LES RÉSERVES
de recommandations en faveur de leurs protégés, et sans désigner ni places spéciales, ni prébendes. Il en était encore ainsi au xii" siècle. Mais bientôt les recommandations revêtirent la forme de mandats. Il fallait caser dans les pays étrangers, enrichir, indemniser des Italiens, des neveux de papes, des favoris, des partisans qui avaient soutenu les papes dans leurs démêlés ou souffert quelque dommage à leur propos. On ne tenait alors aucun compte des droits contraires de patronage; les « précistes » (8i8) papalins avaient l'adresse de pénétrer partout, souvent en se faisant soutenir par des exécuteurs pontificaux, nommés spécialement à cet effet. Le mécontentement extrême des Églises nationales se fit entendre très haut ; on protesta même au synode de Lyon en 1245 (U9). Entre temps, les papes avaient découvert une autre voie pour disposer indéfiniment des bénéfices ou nommer aux évêehés. En machinant contre les évèques et les prélats toute une série de procès, on en attirait un nombre considérable à Rome, et on les y gardait longtemps. Dans cette ville malsaine, ce nid de fièvres, comme l'appelle Pierre Damien, ils mouraient en grand nombre; on inventa un nouveau droit pontifical, celui pour la curie de disposer de tous les bénéfices vacants par la mort ou par l'avancement du titulaire. Clément IV le fit connaître au monde en 1266, en même temps qu'il affirmait, sans réserves, le droit du pape à disposer indistinctement de toutes les charges ecclésiastiques (î:;o).
Puis vinrent les Réserves des papes français à Avignon. Ceux-ci se réservèrent la nomination à un certain nombre d'évêchés ; en France cependant, ces nominations n'eurent souvent lieu que d'après la volonté du roi. A la même époque, on introduisit l'usage îles Commendes, au moyen desquelles les papes donnaient des abbayes à des prêtres séculiers, et d'autres places de l'Église, quelquefois même à de simples laïques.
Relativement au serment d'obédience, ou plus exactement au serment de vassalité, que les évèques étaient maintenant obligés de prêter aux papes, ceux-ci l'interprétèrent en ce sens que les évèques étaient tenus à une soumission absolue non seulement en matière ecclésiastique, mais encore dans l'ordre politique. Aussi Innocent III déc!ara-t-il parjures les évèques allemands qui, comme princes de l'empire, reconnaîtraient un autre roi qu'Olhon, sur lequel il avait jeté son dévolu ("'). C'e^t en invoquant ces serments
qu'on leur avait prêtés, que les papes parvinrent à expulser la maison de Hohenstaufen du trône impérial (i5î). Plus tard, au dire du pape Pie II, l'ésèque qui exprimait une vérité pouvant « peutêtre » nuire au pape, violait déjà par cela seul son serment épiscopal. C'est le même pape qui exigea de l'archevêque de Mayence, au nom de son serment, de ne réunir aucune diète de l'empire sans son consentement (i:i3).
§6. — Désordre dans l'Église. — Situation personnelle des papes. Centralisation par la curie.
La curie romaine était donc devenue l'héritière universelle de toutes les autorités ou institutions de l'ancienne Église. Elle avait accaparé leS anciens droits des métropolites, des synodes, des évèques des Églises particulières, et s'était en outre emparée du pouvoir qu'avaient jadis exercé les empereurs romains et les rois franks en matière ecclésiastique. La conséquence inévitable de ces usurpations fut de paralyser cette force et celte vitalité de l'Église, qui se manifestaient autrefois dans l'ancienne organisation pastorale du diocèse et de la cure; une langueur générale, une diminution du sentiment religieux pénétrèrent ces institutions, qui s'adressaient immédiatement au peuple et étaient faites pour lui ; évêques et curés se détournèrent de plus en plus du soin des communautés qui leur étaient confiées. En échange, le système monacal, sous sa forme désormais solidement organisée et centralisée, prit un essor merveilleux; les couvents, les grandes associations monastiques devinrent les seuls endroits où circulât la vie de l'Église. Les exemptions, concurremment avec les autres privilèges qu'on ne pouvait obtenir qu'à Rome, les attachaient tous à la papauté (***) et les papes savaient admirablement quel solide point d'appui leur fournissaient ces institutions contre les évèques. Léon X plus lard réunit même à Rome une commission spéciale, composée de membres de tous les ordres religieux, dont le rôle consistait à se concerter sur les mesures à prendre pour assurer le triomphe des intérêts du pape et des congrégations sur l'adversaire commun, l'évèque (i'J~J). « Tout gouvernement monarchique, en effet, dit Pallavicini, doit entretenir dans chaque province de
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son empire un noyau de sujets, indépendant des autorités locales immédiates; c'est là la source des exemptions (256). » Aussi ces moines exempts, agents volontaires, serviteurs dévoués de la cour de Rome, considéraient-ils et traitaient-ils les évèques comme des ennemis-nés (î57).
En aucun temps, en aucun lieu, il n'exista de contradiction plus formelle entre la théorie et la pratique, entre les principes et les actes, qu'à Rome et à Avignon au moyen âge. Les papes condamnaient le prêt à intérêt ; mais le négoce de banque le plus perfectionné fonctionnait sous leurs yeux et dans la plus intime union avec la curie : celle-ci eut manqué de souffle vital, si les capitalistes et les marchands d'argent de Florence et de Sienne n'eussent, sur place, avancé à un taux usuraire les sommes nécessaires aux prélats, aux solliciteurs, aux innombrables plaideurs. Pendant que partout ailleurs l'excommunication frappait leurs confrères, les banquiers du pape formaient une classe protégée et privilégiée : armés des censures papales, ils poursuivaient impitoyablement le recouvrement de leurs créances et de leurs intérêts (258). Car la curie avait déjà compris au xue siècle (et elle en recueillait les fruits au xin") qu'il lui était très avantageux d'avoir pour débiteurs dans toute l'Europe un grand nombre d evêques et de possesseurs de diocèses et de prébendes : ceux-ci devenaient d'autant plus souples, que rien n'était plus simple de les obliger à payer, soit en les excommuniant, soit en les pressurant pour le paiement des intérêts, et cela à une époque où il était, en général, très difficile de se procurer de l'argent comptant, le plus souvent à un taux énorme (239). C'est à ce propos que le cardinal Nicolas Tudeschi, le plus distingué canoniste de son temps, remarque que « les dignités de l'Église étaient chargées de tant de contributions et d'extorsions écrasantes, qu'elles restaient éternellement endettées et qu'il n'était plus possible de rien affecter de leurs revenus à un objet religieux (î8°). » Le cardinal Zabarella a bien aperçu qu'il fallait chercher la source de la corruption de l'Église dans la doctrine juridique de l'omnipotence papale, au moyen de laquelle les flatteurs avaient tourné la tête aux papes, et leur avaient persuade qu'ils pouvaient tout ce qui leur plaisait. «De telle sorte, dit-il, que le pape s'est emparé des droits de toutes les Églises inférieures, et si bien que les chefs de ces Églises sont aujourd'hui autant que
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rien (*61). » Le chancelier Gerson est encore plus énergique : « Par suilè de l'avarice cléricale, de la simonie, de l'avidité et de l'ambition des papes, l'autorité des évèques et des chefs inférieurs des Églises a été absolument détruite et anéantie ; ces personnages aujourd'hui ne jouent plus dans l'Église que le rôle de peintures décoratives, à peu près inutiles (-'"). » Plus tard, l'évèque de Lisieux dépeint l'institution tout entière de l'Église comme en état de dissolution, et rongée par la haine et la discorde depuis un temps infini par la faute des papes (s63). Aussi, sous l'action de celte fermentation générale et de celte discorde, l'Église semblait-elle devenue « brutale » à ceux qui réfléchissaient, comme Gerson, Pelayo, d'Ailly, Zabarella et autres (ifi4) ; elle leur donnait l'impression d'une sévère maison de correction, où l'on respirait l'air du cachot, et où l'on ne vivait que d'hypocrisie et de dissimulation. En 1327, le Vénitien Sanuto croyait pouvoir calculer qu'environ la moitié des chrétiens était excommuniée, et que dans cette moitié se trouvaient les serviteurs les plus dévoués de l'Église (*6S), tant les papes avaient été prodigues d'excommunications et d'interdits depuis 1073. Tous ceux qui pouvaient alors excommunier, les officiaux épiscopaux, les archidiacres, etc., agissaient à l'exemple du pape. L'Église romaine, disait-on, nous instruit, son exemple nous montre qu'il ne faut point être avare d'excommunication : pourquoi les laïques devraient-ils être mieux traités que leurs évêques, quand on voit si souvent des évèques eux-mêmes excommuniés ou suspendus simplement pour n'avoir pas voulu ou pas pu payer au légat du pape l'argent qu'il exigeait pour son voyage ? Il arrivait donc, ainsi qu'il est dit dans le mémoire de Dubois de l'an 1300, que chaque jour où les officiaux épiscopaux tenaient séance, plus de dix mille âmes, en France seulement, étaient précipitées de la voie du salut dans les mains de Satan (!C6) ; que dans chaque cure se trouvaient trente, quarante, jusqu'à soixante et dix personnes excommuniées pour des bagatelles. A la vérité, on pouvait se racheter de l'excommunication avec de l'argent, mais les sommes exigées étaient souvent écrasantes (i6:).
Les moyens employés par les papes pour s'assurer l'obéissance de chacun et pour briser toute résistance de la part du peuple, des princes et du clergé, devenaient tous les jours plus puissants. L'interdit, qui privait soudain du service divin et des sacrements des