TRIOMPHE DE LA PAPAUTÉ 1 * V
Denys Ryckel, prieur des Chartreux, nous fait part d'une vision, qu'il communiqua même au pape. Il raconte comment lui était apparu tout le chœur des bienheureux, en prières dans le ciel, intercédant en faveur de l'Eglise terrestre, menacée des plus sévères châtiments. Mais il avait été répondu à ce chœur que, même si le pape, les cardinaux, les prélats et les autres juraient sur le nom de Dieu qu'ils voulaient s'améliorer, ils prêteraient un faux serment; qu'il n'y avait décidément plus rien dans l'Église, de la tète aux pieds, qui ne fût gangrené (319).
On sentait presque partout qu'il était arrivé a l'Église, à propos de la réforme, la même aventure que jadis au roi de Rome à propos des livres de la Sibylle : l'Église devait aujourd'hui acheter sa réforme à un prix beaucoup plus élevé et avec moins de chance de succès, car, depuis cinquante ans, la semence corruptrice de la curie avait porté une luxuriante moisson, et l'Église elle-même n'avait plus fait d'efforts pour se sauver. Bien des gens pensaient comme le Dominicain Institoris en 1484 : « Le monde clame après un concile ; mais comment pourrait-il avoir lieu dans l'étal où se trouvent aujourd'hui les chefs de l'Église 1 II n'est plus aucun pouvoir humain capable de réformer l'Église par un concile : Dieu lui-même doit venir à notre secours par une voie inconnue (5J0). »
Les Allemands enviaient alors les Français, Anglais, Écossais et autres peuples, qui n'étaient point aussi honteusement malmenés parlacurie, aussieffrontémentexploités que ces Germains barbares, mais « humbles et patients », que leurs princes sacrifiaient. /Eneas Sylvius ou Pie II avait déjà fait sentir aux Allemands combien, dans leur barbarie, ils devaient être reconnaissants et se tenir pour honorés de ce que Home, en vertu de la mission civilisatrice qu'elle exerçait depuis longtemps et tout particulièrement en Allemagne, voulût bien s'occuper de leurs affaires et se faire ensuite largement payer pour la peine (5-').
Le prince-électeur, Jacques de Trêves, avait conseillé au roi Frédéric de conquérir le cœur des Allemands en pressant le nouveau pape, Galixte III, de donner satisfaction aux plaintes de la nation ; mais /Eneas Sylvius eut l'art de persuader au roi de s'allier à lui, le pape, dans leur intérêt commun, plutôt qu'au peuple allemand; car disait l'Italien, entre peuple et roi, existe
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une haine inextinguible, et il serait plus habile de s'assurer les bonnes grâces du nouveau pape par quelques services (52-).
Ainsi donc Rome continua à demeurer la grande école de vices, où les clercs allemands et italiens, la plupart en qualité de « courtisans », passaient leurs années d'apprentissage, et dont ils revenaient chargés de prébendes et de péchés, mais abondamment pourvus d'absolutions et d'indulgences.
L'incontinence universelle à cette époque est quelque chose d'énigmatique. Le concubinage du clergé dans tous les diocèses et dans toutes les contrées de l'Europe chrétienne était chose si générale qu'on n'y prêtait plus attention : on pouvait affirmer de certaines provinces que, sur trente ecclésiastiques, il en était à peine un seul qui eût conservé sa chasteté ; tandis qu'aujourd'hui, H y a des pays où la grande majorité du clergé est à l'abri même du soupçon d'incontinence. La différence à cet égard tenait à la condition générale de l'administration ecclésiastique, alors complètement corrompue. Il ne pouvait être à cette époque question d'un choix ou d'une préparation scrupuleuse au service de l'Eglise (523) : tout était vénal; on mendiait et négociait à Rome, tout à la fois, l'ordination et les bénéfices ; les consciencieux, qui refusaient de se souiller parla simonie, restaient forcément en arrière ; les gens sans conscience, au contraire, étaient en excellente posture et s'élevaient vite aux plus hautes dignités; l'état clérical, entre toutes les carrières, était celui qui offrait la vie la plus facile et la plus oisive, avec le plus de privilèges et le moins de chaînes de corporation. La curie avait soigneusement veillé à ce que l'impunité et la sécurité absolues fussent assurées au clergé. Là où les chefs eux-mêmes, donnant l'exemple, affectaient de mépriser les lois divines et humaines, il ne fallait pas attendre des subordonnés qu'ils acceptassent de s'imposer le joug pesant de la continence ; la contagion devait donc s'étendre irrésistiblement. Chacun qui revenait de Rome racontait chez lui que, là-bas, dans la métropole de la chrétienté, au sein de la grande mère et institutrice de toutes les Eglises, le clergé tout entier, presque sans exception, entretenait des concubines (62i).
§ 1 . — Du synode de Latran jusqu'au concile de Trente.
Au commencement du xvi" siècle, sous Jules II, les événements se compliquèrent de telle sorte que la curie crut le moment favorable pour tenter de regagner le terrain perdu dans la théorie. Louis XII de France et l'Allemand Maximilien, en conflit politique avec le pape, eurent recours à l'expédient d'une assemblée générale de l'Eglise. On réunit d'abord à Tours un synode national français, a la suite duquel on convoqua un concile général à Pise : celui-ci, presque uniquement composé de prélats français, imita la conduite du synode de Bàle contre le pape. Mais, comme tout le monde savait que la dispute était purement politique et qu'il ne s'agissait que de la domination sur l'Italie, toute l'entreprise échoua (52ri). Jules et, après lui, Léon X y opposèrent leur contreconcile de Latran, comprenant environ soixante-cinq évèques. Il était évident même pour les esprits les plus bornés qu'une assemblée de ce genre n'était nullement une représentation de toute l'Kglise; c'était une amère ironie de la placer sur la même ligne que les synodes de Nicée, de Chalcédoine et de Constantinople à une époque où, de l'aveu de l'un d'entre eux (Ghiari), sur les deux cent cinquante évèques de l'Italie, il n'y avait pas quatre hommes capables. Jules lui-même montra le cas qu'il faisait de ce synode, et à quoi il était bon, en lui soumettant, dès la troisième séance, un décret par lequel il suspendait une foire annuelle tenue jusqu'alors
a Lyon et la transférait à Genève (3-6). Le prieur Kilian Leib de Rebdorf s'élonne, dans ses Annales, qu'on ait pu baptiser du nom de concile général une assemblée à laquelle presque personne, hormis les gens de cour habituels du pape, n'avait assisté et dans laquelle rien d'important ne s'était passé ou n'avait été décidé (3-7).
Les décrets promulgués par le pape Léon n'étaient point cependant sans importance. En effet, après l'avortement de la tentative de Pise, la curie avait puisé dans cet échec le courage de diriger;» son tour une attaque contre les conciles, grâce à l'oubli presque complet où étaient tombés, dans l'Église, les noms de Constance et de Bàle, pendant la période de barbarie et d'ignorance croissantes de 1460 à loi 5. On publia alors (1516) un décret dont la gravité et la portée dépassèrent celles de toutes les lois antérieurement promulguées dans les synodes romains, la bulle Pastor œternus du pape Léon X. Cette bulle, en même temps qu'elle réprouvait la Pragmatique Sanction en France, proclamait comme dogme : « Le pape possède pleine autorité et pouvoir illimité sur les conciles; il peut à son gré les convoquer, les déplacer et les dissoudre (528). » En guise de preuves, la bulle s'appuie sur des faits et des témoignages qui, tous, sont soit inventés, soit dénaturés, ou bien n'ont aucun rapport avec la question. Une suite de fictions anciennes et récentes, en partie empruntées au pseudo-Isidore, cherchent à démontrer que les anciens conciles ont eu lieu sous l'autorité absolue des papes ; que, déjà, le synode de Nicée avait supplié le pape d'approuver ses décrets, etc., etc.f529). Cette longue démonstration, dans laquelle chaque phrase devrait être qualifiée de mensonge si l'on osait supposer chez son auteur la moindre connaissance de l'histoire de l'Église, se termine, en outre, en renouvelant la bulle Unam sanctam de Boniface VIII. En 1517, François Ier sacrifia réellement la Pragmatique Sanction, en échange du patronage qui lui était accordé sur l'Église ; ce patronage détruisait les élections, en même temps qu'il mettait entièrement dans les mains du roi le sort du haut clergé et de tous ceux qui aspiraient aux dignités et aux bénéfices (530). Dès ce moment, disparaissait donc en France ce qui servait principalement d'appui a l'autorité du synode de Bàle ; en Allemagne, on avait déjà atteint pareil résultat par le concordat devienne. Peu auparavant Maximilien, en ceci ledigne