CORRUPTION DE LA CURIE
l'Allemagne, la poésie provençale, les historiens, les théologiens, tous s'attaquent, non en général au pouvoir et aux droits du pape, mais à Rome, source de décadence de l'Église, et la flétrissent en termes amers ; ils se répandent en plaintes douloureuses sur la dégénérescence du clergé corrompu par la curie, sur la simonie d'une cour spirituelle, où chaque trait de plume, chaque expédition, doit être payé au poids de l'or, où l'on achète des prébendes, des dispenses, des autorisations, des absolutions, des indulgences, des privilèges, comme des marchandises dans la boutique d'un marchand. Sainte Hildegarde, cette voyante des bords du Rhin, tenue en si haute estime et choyée par les papes et les empereurs, prophétisait déjà vers 1 1 70 à propos des papes : « Avec leur pouvoir de lier et délier, ils nous capturent comme des bètes. L'Église entière se fane et se flétrit entre leurs mains. Ils veulent conquérir les empires de la terre ; mais les peuples se lèveront contre eux et contre le clergé ivre de richesses et de luxure, et le réduiront ii la juste mesure des biens qu'il doit avoir. Et les hommes rabaisseront la hauteur de ces papes, qui n'ont plus une goutte de religion dans leurs veines. Et on ne laissera plus au pape que Rome et un infime territoire autour. Et ceci aura lieu en partie à la suite de guerres, en partie à la suite d'une entente commune des États ('"*). »
Une autre voyante, la prophétesse du Nord, sainte Brigitte, qui vivait à Rome près de deux siècles plus tard, a fait entendre des accents encore plus aigus et plus terribles. La violence de ses peintures de la corruption du Saint-Siège et de la curie et de leur néfaste influence sur l'Eglise n'a point porté préjudice à la haute réputation de ses visions : la considération publique les tenait pour inspirées, et le cardinal Torquemada lui-même les défendit dans un écrit spécial. La sainte dit du pape qu'il est pire que Lucifer, un assassin des âmes qui lui sont confiées, qu'il damne les innocents et vend les élus en échange d'un gain ignoble (S19).
Les descriptions n'ont jamais varié. Évêques et abbés étaient constamment obligés de pressurer et dépouiller (32°) leurs Églises et couvents pour apaiser la voracité des curiaux et terminer leurs procès. Il en résultait une sorte de course à la corruption. Du portier jusqu'au pape, il fallait payer tout le monde, donner un présent à chacun, sans quoi l'affaire était perdue. On s'en fait une idée par les comptes des députés que la commune de Bruges avait envoyés en
1 292 (Sil) : on \ voit que les dons, une fois fails, ne suffisaient pas et qu'il fallait toujours les renouveler pendant la durée du procès. Les cardinaux et les neveux des papes étaient tout particulièrement insatiables. Le jurisconsulte Pierre Dubois pensait à cette époque que c'était une calamité pour toute la chrétienté que les cardinaux fussent obligés de vivre, pour ainsi dire, de brigandage, parce que leurs prébendes n'étaient pas assez lucratives. Comme conséquence inévitable, les pauvres ne pouvaient espérer obtenir de places dans l'Église, ou bien étaient dans l'impossibilité de s'y maintenir; enfin, les évêques n'entraient en fonction qu'accablés de lourdes dettes, et cette situation ne fit qu'empirer au xiV siècle lors de l'introduction des annates.
§ 9. — Jugements des contemporains sur la situation de l'Église.
Au xie siècle, toute l'Église avait mené une vive campagne contre la vente des bénéfices par les princes: or, à celte heure, grâce à la curie, la simonie régnait en souveraine dans cette même Église. Le petit doigt de la curie pesait alors plus lourdement sur les diocèses, qu'autrefois le bras des princes. Nul ne savait quel remède proposer : plaintes et reproches demeuraient sans effet : les synodes, sans le pape ou ses légats, étaient impuissants et condamnés au silence. Chaque clerc excusait sa propre simonie en vertu de l'exemple donné par l'Église romaine. Chacun disait: Depuis notre jeunesse, on nous inculque et nous répète que l'Église de Rome est le prototype lumineux des autres Églises ; que ce qu'elle autorise et pratique ouvertement, nous devons aussi l'imiter et le pratiquer ; pourquoi donc, de notre côté, n emploierions-nous pas les choses spirituelles et les sacrements comme une source de profits pécuniaires, puisque nous avons acheté a Rome, avec nos prébendes, la toute-puissance a un prix élevé et que c'est le seul moyen de payer les dettes que nous avons contractées envers le pape?
L'évèque Durand de Mende, après avoir passé en revue, sous tous ses aspects. l'Église de son temps, telle qu'elle se montrait particulièrement en 1310, en Italie et dans le sud de la France, se voit toujours ramené à la curie romaine comme a la cause première de l'effroyable corruption, et à la source même du mal.
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« C'est elle, dit-il, qui a tout absorbé daus sou sein, et qui menace de tout perdre (SM) ». « Elle envoie, sans discontinuer, des prêtres sans mœurs dans les diocèses, après les avoir pourvus de quelque prébende, et les impose aux évèques obéissants, tandis que ceux-ci manquent des personnes nécessaires pour administrer leurs églises. Elle extorque sans relâche des prélats de grosses sommes d'argent, que l'on partage ensuite entre le pape et les cardinaux. C'est par cette simonie qu'elle exerce sur l'Église universelle une action destructive au plus haut chef. Aussi longtemps que la curie agira de la sorte, il n'y aura pour l'Eglise aucun remède possible (:i23). » Il énumère ensuite les réformes les plus urgentes, à défaut desquelles l'Eglise est condamnée à s'abîmer dans une corruption toujours plus profonde ; mais ces réformes sont, au fond, dirigées contre le système papal tout entier des deux cents dernières années; aussi son livre ne produisit-il aucun résultat notable, quoique le pape l'eût prié de l'écrire, et qu'il dût servir de mémoire au concile de Vienne.
Un des papes français, Urbain V, qui de temps à autre avait cependant quelques bons mouvements, reconnaissait bien la misère réelle et la corruption de l'Église ; il en attribuait (en l'an 1368) la cause principale à la cessation des conciles (35i), mais ce qu'il ne voyait pas, ou du moins ce qu'il n'avouait pas, c'est que ses prédécesseurs avaient, de dessein prémédité, rendu les conciles impossibles ou infructueux. La désolation à cette époque était telle que les théologiens, qui voulaient s'exprimer en termes bibliques, reproduisaient involontairement les descriptions des prophètes de l'Ancien Testament touchant la corruption d'Israël : ils dépeignaient l'Église de leur temps comme la prostituée vénale, dont Dieu découvrirait bientôt la honte aux yeux de l'univers. Ainsi parla, par exemple, Nicolas Oresme, évèque de Lisieux, dans un sermon qu'il prononça en 1363, devant Urbain V et les cardinaux à Avignon (12:J). Le mal devait être bien grand, puisque des évèques et des cardinaux eux-mêmes se permettaient de pareilles expressions et de telles images a l'égard de l'Église et du Saint-Siège; leur langage était identique à celui qu'employaient les sectes de cette époque, et fournissait de sérieux arguments en faveur du droit qu'on avait à se séparer d'une institution aussi prodigieusement corrompue.
Si l'on parcourt ces accusations multipliées, ces descriptions.
toujours concordantes dans leurs traits essentiels, de \a curie et de l'administration papale ; si l'on remarque, en outre, que ce sont toujours les témoins oculaires qui rapportent les faits les plus monstrueux, on voit que toutes les classes de la société ont éprouvé les mêmes impressions et subi les mêmes épreuves ; on comprend pourquoi à celte époque on en revenait toujours aux figures apocalyptiques et pourquoi on trouvait dans Home et dans la curie la réalisation de ces images. Le transfert des mains italiennes aux mains françaises par le déplacement de la curie à Avignon, et la série de papes français, qui ne nommèrent en majorité que des cardinaux de leur nation, ne changea rien d'essentiel a la situation. Ce n'est qu'à ce moment que les Italiens voulurent bien, comme les autres, ouvrir leurs yeux sur la corruption de l'Eglise, car la papauté leur était échappée et avec elle cette source inépuisable, où s'étaient enrichies tant de familles italiennes. Us sentaient ce que l'Italie, ou pour mieux dire, la race latine avait perdu par la, car le sentiment national italien n'était pas encore formé à cette époque et seul le sentiment latin subsistait : la Lombardie était à moitié germanique, et les habitants de la Toscane et des Étals de l'Eglise se considéraient, comme les seuls descendants légitimes des anciens Romains. En cette qualité, ils secro\ aient appelés a la domination de l'univers par la papauté, leur propriété particulière. Voila la raison pour laquelle Dante, dans ses lettres, exhorte ses compatriotes à ne pas supporter plus longtemps que ces infâmes et cupides Gascons (Clément V et Jean XXII) usurpent la gloire et l'honneur des Latins (326J. Un homme, même comme saint Bonaventure, que les papes avaient comblé d'honneurs, et qui, comme général de son ordre et comme cardinal, se trouvait rattaché a Home par les liens les plus étroits, ne s'était fait aucun scrupule dans son commentaire sur la révélation de Jean, de déclarer que Home était la prostituée qui enivrait les rois et les peuples du vin de sa débauche; car, à Home, dit-il, se réunissent les princes et les dignitaires de l'Église méprisant Dieu, se livrant à la débauche, s'attachant à Satan et pillant le trésor du Christ. Il montre ensuite comment les prélats, perdus par Home, souillent de leurs crimes le clergé comment celui-ci a son tour, imitant l'exemple d'en haut, par son orgueil et sa paresse empoisonne et rend misérable le peuple chrétien tout entier (3S7).