E PSEUDO-CYRILLE UT
empereurs et aux patriarches, on n'y attacha à Constantinople aucune importance ; il semble même qu'on n'y ait pas répondu. Dans l'esprit des Orientaux, le « patriarche de l'ancienne Rome » était sans doute le premier parmi les patriarches, celui auquel revenait la primauté dans l'Église, à supposer toutefois qu'il ne s'en fut point rendu indigne par son hétérodoxie. Mais la monarchie absolue, prèchée par les émissaires de Rome, était quelque chose de totalement différent. Les Orientaux pensaient que, dans toutes les grandes circonstances qui intéressaient l'Église entière, l'action du pape dépendait du consentement des autres patriarches ; ils ne pouvaient s'imaginer un pouvoir arbitraire et autocratique dans l'Église. Il fallait donc recourir à un expédient particulier pour venir à bout des Grecs.
Un théologien latin, vraisemblablement un Dominicain, qui avait séjourné longtemps chez les Grecs, composa une chaîne de traditions, de conciles grecs, de Pères de l'Église, de saint Chrysostome, des deux Cyrille de Jérusalem et d'Alexandrie et d'un prétendu Maxime, qui devait servir de base aux nouvelles prétentions papales.
En 1261, on la mit sous les yeux du pape Urbain IV, qui fit immédiatement usage de cette pièce fausse dans sa lettre à l'empereur Michel Paléologue, en passant toutefois prudemment sous silence les noms des témoins. A l'aide de ces textes de fabrication récente, et que l'on faisait remonter à une antiquité de 800 ans, le pape prétendait prouver que le « trône apostolique » était la seule et unique autorité en matière de doctrine (393). C'était comme une fatalité qui, depuis Nicolas I", poursuivait les papes dans leurs rapports avec les Byzantins : ils invoquaient toujours de faux témoins, s'appuyaient toujours sur des documents imaginaires, et cette façon d'agir a fait un tort indicible à la cause de l'unité de l'Église.
Urbain, évidemment trompé lui-même, fit remettre l'écrit en question a Thomas d'Aquin ; celui-ci inséra en entier le fragment relatif à la primauté dans son écrit contre les Grecs, sans concevoir le moindre soupçon, car les objections qu'il exprime dans sa missive au pape ne se rapportent qu'aux termes employés dans cet écrit à propos de la Trinité et de la procession (émanation) du Sainl-Esprit. A la même époque, un Dominicain, Buonaccursio,
qui, résidait dans l'empire d'Orient, traduisit en grec les passages en question dans son Thésaurus (396).
Thomas, qui ne savait pas le grec et avait été élevé dans le système grégorien, puisait uniquement dans Gratien ses connaissances sur l'antiquité ecclésiastique. Il se vit soudain on possession d'un trésor de témoignages inappréciables datant des premiers siècles, lui fournissant la preuve indubitable que les grands conciles, les évêques et les théologiens les plus distingués des iv" et v* siècles avaient déjà honoré dans le pape un monarque dogmatiquement infaillible, chef absolu de toute l'Église. Il fit alors ce que les scolastiques n'avaient pas tenté jusqu'à lui; il introduisit dans la Dogmatique la doctrine du pape et de son infaillibilité, telle qu'il l'empruntait, souvent avec les mêmes mots, aux faux documents ; c'est à lui que revient l'honneur de cette innovation, dont l'importance et le complet succès ne sauraient être évalués trop haut (397).
Voici maintenant, en substance, ce que, d'après cette fiction, les Orientaux étaient censés avoir enseigné sur la primauté dans les cinq premiers siècles, et ce que Thomas, sur leur autorité, a plus amplement développé :
Le Christ a transmis à saint Pierre la plénitude de pouvoirs qu'il possédait lui-même : par conséquent le pape est le seul qui ait le droit de commander, de délier et de lier. Chacun lui obéit comme s'il était lui-même le Christ; ce qu'il décide doit être observé: car le « Christ est entièrement et complètement avec chaque pape dans le sacrement et dans l'autorité » (398). Le siège apostolique règne, seul inébranlable dans la foi de Pierre, tandis que les autres Églises sont souillées par l'erreur. Ainsi l'Église romaine est le soleil, duquel toutes les autres reçoivent leur lumière. Un concile ne tire son autorité que du pape ; celui-ci a le droit d'établir une nouvelle confession de foi, et, qui ne se soumet pas à son autorité, est hérétique, car au pape seul appartient de décider sur toute question de doctrine (399).
Thomas a donc édifié son système papal, d'une part, sur les fictions d'un des membres de son ordre, parmi lesquelles figurait en outre un canon du synode de Chalcédoine, garantissant à tous les évêques un droit d'appel illimité au pape, et de l'autre, sur les falsifications de Gratien : les deux propositions essentielles de