FUNESTE INFLUENCE DES CARDINAUX
fondation de l'Église, et qui s'introduisait, en la troublant, dans la hiérarchie primitive reposant sur la prescription du Christ et des apôtres. Les cardinaux voulaient surpasser les évêques les plus riches en luxe, en faste, en nombre de serviteurs, et Rome ni son entourage ne leur offraient de ressources à cet effet. Ils voulaient pourvoir de bénéfices leurs neveux, leurs amis, enrichir leurs familles. Pour satisfaire leurs besoins et leurs intérêts, il fallut ébranler l'ordre de l'Église; il fallut permettre l'accumulation sur une même personne de places d'Église jadis incompatibles (308) ; il fallut augmenter sans cesse et toujours les revenus de la curie, qui ne pouvaient s'acquérir que par la simonie ! C'étaient eux, les cardinaux qui vivaient et s'enrichissaient de la corruption croissante de l'Eglise (309). Le cumul du cardinalat et d'évèchés étrangers, inconnu, sauf une ou deux exceptions, jusqu'au commencement du xiii° siècle, devint déjà sous Innocent IV (1250) un fait habituel ; de sorte que l'Église romaine elle-même donnait l'exemple du mépris et de la négligence de? fonctions ecclésiastiques.
Jacques de Vitry disait déjà : « Les revenus de la France entière suffiraient à peine à subvenir au luxe des cardinaux (31°). »
Les peuples d'Occident attribuèrent ce grand schisme qui dura presque un demi-siècle, de 1378 à 1429, uniquement à la soif de domination et à l'avidité des cardinaux.
Aux xmc et xiv* siècles, les cardinaux, lors de l'élection du chef de l'Église, étendaient parfois leur action en dehors de leur sphère ; ce phénomène ne se rencontre plus après le milieu du xv° siècle. Pendant tout le xii° siècle et la première moitié du xui°, l'élection du pape avait toujours eu lieu peu de jours après la mort de son prédécesseur; mais ce fut précisément au moment ou la papauté atteignit l'apogée de sa puissance, et où le pape en vint à être considéré comme l'époux de l'Église, que se produisirent ces interminables vacances du Saint-Siège, qui prolongèrent pendant des années le veuvage de l'épouse. On eut dit que, par une singulière ironie, les cardinaux prenaient à lâche de montrer au monde, que, précisément celui duquel devaitdécouler, d'après la nouvelle théorie, tout pouvoir dans l'Église, était le même personnage dont on pouvait le plus aisément supporter l'absence. Ainsi, Célestin IV ne fut élu qu'après une vacance de deux ans; Grégoire X, qu'après un interrègne de trois ans, et Nicolas IV, que près d'un an après la
mort de son prédécesseur. Après lui, s'écoulèrent encore deux ans et trois mois jusqu'à l'élection de Célestin A". Après la mort de Benoît XI, survint une vacance de onze mois, et, derechef, après celle de Clément V, une interruption de deux ans et quatre mois. La chrétienté s'accoutuma alors à voir chaque conclave dégénérer en un tournoi d'intrigues et de querelles entre les deux Dations qui se disputaient la possession de la tiare, l'Italie et la France, jusqu'au jour où cette dernière réussit à s'en assurer la possession exclusive.
A cette époque la nation allemande était à peu près exclue du collège des cardinaux. Les papes allemands, qui se succédèrent de 1046 à 1057, n'élevèrent aucun Allemand au cardinalat. Au temps de la lutte de la papauté contre les empereurs saliques et les Hohenstaufen, on nomma cardinaux quelques Allemands, qui s'étaient signalés comme adversaires de l'empire. C'est ainsi qu'en 1114, on fit Kuno cardinal-évêque de Préneste ; celui-ci, plus papiste que le pape, couvrit, en qualité de légat, l'Allemagne d'excommunications. Après lui, on trouve Gerhard, de l'Ordre de Cluny et Dittwein en 1134. Puis, on créa cardinaux Conrad de Wittelsbach et Siegfried d'Eppenstein.en leur qualité d'ennemis des Hohenstaufen ; de même, Conrad d'Urach. sous Honoré III. Après lui, n'apparaît plus comme cardinal, qu'Oliverius de Paderborn au xm° siècle; à partir de là, cette dignité ne fut plus accordée à aucun Allemand pendant plus d'un siècle et demi. On prétextait que tout Allemand serait impérialiste, et cela suffisait à exclure cette nation, surtout depuis que la politique française prédominait dans la curie. Ce n'est qu'en 1379 qu'Urbain VI, répudié par les Français et dans la plus extrême détresse, nomma quelques Allemands cardinaux.
En résumant le grand changement survenu dans le court espace d'une quarantaine d'années, de la fin du xi° siècle aux environs de 1 1 30, par ce peu de mots : L'Église romaine s'est alors transformée en la curie romaine, on signale un événement dans l'histoire de l'humanité, dont les conséquences sont encore aujourd'hui incalculables. Il y a tout un abîme entre une Église et une curie. Lorsqu'on parlait autrefois de l'Église de Jésuralem, d'Alexandrie, d'Éphèse, de Rome ou de Carthage, on entendait sous ce nom un peuple chrétien, uni à son évêque et à son conseil d'anciens, une communauté de clercs et de laïques, qui tous se sentaient frères les uns