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L'EXCOMMUNICATION ET L'INTERDIT

millions d'hommes, la population entière d'un pays, pour des raisons souvent futiles ou absolument étrangères aux victimes, ne suffisait plus aux pontifes : les papes mirent hors la loi des familles, des villes, des États et les livrèrent au premier venu qui voudrait les saccager ou les réduire en esclavage ; comme le fit par exemple Clément V à l'égard des Vénitiens (il5s) ; d'autres fois, comme Grégoire XI, les papes excommuniaient jusqu'à la septième génération (86s) ; ou bien faisaient raser des villes jusqu'au sol, et entraîner les habitants en servitude, comme Boniface VIII, qui infligea cette calamité à Palestrina.

Au point de vue psychologique, il est surprenant qu'une théorie aussi contraire à la nature que celle d'une domination sacerdotale enlaçant l'univers, subjuguant et gouvernant tout ce qui a vie, ait pu seulement se produire. Pareille domination, en supposant qu'elle eût pu être exercée, même de façon incomplète, mais avec quelque égalité et quelque justice, eût exigé des forces surhumaines et des vertus divines : le sentiment de sa légitimité et des devoirs qu'elle engendrait aurait du agir d'une manière déprimante, angoissante, sur des hommes consciencieux et véritablement religieux. La modestie, certes, n'a jamais fait défaut dans la bouche des papes : chacun d'eux affirme traditionnellement (pie son mérite et sa capacité ne sont à la hauteur ni de sa dignité, ni de sa mission. Cependant il faut bien croire qu'ils n'ont pas généralement éprouvé le besoin d'assigner une limite à leur ambition, puisqu'ils ont pendant des siècles constamment cherché ii agrandir leur pouvoir déjà démesuré. Certains rois ont pu dire qu'ils ne voudraient point être monarques absolus, même lorsqu'ils bq auraient la faculté. De même, les papes des premiers siècles pouvaient affirmer : .Vous ne voulons point régner en nous élevant au-dessus des canons des conciles, mais au contraire en nous laissant gouverner par eux. Mais depuis Nicolas Ier et surtout depuis Grégoire VII, c'est le principe contraire qui a prévalu : le pape est le maître des conciles, le maître des canons ; ce n'est pas la loi qui est sa volonté, mais sa volonté qui est la loi.

En réalité, cette volonté, la plupart du temps n'a été que la coutume et la tradition de la curie en affaires, et le plus puissant souverain de la terre, le pape, a été, à bien des égards, déjà a partir du xie siècle, le prince le plus esclave ; il ne lui était en effet

permis de se considérer que comme le dépositaire temporaire du pouvoir, comme l'administrateur d'un capital qu'il avait mandai d'augmenter, mais non de diminuer. La volonté la plus ferme aurait été contrainte de céder devant la résistance silencieuse, passive, mais énergique, d'une corporation étroitement unie par les mêmes intérêts et travaillant d'après la même règle, au même but. A bien plus forte raison, comment les bonnes volontés de certains papes n'auraient-elle pas échoué devant cette phalange compacte d'employés, dont, par une longue expérience, ils connaissaient la ténacité et sur laquelle ils étaient désormais forcés de s'appuyer? Us n'arrivaient pour la plupart à la dignité suprême que chargés d'années et n'apercevaient plus devant eux qu'un petit nombre de jours offerts à leur activité ici-bas : la résistance de cette cohorte les eût aussitôt réduits à la condition d'un tronc sans bras ni jambes.

Aussi, tandis que, d'un côté, le public envisageait la brièveté proverbiale de la vie des papes comme une grâce faite par Dieu à l'Église pour en prévenir la ruine totale, de l'autre, les papes eux-mêmes affirmaient être les plus malheureux des hommes. Adrien IV jetait un cri douloureux : Rien n'est plus misérable que le sort d'un pape ; son trône est de tout côté entouré d'épines ; le bonheur de sa vie n'est qu'amertume, et une charge écrasante pèse sur ses épaules (i7°).

Ce sentiment d'une toute-puissance théorique et en réalité d'un triste esclavage ; cette dépendance absolue d'une curie qui ne songeait qu'à ses propres intérêts et, ajoutons, la conscience de la malédiction qui devait peser sur une pareille machine administrative, composée de prêtres parasites et de vampires, voilà ce qui fit encore tomber des lèvres d'un homme comme Nicolas V cette doléance, à propos de deux Chartreux : 11 n'est point sur terre d'homme plus misérable et plus malheureux que moi : aucun de ceux qui m'approchent ne me dit la vérité ; mes Italiens sont insatiables, etc. (S71). De même, encore plus tard, Marcel II, saisi par la même angoisse, s'écria : Je ne vois pas comment un pape peut éviter la damnation (i'i).

On peut cependant sans exagération dire que les papes, alors, pris individuellement, ne connaissaient point eux-mêmes toute l'étendue de leur puissance, tant elle était démesurée. Pendant la

SEMPER AUGUSTUS 7d

formation séculaire d'une législation tendant invariablement au même but, c'est-à-dire à l'agrandissement du pouvoir papal, depuis les Dictatus de Grégoire jusqu'aux dernières pièces de la Collection des Extravagantes [addition au Corpus juvis canonîci], on avait veillé avec soin à ce que jamais un pape ne se trouvât embarrassé pour découvrir un titre légal à s'immiscer dans une affaire, quelque étrangère qu'elle fut à l'Église, et à prononcer sur elle. On était aussi parvenu au moyen de la nouvelle formule non obstante, etc., à permettre au pape, dans chaque cas où l'intérêt de la curie l'exigeait, d'éluder une loi pontificale existante et d'en suspendre les effets pour ce cas donné. La législation entière de l'ancienne Église avait été peu à peu abrogée, quelquefois convertie exactement en son contraire. Pareilles aux sept vaches maigres du Pharaon, les décrétâtes des papes avaient dévoré les décisions des conciles. Qu'étaient devenus les canons de Xicée, de Chalcédoine, d'Afrique ? Telles, dans un cimetière abandonné, quelques tombes, à moitié enterrées, émergent ici et là, telles, quelques ruines de l'ancienne Église apparaissaient encore. « Il n'est que trop évident, dit le chancelier Gerson, le théologien le plus savant en même temps que l'ami le plus chaleureux de l'Église à son époque, que les ordonnances des quatre premiers conciles généraux et des suivants ont été livrées au mépris et à l'oubli par l'avidité croissante des papes, des cardinaux, des prélats; qu'elles ont été métamorphosées par les injustes constitutions de la Chambre pontificale, par les taxes de chancellerie et par les dispenses, absolutions et indulgences, inspirées par la soif de domination (273). »

Ce n'était plus aux empereurs d'Allemagne, mais aux papes, que convenait le titre de semper Augustus, dans l'acception où on l'entendait jadis. Eux seuls ont de tout temps « augmenté l'empire ». leur empire. Depuis leur première jeunesse, ils nourrissaient ingénument la conviction que la prospérité de l'Église et de la chrétienté dépendait de la grandeur et de la force irrésistible de leur puissance ; ils croyaient que leurs droits seuls, et en dehors d'eux aucun autre, étaient d'origine vraiment divine, parla même sans limites, parce qu'un pouvoir donné par Dieu ne supportai! d'être limité par aucun pouvoir purement terrestre. Et l'on doit accepter comme sérieuse et sincère cette persuasion qui animait

les papes, même alors qu'elle se manifeste par des mo\ens impurs et qu'elle a recours à des falsifications, à des fictions, à de graves corruptions de passages de la Bible.

Désormais les papes recherchent avec avidité tout ce qu'ils évitaient jadis, ou ce dont on les eût détournés. Ainsi autrefois Grégoire le Grand s'était plaint de ce que son esprit, accablé sous le poids des affaires, ne fût plus capable de s'élever aux régions de la contemplation ("*). Alexandre II lui-même, en 1066 encore, au début du grand mouvement de centralisation, avait dit (*7;i) que: depuis cinq ans, il avait pu à peine s'occuper des affaires intérieures de sa propre communauté, de l'Église de Rome, et encore moins mettre à jour les affaires des Églises étrangères. Et cependant, l'ancienne histoire du catholicisme était pour les papes une longue série d'avertissements de n'avoir point à se mêler des affaires des Églises étrangères, et de ne point chercher à décider de loin sur des rapports toujours entachés de partialité. Chacun dans la vieille Église, y compris même les papes, était convaincu que, dans les choses d'Église, rien n'était plus funeste que de prononcer des jugements à distance, sans connaissance suffisante des conditions locales. La plupart du temps ces décisions tombaient à faux et provoquaient en retour des réfutations humiliantes. C'est ce qui arriva à Basilides en Espagne, à Hilaire d'Arles en Gaule, à Marcel d'Ancyre, à Eustathius de Sébaste, à Meletius d'Antioche, à Éroset Lazare, à Apiariusen Afrique ; les papes emportés par leur ardeur avaient toujours commis des erreurs; on les avait trompés, on leur avait menti; une démarche inconsidérée ou importune leur avait fait faire des pas de clerc. Et pourtant la sagesse du concile de Nicée, qui avait prescrit d'examiner et de décider sur place toutes les dilUcultés, était un lieu commun d'éloges dans l'Eglise. A la vérité, les papes et les Grégoriens invoquaient encore complaisamment les canons de Nicée, mais non pas les vrais, les faux. Jadis, aux ivc et v" siècles, les papes à de longs intervalles, participaient bien ici et là aux affaires des Églises étrangères, mais uniquement dans la mesure des autres évèques des sièges apostoliques. Aujourd'hui, les cas de ce genre se présentaient par milliers dans une seule année ; toute nouvelle réserve se transformait en une abondante source d'argent, au point que l'évèque Alvaro Pelayo raconte qu'il n'avait jamais pu entrer dans les antichambres du pape, sans trouver les

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