FALSIFICATIONS DE L'HISTOIRE
.% li. — Falsifications de l'histoire.
Peu de temps après Thomas d'Aquin, vers la fin du xmc siècle, on sentit qu'il était nécessaire, pour défendre et étendre le système papal, de créer de nouvelles fictions, cette fois sur le terrain de l'histoire (425). La contradiction entre les anciennes sources historiques et les nouveaux livres de droit (Gratien et la collection des Décrétâtes) était visible pour quiconque pénétrait au fond des choses. Il était donc bon de présenter l'histoire des papes et des empereurs de façon à faire disparaître ces contradictions et a faire confirmer par l'histoire le contenu des livres de droit. Le Dominicain Martin de Troppau, dit le Polonais, par suite de sa nomination à l'archevêché de Gnesen en 1278 par Nicolas 111, se chargea de ce problème sur l'ordre de Clément V (426). 11 était pénitencier et chapelain du pape; tous les juristes et canonistes reçurent l'ordre de relier son livre avec Gratien et les Décrétales, les théologiens avec l'histoire biblique de Pierre Comestor. De tous les ouvrages historiques du moyen âge, ce livre fut donc le plus répandu : ce fut en même temps le moins véridique, le plus fabuleux. Parmi les inventions qu'il contient, beaucoup sont simplement le produit du défaut de sens historique et de la crédulité ignorante, en quête du merveilleux, qui avait pris une telle prépondérance depuis la naissance des ordres mendiants ; mais beaucoup aussi sont le fait du calcul. Son but est de représenter les papes comme les souverains et les législateurs de l'Église entière, ainsi que les dépeint déjà le Livre romain des papes, mais avec plus de puissance encore : il cherche à renforcer les fictions du pseudo-Isidore et de Gratien, et à faire refléter par l'histoire la majesté des papes au-dessus de celle des empereurs. Le livre lémoigned'un grand recul dans l'art d'écrire l'histoire. Ce recul est dû a l'influence des moines mendiants, en premier lieu des Dominicains : leur crédulité sans bornes aux miracles, leurs efforts pour reporter aux premiers temps de l'Église l'originedu système papal, ont essentiellement obscurci les connaissances historiques du xin" jusqu'au xvc siècles et les ont fait redescendre du degré qu'elles avaient déjà atteint au xup siècle. Le simple fait qu'un livre aussi lamentablement mauvaise! nien-
songer d'un bout à l'autre que celui de Martin ait pu obteuir un succès aussi général, et exercer une telle influence, est un témoignage parlant de cette chute profonde.
Le Dominicain Tolomée de Lucques, bibliothécaire du Siège apostolique, appelé en 1318 par Jean XXII à l'évêché de Torcello, poursuivit le même dessein, c'est-à-dire celui d'exposer l'histoire de l'empire et celle de l'Église conformément au système papal grégorien. Son histoire de l'Église (jusqu'en 1 3 1 3) (i27) est beaucoup plus substantielle que le pauvre compendium de Martin et est exposée avec beaucoup plus d'esprit et de talent.
Il en est de même de sa continuation du traité de politique (*J8) commencé par Thomas, et de ses annales débutant avec l'année 1062. Le principal ouvrage de Tolomée prend le plus souvent l'allure d'un commentaire historique du livre de droit de Gratien ou du pseudo-Isidore, qu'il ne connaît cependant que par Tinter-' médiaire de Gratien. Son livre, à proprement parler, n'est, pour les douze premiers siècles, qu'une tentative pour transformer en une histoire cohérente les inventions et les falsifications de ces deux auteurs, ainsi que la collection des Décrétales. Il peut suffire, comme échantillon de sa façon de manipuler l'histoire de l'Église primitive, de mentionner que, d'après lui, le pape Vigile aurait présidé à Constantinople le cinquième synode œcuménique, dans une inviolable majesté, et que l'empereur Justinien. dans sa dévotion exemplaire envers le pape, aurait concouru à ce résultat par sa bonne intelligence avec le pontife (l29). C'est ainsi qu'on écrivait l'histoire à la curie papale. Le but prochain de cette fiction était de fournir un soi-disant fondement historique aux prétentions de Rome à dominer l'empire d'Allemagne et à diriger l'élection des rois et des empereurs.
A cette époque s'effectua peu à peu la translation de la papauté dans les mains françaises. Le système des légats était alors dans toute sa splendeur : inconnu dans l'ancienne Eglise. Gratien avait jugé nécessaire de l'incruster dans le nouveau système ecclésiastique au moyen d'un canon falsifié (i3°), et, grâce à lui, les papes, depuis lors, gouvernaient et grevaient d'impôts les églises nationales. Pour mettre fin à la domination impériale dans l'Italie du Sud, les papes avaient anéanti la maison des Hohenstaufen et transplanté dans la péninsule une dynastie française et l'influence