LA CURIE
des autres (311). Les affaires journalières y étaient traitées dans le synode permanent de l'évêque et de son clergé; les cas importants et exceptionnels dans un concile formé par les évêques voisins. Dans une pareille Église, il y avait des croyants, des évèquesetdes prêtres dispensant l'instruction et les sacrements, mais non des hommes d'affaires occupés de droit. Et cette Église, aussi longtemps qu'y auraient régné l'esprit et les mœurs chrétiens, n'aurait jamais pu devenir une curie.
Mais à Rome, ce qui avait été autrefois une Eglise, n'était plus qu'une curie, c'est-à-dire un champ de bataille pour les plaideurs, une chancellerie de scribes, de notaires, d'employés aux taxes, où, avec des privilèges, des dispenses, des saufs-conduits, etc., on faisait des affaires; où l'on allait de porte en porte suppliant, intriguant; un marché européen pour les clercs de tous les pays en quête de bénéfices. Jadis, les prêtres, préposés à Rome au service divin, s'occupaient en même temps des affaires qu'engendrait nécessairement la haute situation de leur Église. Les affaires importantes recevaient leur solution dans des synodes auxquels participaient les évêques des provinces, et le cercle de ces affaires et de ces expéditions étaient assez restreint pour ne nécessiter qu'un petit nombre de personnes, ainsi qu'on peut encore s'en assurer, au commencement du vin* siècle, par l'examen du Liber Diurnus ou collection officielle des formules romaines (312). Mais, quel changement depuis le concordat de Worms en 1122, et surtout depuis Gratien! Les fonctions du service divin local ont disparu, submergées sous le flot des affaires, des procès, des grâces, des indulgences, des absolutions; on expédie des ordres, des décisions aux contrées les plus lointaines de l'Europe, en Asie même; une troupe de plusieurs centaines de personnes devient nécessaire ; leur patrie, c'est la curie; leur ambition, un grade plus élevé dans la corporation; leur but, exploiter financièrement les affaires, multiplier les taxes, et augmenter les profits, d'abord pour eux-mêmes, en second lieu pour la caisse papale, toujours nécessiteuse. A l'abri de toute crainte, rendus inviolables par la puissance au service de laquelle ils se trouvaient, les employés de la curie ne s'inquiétaient guère de la haine et du mépris que le monde, devenu leur tributaire, déversait sur eux ; Oderint, dum metnant (313).
En vain les hommes les plus éclairés donnèrent des conseils. Au
xii* siècle déjà, plusieurs entrevoyaient le danger immense -qu'amènerait à sa suite cette transformation de l'Église romaine en une curie du monde chrétien, tels Gerhoch de lteigersberg, Bernhard, Jean de Salisbury, Pierre de Blois, et presque tous ceux de ce temps, dont nous possédons encore le témoignage (314).
Jacques de Vitry, plus tard cardinal lui-même, après un certain séjour dans la curie, écrivait, en 1216, à ses amis, que tout esprit vraiment religieux était en réalité étranger à cette institution ; qu'on ne s'y occupait que de politique, de querelles et de procès ; quant aux choses spirituelles, il ne fallait même pas en parler (315J.
Parmi lesévêquesdu temps d'Innocent lVr, aucun ne fut plus en honneur ni plus admiré que Robert Grossetète, évèque de Lincoln, aucun ne l'égala dans son dévouement au pape. Dominé par le système grégorien et gratien, il croyait aussi ne tenir son pouvoir épiscopal que d'une délégation du pape. Mais la corruption qui se dégageait de la curie en miasmes empoisonnés et pénétrait toute l'Église; la grossière hypocrisie, qui déclarait péché mortel le prêt à intérêts, tandis que les usuriers et les prêteurs d'argent du pape suçaient jusqu'au sang les Eglises et les couvents de tout l'univers, et, entre autres, parFintermédiaire de Londres, avaient rendu tous les évêchés anglais tributaires de leur rapacité, tout ceci et bien d'autres griefs, détermina Grossetète, peu avant sa mort, il adresser au pape une lettre sévère où il lui remontrait sa conduite tyrannique et l'exhortait à la pénitence. Et sur son lit de mort, il prédisait encore que la servitude d'Egypte, sous laquelle la curie romaine courbait toute l'Église, deviendrait encore plus dure (316J.
Un peu plus lard, le pape Nicolas III voulut nommer cardinal le général des Minorités, Jean de Parme, celui que béatifia Pie VI en Mil. Le moine refusa en disant : « La curie romaine ne s'occupe presque de rien d'autre que de guerres et de charlataneries (tnifl'œ); elle ne se soucie point du salut des âmes. » Le pape lui répondit en soupirant : « Nous sommes si bien habitués à ces choses que nous finissons par croire véritablement utile tout ce que nous disons et faisons (317). »
Depuis le milieu du xn* siècle, toute la littérature profane et ecclésiastique en Europe devint de plus en plus hostile à la papauté et à la curie. Les adages versifiés des poètes gnomiques de