‹ La papautiChapitre 45 sur 178 · LE PSEUDO-CYRILLE · texte numérisé non relu

LE PSEUDO-CYRILLE

sionnal sans l'autorisation du curé, fut bientôt annulée par son successeur Alexandre IV (W5). Les théologiens de Paris avaient pris en mains la défense des curés et de l'ancien ordre dans 1 Église ainsi que de la séparation des pouvoirs. Thomas, toujours appuyé sur son prétendu Cyrille, leur répondit : En ce qui concerne l'obéissance, il n'y a aucune différence à faire entre le Christ et le pape, et, en effet, les chefs de la terre (primates mundi), fait-il affirmer à son Père de l'Église, obéissent au pape exactement comme s'il était le Christ lui-même (406). Il a donc aussi le pouvoir de changer l'ancienne organisation de l'Église, établie par les conciles ; car tous les conciles ne tiennent que de lui leur autorité. Et, plein de confiance dans les fictions qu'on lui a mises en main, Thomas invoque précisément le concile de Chalcédoine pour prouver la vérité de son absolutisme papal.

La victoire des deux ordres était complète et avec elle celle du système papal. L'idée que le pape était dans chaque diocèse le véritable évêque, l'ordinaire des ordinaires, suivant l'expression consacrée, avait conquis droit de cité. Chaque curé dans son village sentit bientôt qu'il était impuissant vis-à-vis d'un moine mendiant, réduit à ne compter que sur le produit de ses privilèges, et qu'il lui était impossible de sauvegarder son action pastorale, battue en brèche et détruite au nom de la toute-puissance papale. Les évêques, depuis longtemps déjà empêchés dans l'administration de leurs diocèses par la multitude d'exemptions, furent contraints de laisser agir à leur guise les troupes des nouveaux réguliers, dont l'exemption avait encore plus d'amplitude et qui n'acceptaient d'ordres que de leur supérieur éloigné. La situation que l'on créa fut telle que même un cardinal français, Simon de Beaulieu, disait en 1283 : « L'administration de toute l'Église est si bien désorganisée parles privilèges accordés aux ordres mendiants, que l'on peutbien maintenant appeler l'Église un monstre (l07). » Parmi toutes les classes du clergé, les curés étaient alors les plus impuissants et les plus dépourvus de droits : ils ne possédaient aucun organe, aucune représentation pour faire entendre leurs plaintes. Quant aux évêques, ils se plaignaient souvent : l'Université de Paris résista longtemps. Mais, devant les puissances réunies des papes et des moines mendiants, tout fut obligé de plier. Le seul résultat que produisit cette résistance fut de montrer plus clairement

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encore aux moines que le système papal et la théorie de l'infaillibilité leur étaient aussi précieux et indispensables qu'à la curie elle-même.

S; 13. — L'infaillibilité papale contestée.

Au fond, toutes les conditions qui constituaient l'infaillibilitédu pape étaient maintenant acceptées presque sans contradiction dans la théologie, à la suite des anciennes fictions romaines, du pseudo- Isidore, des Grégoriens, de Gratien, et, en dernier lieu, des falsifications des Dominicains et de l'autorité de Thomas. Cependant, il n'était point encore universellement admis qu'un pape ne put faire erreur, lorsqu'il prononçait sur des articles de foi. Dans les contrées où l'Inquisition ne s'était pas établie comme institution permanente, on pouvait enseigner le contraire; au surplus, on n'a point cessé de disputer sur ce point pendant des siècles. On admettait, assez généralement, que l'Eglise romaine, grâce à une protection divine spéciale, ne pouvait pas devenir entièrement infidèle, et Guibert de Tournay (408) en 1250, Nicolas de Lyra ('*°9) ont bien en effet exprimé ce sentiment. Mais, en même temps, on croyait aussi, et d'une manière non moins générale, qu'un pape pouvait tomber en hérésie, qu'il pouvait donner une décision erronée dans des questions de foi importantes et qu'il pouvait être alors jugé par l'Église., voire même déposé. Outre le cas de Liberius, c'était tout particulièrement le canon de Gratien (4,°) si souvent invoqué, et attribué à saint Boniface. qui faisait règle ici. Les plus audacieux défenseurs de l'absolutisme papal, Augustin Trionfo et Alvaro Pelayo eux-mêmes, admettaient que les papes étaient faillibles et que leurs décisions n'offraient pas une entière sécurité. Mais ils pensaient, en même temps, qu'un pape, par le seul fait de l'hérésie, cessait déjà d'être pape, sans qu'un jugement fut nécessaire, ou bien avant qu'intervînt ce jugement : le tribunal de l'Église, le concile, ne faisait alors qu'attester le fait accompli et que proclamer la vacance du trône pontifical. En ce cas, dit Trionfo C11) l'autorité papale demeure dans l'Eglise, comme à la mort d'un pape. Le cardinal Jacques Fournier, qui plus tard fut pape sous le nom de Benoît XII, pensait également que les

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décisions d'un pape n'étaient nullement inattaquables et pouvaient être parfaitement abrogées par un autre pape : par conséquent, croyait-il, Jean XXII avait très bien fait de rejeter la décision, aussi choquante que fausse dogmatiquement, de Nicolas III sur la pauvreté du Christ et la distinction entre l'usage et la propriété (412). D'ailleurs, Innocent III avait déjà dit : « Pour d'autres péchés, je ne reconnais que Dieu pour juge, mais pour ceux commis en matière de foi, je puis être jugé par l'Église (413). » Et Innocent IV a accordé qu'on ne devait point obéir à un ordre du pape, qui contiendrait une hérésie ou menacerait d'ébranler toute l'organisation de l'Église, et qu'un pape pouvait aussi errer dans la foi (**4). Le pape Jean XXII devait faire, non sans quelque mortification, l'expérience personnelle que son autorité était d'un poids léger, aussitôt qu'elle venait à heurter la doctrine régnante et qu'une franche rétractation était la seule issue qui lui fut ouverte. Ayant prêché à Avignon que les Bienheureux étaient privés dans le royaume des cieux de la contemplation de Dieu avant la résurrection générale, sa théorie souleva à Paris une réprobation générale. Les théologiens prirent des arrêtés dans lesquels ils déclaraient hérétique la doctrine du pape. Le roi fit proclamer dans Paris la condamnation à son de trompe, et enjoignit au pape d'approuver le jugement des docteurs parisiens, attendu que ceux-ci savaient mieux; ce qu'il fallait croire que les jurisles cléricaux qui n'entendaient rien ou fort peu à la théologie (415j. Telle était l'opinion que depuis fort longtemps on professait à l'égard de la curie. On n'avait plus aucune confiance en elle, soit en matière de doctrine, soit en matière de théologie.

On a vu par la dispute mentionnée plus haut entre l'Université de Paris et l'ordre des Dominicains, représenté par Montson, rombien Thomas d'Aquin et l'infaillibilité papale étaient inséparables. Les Dominicains disaient : La doctrine de Thomas a été approuvée sur tous les points par les papes, entre autres par la bulle d'Urbain V à l'Université de Toulouse; les papes témoignent donc en faveur de Thomas et Thomas en faveur des papes. Or, Thomas, sur l'autorité de son Cyrille, enseigne qu'il appartient aux papes seuls de déclarer ce qui est à croire; qu'eux seuls ont à approuver ou condamner une doctrine. La Faculté, en réponse, énumérait une série d'erreurs de Thomas et, parmi elles, tout

justement, sa doctrine de l'infaillibilité et de la compétence exclusive du pape. Elle nomme cette erreur une « hérésie », vu que c'est une doctrine notoire de l'Église d'en appeler en matière de foi du pape au concile général et que chaque évêque est autorisé « par le droit divin et humain à juger de ce qui concerne la foi chrétienne » (/tl6). Ainsi donc, en l'an 1388 encore, l'infaillibilité dogmatique des papes était repoussée par la première et la plus influente des corporations savantes de l'Église; la supériorité du concile en matière de foi était expressément proclamée, quoique certainement aucun des théologiens parisiens ne doutât de l'authenticité des imposants témoignages produits par Thomas.

Les papes eux-mêmes semblaient prendre soin de faire toujours remettre en doute leur autorité dogmatique. Les adorateurs les plus soumis et les plus croyants de la grandeur romaine devaient faire de singulières réflexions en constatant que le Saint-Siège manquait absolument de principes clairs et précis, au sujet du dogme de la consécration des prêtres, une des doctrines fondamentales les plus importantes, de laquelle dépendait la sécurité de la conscience religieuse et de la vie ecclésiastique : ils devaient être profondément surpris en remarquant que, sur cette question, la curie s'était signalée par de Continuelles variations dont, par suite, le contre-coup s'était fait sentir dans l'école depuis le milieu du xn" siècle, ainsi qu'on l'observe chez Pierre le Lombard. La constante doctrine de l'Église, en effet, a toujours été de considérer comme définitivement valables et irrévocables les ordinations faites par un évêque, sans égard à la dignité ou à l'indignité personnelle du consacrant. A l'exception du baptême, toute la sécurité des sacrements repose sur ce principe, et l'on a toujours envisagé dans l'Église une réordination comme un crime, comme une profanation du sacrement. Mais, pendant la période de barbarie, engendrée dans l'Italie centrale par les interminables guerres des Goths et des Lombards, science et doctrine avaient si bien décliné à Rome, que la tradition dogmatique elle-même n'était que confusion et trouble. On commença alors, à partir du vmp siècle, à casser les ordinations de certains papes et à obliger les prêtres et les évêques qu'ils avaient consacrés à se faire réordonner. Nous en trouvons le premier exemple en 769 dans le cas du pape Constantin II : celui-ci, après s'être emparé à main

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armée du siège pontifical et l'avoir occupé pendant treize mois (il à été reconnu à Rome et en France), fut privé de la vue et déposé par un synode qui cassa toutes ses consécrations (ll7).

Mais le plus fort en ce genre eut lieu à la fin du ixe siècle après la mort du pape Formose : on annula à tant de reprises les consécrations faites par ce pape pendant cinq ans, que l'Eglise italienne tout entière tomba dans le plus extrême désordre; du nord au sud régnait une incertitude générale et l'on ignorait si l'on avait encore en Italie des sacrements valables. Auxilius, contemporain de ces événements, pouvait dire : En se livrant à ces dégradations et réordinations universelles (ordinatio, exordinatio et super ordinatio), on avait atteint ce résultat à Rome, que, si le principe d'Etienne, de Serge et de leurs partisans était juste, la religion chrétienne était interrompue et éteinte en Italie depuis vingt ans. Papes et synodes décidaient avec la plus remarquable contradiction, tantôt pour, tantôt contre la validité des consécrationset l'on avait alors, à Rome, manifestement perdu toute notion exacte quant à la doctrine de l'ordination. Auxilius, au nom de ces nombreux prêtres et évêques, dont l'existence ecclésiastique était mise en question par les décrets d'Etienne VII et de Serge III, demandait, a la fin de sa seconde lettre, la légitime enquête d'un concile général, comme la seule autorité capable de mettre ordre au chaos occasionné par les papes (418J.

Mais ce concile n'eut point lieu ; l'incertitude et la confusion dogmatique continuèrent à régner a Rome. Vers le milieu du xi" siècle éclata la grande lutte contre la simonie que l'on assimilait alors entièrement à l'hérésie et, derechef, les ordinations faites par un évèque coupable de simonie furent considérées comme non valables. Léon IX, selon le récit de Pierre Damien, entreprit, en conséquence, une foule de réordinations (419J et Grégoire VII, à son cinquième concile romain, établit en règle l'invalidité de toutes les consécrations simoniaques (42°). On le fit à l'aide d'un double sophisme, d'après lequel la simonie (ou l'obtention et la concession de l'ordination au moyen d'une somme d'argent) était une hérésie et que cette hérésie rendait l'ordination sans valeur. Ici encore, le mal que firent ainsi les papes fut incalculable; car, a cette époque, il n'y avait, dans toute l'Italie, que très peu de prêtres et d'évêques tout à fait purs de simonie. De sorte que des

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millions de laïques ne savaient plus à quoi s'en tenir au sujet des sacrements qu'ils avaient reçus des mains d'un prêtre dont l'ordination n'avait point de valeur : la haine et l'inimitié entre le peuple et ses prêtres pénétraient jusque dans les villages : le doute religieux était général ; la succession mystique était interrompue ou détruite; on ne savait comment sortir de ce labyrinthe. Ce n'était point assez : on introduisit encore en Allemagne ce même chaos. On déclara nulles les ordinations faites par les évèques que les papes avaient excommuniés pour leur dévouement à l'empereur Henri IV. Le cas se présenta au synode de Quedlimbourg en 1085 C'"21) où Othon, légat du pape, cassa les consécrations des évèques de Mayence, d'Augsbourgetde Coire ; et cependant, depuis longtemps déjà, Pierre Damien avait élevé sa voix puissante contre le bouleversement arbitraire des ordinations et réordinations. Othon, pape plus îard sous le nom d'Urbain II, déclara expressément que, même si aucune simonie n'avait eu lieu dans l'ordination elle-même, celle-ci cependant était nulle, uniquement parce qu'un évèque simoniaque (Wecilo, dans le cas présentj l'avait accomplie (*»).

Il annula, dans un synode de Plaisance, les ordinations de sou adversaire, l'archevêque Guibertde Ravenne, mais il ne cassa que celles que Guibert avaient faites après que (iregoire l'eut excommunié (423J. Ici, le pape professa une grossière erreur; à savoir, que la validité des sacrements dépendait d'une censure ecclésiastique. Innocent III lui-même rendit un grand synode (le second de Latran) complice de sa folie, en invalidant les ordinations des « schismatiques », c'est-à-dire des évèques qui avaient soutenu le pape Anaclet, élu par la majorité des cardinaux et mort bientôt après son élection. C'était un acte de despotisme sacerdotal, aussi bien qu'une hérésie manifeste, qui n'avait même point pour excuse cette prétendue horreur de la simonie dont on avait couvert les précédentes réordinations (424). C'était ici l'Église romaine ellemême qui, malgré les protestations qui s'élevaient de temps à autre dans son sein, contre ce pernicieux abus des réordinations, retombait encore et toujours dans celte erreur : elle troublait la conscience et les idées des croyants à un point qu'on n'eut pas toléré dans l'ancienne Église et pour lequel on eut certainement et rapidement trouvé un remède.

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