrages, lors de l'élection du roi. En effet, au pallium, à sa taxe si lourde et au serment d'obéissance venaient s'ajouter les dettes que ces prélats contractaient à Rome et les censures dont le pape les accablait en cas de non-paiement; on les mettait ainsi dans la nécessité d'obéir aux ordres du pape, même relativement aux affaires de l'empire, dans le cas oii le serment d'obéissance exigé par Rome n'aurait pas été suffisant pour faire d'eux des instruments sans volonté entre les mains de la curie. C'est seulement par cet état de choses en Allemagne de 1245 à 1273, que l'on peut expliquer les élections d'Henri Raspe en 1246, de Guillaume de Hollande en 1247, de Richard et Alphonse en 1257, et le funeste interrègne de 125(5 à 1273. C'était la meilleure voie pour amener la ruine de la maison de Hohenstaufen ; le moyen le plus efficace pour perpétuer la division el l'impuissance de l'Allemagne, ainsi que le réclamaient l'intérêt de la maison d'Anjou et la politique des papes français Urbain IV. Clément IV, Martin IV.
Les papes, aux xm' et xive siècles, firent 'des pas de géant dans l'art de conquérir de nouveaux droits et de détruire ceuxd'autrui. Innocent III avait encore reconnu le droit des archevêques à confirmer et à ordonner les évêquesde leur province (->46); mais Nicolas III (mort en 1280), déjà, déclara que la confirmation faisait partie des droits réservés au pape ("47). Si, dans l'ancienne Église, un pape ou un patriarche se fût permis la fantaisie de distribuer des places ou d'octroyer des bénéfices dans un autre ressort que le sien, on aurait tenu la chose pour anti-canonique. Aussi les papes, au début, n'intervinrent-ils dans ce domaine qu'à l'aide de prières et