JUGEMENTS DES CONTEMPORAINS
Quand le général de l'Ordre s'exprimait ainsi sur la curie romaine, on comprend aisément que tout particulièrement les hommes de la plus sévère observance dans ce même Ordre, les Spirituels, poursuivant ce courant d'images, aientdépeint la curie romaine comme « l'Église charnelle » absolument corrompue; mais ils joignaient à leur mépris, l'attente d'une prochaine purification de l'Église si profondément dégradée; cette rénovation radicale devait être effectuée par un saint pape, le pape angélique, après lequel on soupirait depuis si longtemps et qui s'obstinait à ne jamais paraître.
Ce n'était donc point, comme on le dit habituellement, l'aveuglement de l'esprit de parti gibelin qui poussait Dante à voir dans la papauté l'accomplissement de la prédiction de l'Apocalypse sur la prostituée des sept collines qui, ivre de sang humain, trouble la raison des princes et des peuples; Dante avait lu Bonaventure. C'est précisément dans la bouche de ce saint que, dans son Paradis, il place le discours où il châtie la conduite cupide de la curie romaine (Si8). En plus, il voyait dans la papauté la puissance hostile qui affaiblissait l'empire, l'ébranlait et le poussait à sa perte; une vision, commune à beaucoup de ces contemporains lui montrait dans le pape, le précurseur de l'antéchrist, dont l'apparition était retardée par l'existence de l'empire.
Comment, d'ailleurs, Dante aurait-il éprouvé des scrupules à proclamer hautement ce qu'un évêque et fonctionnaire de la curie papale disait presque en même temps que lui '.' AlvaroPelayo, après une expérience personnelle de plusieurs années, nous a laissé une description détaillée du spectacle dont il avait été le témoin ; lui aussi croyait assister à l'accomplissement de la prédiction de Jean et, sous les traits de la papauté de son temps, reconnaissait la femme prostituée de l'image prophétique (3î9). Et pourtant tout son grand ouvrage n'a d'autre but que de montrer la papauté comme un pouvoir établi par Dieu pour gouverner le monde au nom d'une autorité absolue et sans contrôle. Rien n'est plus instructif que de voir cet homme étudier sous toutes ses faces la situation de l'Église, la peindre sous de vives couleurs, et puis être toujours forcé de convenir que le Saint-Siège, et lui seul, a empoisonné l'Eglise; d'avouer que c'est lui qui a tout contaminé par son avidité, par sa rage de domination et par son arrogance; que le clergé, à raison de ses vices, est devenu l'objet de la haine mortelle du monde laïque
tout entier, et que les prêtres sont en grande partie redevables de leur corruption à la curie romaine. Ces reproches se reflètent à peu près sur chaque page de l'ouvrage. L'auteur fait remarquer que le détestable exemple des papes est universellement imité; les prélats disent : Ainsi fait le pape, pourquoi n'en ferions-nous pas autant .' « On croirait qu'un autre sang coule dans les veines de l'Eglise, et les ténèbres nous enveloppent de la tête aux pieds » (33°). Et, si, à la fin de ce réquisitoire, le lecteur suppose que la conclusion de Pelayo sera : Il nous faut donc, s'il est possible, rétablir l'ancienne organisation de l'Église et assigner des bornes à ce despotisme effréné, sa déception sera complète. Pelayo en reste à ceci: Puisque le pape, dit-il, est le représentant de Dieu sur la terre, et que personne, que toute la chrétienté, elle-même, ne saurait prétendre imposer des limites à la toute puissance divine, nul ne peut songer à restreindre le pouvoir de la papauté.
Et d'ailleurs, c'était à ce moment qu'un de ses contemporains, le moine augustin Augustin ïrionfo d'Ancône, qui, sur l'ordre de Jean XXII, venait d'écrire sa Somme de V Église, avait découvert un nouvel empire sur lequel le pape régnait également.
Jusqu'à lui, on avait dit que la puissance du représentant de Dieu s'étendait sur deux mondes, sur la terre et le ciel; sur ce dernier, en ce sens que le pape pouvait à son gré en ouvrir ou en fermer les portes. Depuis la fin du "xin° siècle on y ajouta un troisième empire: le Purgatoire, où le pape régnait de par la volonté des théologiens de la curie. Trionfo, chargé par Jean XXII de faire l'exposé des droits du pape, démontre que le pontife, en sa qualité de dispensateur du mérite du Christ, pourrait, s'il le voulait, délivrer d'un seul coup, au moyen de ses indulgences, toutes les âmes se trouvant dans le feu de la purification et, par ainsi, vider soudain tout le purgatoire à la seule condition qu'il y eut des personnes remplissant les prescriptions exigées par le pape pour acquérir ces indulgences; cependant, Trionfo conseille au pape de n'en rien faire (331). Ceux-là seuls échappaient là-bas à la juridiction papale, que Dieu, par une grâce exceptionnelle, avait choisis dans la masse des non-baptisés pour les placer dans le feu du purgatoire. Trionfo remarque avec raison qu'il croit la puissance du pape si démesurément grande, qu'aucun pape ne pouvait savoir lui-même tout ce ïpi'il lui était possible d'accomplir (33î).