LE CONVENTICULE DE LATRAN
lils de son père, avait aussi sacrifié le concile de Pise et s'était rangé du côté de Jules II et de son synode de Latran.
Mais, ;i Rome, la curie jugea que le temps était venu de détacher le clergé des liens de l'État et de sa condition de sujet (on venait précisément de le faire dépendre en France complètement de la faveur royale), et, dans la neuvième séance du concile de Latran, le pape et les évèques décidèrent « qu'aussi bien d'après le droit divin que d'après le droit humain les laïques ne possédaient aucun pouvoir sur les personnes ecclésiastiques » (53t). C'était en même temps une confirmation du décret autrefois émis par Innocent III au synode de 1215. portant que nul prêtre ne devait prêter serment de fidélité à an prince dont il ne dépendait point pour le temporel.
Il faut croire qu'à cette époque, où, à Rome même, régnait la plus complète barbarie en théologie, et où, seule, la dogmatique scolastique était représentée par quelques Dominicains, comme Prierio et Gajétan, cardinaux et évèques ignoraient les déclarations réitérées des papes Martin V, Eugène IV, Nicolas V et Pie II; sans quoi, Rome n'aurait pu espérer que l'autorité d'un Léon et d'un conciliabule de soixante-cinq Italiens pèserait plus dans la balance de l'opinion européenne que celle des conciles de Constance et Râle et des papes susnommés.
Au mépris de l'histoire venait encore s'ajouter le sentiment de la parfaite sécurité où était alors plongée la curie. En dépit de sa situation politique menacée et compliquée en Italie, elle avait conscience de n'avoir rien à redouter dans le domaine ecclésiastique quoi qu'elle osât entreprendre ; ni plaintes, ni accusations, si bruyantes qu'elles fussent de temps a autre, ne troublaient cette confiance dans la stabilité des choses. Et lorsque retentissait le cri d'appel au concile, qui ne signifiait rien d'autre que la mise en tutelle de la papauté, la curie demeurait impassible. Les liens qui rattachaient le clergé à Rome étaient devenus si puissants depuis un siècle, que tout prêtre qui se révoltait était voué à une perte certaine, et que les laïques eux-mêmes ne réussissaient pas a se soustraire a l'excommunication et à ses conséquences funestes. Le hardi Grégoire de Heimbourg lui-même n'avait trouvé d'asile qu'en Bohème auprès du roi hussite, et à la fin, caché dans un petit recoin de la Saxe, vieux, malade et brisé (1471), il avait du implorer l'absolution de Rome (532J.
Ibh LES TEMPS MODERNES
La papauté pouvait tout se permettre. Le monde chrétien avait supporté, sans la moindre insurrection sérieuse, ou sans faire entendre la voix vengeresse d'un synode, le règne de papes comme Paul II, Sixte IV, Innocent VIII, Alexandre VI, qui, tous, avaient essayé de surpasser les vices de leur prédécesseur. Paul II, suivant l'expression d'un contemporain, avait transformé par ses débauches le siège de Pierre en un cloaque (533j. Le même témoin ajoute qu'il s'était rendu lui-même à Rome ; qu'il y avait eu accès dans les différentes corporations ecclésiastiques, mais qu'il lui avait été impossible [d'y découvrir |un seul homme véritablement religieux par sa manière de vivre. Ce qu'il relate, en outre, de la vie privée des papes, des cardinaux et des prélats à Rome est encore plus fort.
Sous Paul II, et plus encore sous Sixte IV et Innocent VIII, le grand marché ecclésiastique prit de l'extension ; il s'agissait de créer des principautés pour des neveux et d'enrichir des fils et filles naturels. On créait de nouvelles places, pour les revendre aussitôt; le chapeau de cardinal était mis aux enchères à prix élevé. Le jour où la prodigalité des Médicis eut mis à sec la caisse pontificale, que jusqu'alors on avait crue inépuisable, Léon X et Clém3nt VII vendirent un nombre considérable de dignités de cardinal. Gomme autrefois, d'un bout de l'Europe à l'autre, s'élevait le cri : Tout est à vendre à Rome ! A la vérité, il y avait quatre siècles qu'on le disait et qu'on l'écrivait, au dedans comme au dehors de l'Italie; mais, au commencement du xvie siècle, on était universellement convaincu que l'effronterie n'avait jamais pu être jadis aussi ouverte, aussi impudente, que celle qui s'étalait maintenant aux yeux du monde entier ; on ne pouvait supposer que l'art de tout convertir en lingots d'or, dans la religion et dans l'Église, eût jamais été aussi perfectionné. Le comte Jean-François Pic de la Mirandole, qui adressa à Léon X une épitre sur les causes des malheurs de l'Italie, signale comme un des symptômes de la profonde démoralisation et de Fimpiété de la nation italienne, ces enchères publiques, où l'on donnait les choses de la religion et de l'Eglise au plus offrant pi).
A ces causes de corruption, était venue s'ajouter, depuis l'année 1512, l'édition officielle (imprimée à Rome) des taxes en usage dans la chancellerie et pénitencerie romaine. Elle avait, il est
LA TAXE DE LA CHANCELLERIE t*>7
vrai, un antécédent dans l'ancienne ordonnance fiscale de Jean XXII ; mais à cette époque on l'avait tenue secrète, tandis qu'aujourd'hui on la mettait publiquement en vente (333). La taxe. bientôt répandue dans tous les pays, ouvrit partout les yeux sur le nombre prodigieux des réserves et défenses romaines, sur le prix de chaque transgression et de l'absolution des plus grands crimes, meurtre, inceste, etc.. On a soutenu, plus tard, que cette taxe de la chancellerie était une invention des ennemis de la papauté, mais les éditions réitérées, et publiées avec l'autorisation du pape, ne laissent aucun doute sur son origine (33C). Elles montrent dans quelle sécurité on vivait à Rome et tout ce que la curie croyait pouvoir offrir au monde. L'ennemi le plus féroce de Rome n'aurait en effet rien pu imaginer de pire que de dévoiler simplement ce mécanisme, dans lequel les lois ne paraissaient être faites que pour vendre le droit de les transgresser; dans lequel on ne concédait aux individus et aux communautés l'exercice des droits les plus naturels qu'autant qu'ils avaient payé l'usage de ces droits (337).
En général, la curie ne se préoccupait guère des écrits où on l'accusait d'être l'auteur de tout le mal dans la chrétienté, l'empoisonneuse et le mauvais génie des peuples. Mais, de temps à autre, elle se vengeait cruellement, surtout dans les cas où un orateur populaire, aimé de la foule, l'attaquait. Le jour où le carmélite Thomas Conecte, cet actif missionnaire, illustre par la sainteté de sa vie, qui avait longtemps parcouru la France, les Flandres et l'Italie en provoquant d'innombrables conversions, se permit de flageller les crimes de la curie romaine, Eugène IV le fit saisir par l'Inquisition, torturer et brûler vivant (338). Ce qu'Eugène avait fait contre Conecte, Alexandre VI le répéta a l'égard de Savonarole. Le célèbre orateur et théologien avait demandé à grands cris une réforme de l'Eglise profanée et conjuré les monarques de prêter la main à un concile œcuménique. Alexandre, en réponse, l'excommunia et menaça Florence de l'interdit. Des commissaires du pape arrivèrent, et Savonarole fut exécuté pour hérésie, avec deux de ses frères d'ordre ; les cadavres furent brûlés. Tels furent les arguments décisifs par lesquels le théologien couronné triompha du simple frère prêcheur, car Alexandre VI, en dépit de ses enfants et de ses « trois servantes » f339), était théologien. Alors qu'il n'était encore que Rodrigue Rorgia, il avait pris la route qui conduisait sûrement
au chapeau rouge ; en outre d'une glose aux règles de la chancellerie, il avait composé une défense assez savante en faveur de la monarchie universelle et de l'infaillibilité (3V0). Savonarole, de l'aveu même de ses adversaires, n'était pas seulement un des hommes supérieurs et des meilleurs théologiens de son temps, mais encore il appartenait à l'ordre ecclésiastique le pluspuissant, et il y comptait beaucoup de partisans. C'est ce qui explique qu'il fut vénéré comme un saint et un martyr de la vérité, que d'autres saints, comme Philippe Xéri et Catherine Ricci, aient témoigné en sa faveur et qu'un pape plus tard, Benoît XIV, l'ait même déclaré digne de la canonisation (3il).
L'Italie, plus encore que l'Allemagne, était la proie de la curie ; mais l'Italien supportait tout plus aisément, car les sommes que l'Europe tributaire envoyait par mille routes à la cour de Rome se répandaient ensuite dans le reste de l'Italie, par la voie du népotisme; enfin, les cardinaux et les prélats étaient en grande partie la chair de sa chair, les os de ses os. Mais, en raison même de cette parenté et de cette proximité, l'influence morale n'en était que plus morbide. Les penseurs italiens de ce temps, qui étaient à même de faire la comparaison, estimaient tous que leur nation surpassait en corruption et en irréligiosité les peuples situés plus au Xord. Machiavel déclare : « Les Italiens sont redevables au mauvais exemple de l'Église romaine et de ses prêtres d'avoir perdu toute religion et toute piété et d'être devenus un peuple méchant et sans foi (34~). » — « Plus un peuple, dit-il encore, habite près de la cour romaine, moins il possède de religion. Si cette cour allait s'établir au milieu des Suisses si pieux, les vices de la curie auraient en peu de temps ravagé ces provinces. » Le concitoyen de Machiavel, Guichardin, qui avait servi dans de hautes fonctions, pendant plusieurs années, les papes de la maison de Médicis, administré leurs provinces et commandé leur armée, ne porte pas un jugement plus favorable. « Onnesaurail (écrit-ilà propos des accusations de Machiavel) dire de la cour de Rome tant de mal, qu'elle n'en mérite encore davantage f3'3^. »
Ce que ces hommes d'État disent de la perdition morale où la curie avait jeté l'Italie, les prélats le confirment à leur manière. Isidore Chiari, évêque de Foligno, qui, au concile de Trente, avait été à même de connaître de près ses collègues épiscopaux, nous