‹ La papautiChapitre 67 sur 178 · NOUVEAUX EFFORTS EN FAVEUR DE L'INFAILLIBILITÉ · texte numérisé non relu

NOUVEAUX EFFORTS EN FAVEUR DE L'INFAILLIBILITÉ

était précisément entrée depuis Léon X dans une phase de développement.

En général, pendant la longue lutte entre les conciles et les papes de 1431 jusque vers 1450, relativement a l'autorité suprême, la question concernant le crédit du pape en matière de foi avait été reléguée au dernier plan. Au synode de Florence, les Grecs ayant repousse d'un mot les fictions de Cyrille, les théologiens n'en avaient plus parlé : on savait que ce serait une tentative complètement sans espoir que de vouloir amener les Grecs à reconnaître une pareille prétention. Au synode de Bàle, on avait occasionnellement énoncé, comme une vérité universellement reconnue, que les papes, comme chacun, étaient sujets à l'erreur dans les choses de la foi. Les théologiens du système papal, comme Torquemada, le Minorité Capistrano, le Dominicain et archevêque Antonin, qui défendirent entre 1440 et 1470 la théorie favorite de la curie de la supériorité du pape sur les conciles, découvrirent, pour soustraire le pape a la domination du concile en matière de foi, un chemin détourné, autre que celui de l'infaillibilité. Le cardinal Jacobazzi se joignit plus tard à eux. Ils prétendirent, ainsi que l'expose Torquemada, que le pape peut sans doute tomber dans l'hérésie et avancer une fausse doctrine; mais alors, en ce cas, il est déjà effectivement déposé par Dieu luimême, avant tout jugement possible par l'Église. L'Église ou le concile ne le jugent donc plus, mais ne font que proclamer le jugement divin. De sorte, que l'on ne peut pas dire véritablement qu'un pape peut devenir hérétique, puisque au moment même ou s'accomplit en lui la transition de l'orthodoxie a l'hétérodoxie, il cesse également d'être pape (366J.

D'après cette théorie, on devrait donc également dire qu'un évêque ou un prêtre n'est jamais hérétique et ne peut jamais être déposé pour hérésie, puisque Dieu l'a toujours préalablement déposé au moment même où il s'est intérieurement décidé pour une fausse doctrine. En effet, si l'on admettait une fois les dépositions divines avant toute intervention humaine, il était impossible de s'arrêter au pape, ou de dire : Dieu n'exerce sa sévérité . qu'à l'égard du pape, m?is se montre plus clément vis-à-vis des évèques et des prêtres hérétiques. Une pareille explication, si manifestement inspirée par le besoin et l'embarras, ne pouvait

satisfaire personne. Torqueniada cependant s'est cramponné a son invention : il rejette la supposition de ceux qui pensent que Dieu ne permettrait jamais que le pape émît une fausse doctrine. Il savait déjà par Gratien que les faits s'opposaient à l'emploi d'un semblable expédient. Mais, pensait le cardinal, si pourtant le pape devient hérétique, en droit, il a alors déjà cessé d'être pape : il n'est plus alors en quelque sorte que le cadavre d'un pape, sur lequel l'Eglise peut exercer la justice à son gré. Les contemporains de Torqueniada, saint Antonin, archevêque de Florence, et le canoniste Antoine de Rosellis, malgré la hauteur à laquelle ils avaient élevé la puissance papale, ne faisaient résider cependant l'infaillibilité que dans l'Llglise entière et dans sa représentation, les conciles. D'après le premier, c'est seulement lorsqu'il est réuni à l'Eglise, et conseillé par elle, par le concile, que le pape est ;i^ l'abri de l'erreur (567).

Ainsi donc, au milieu de toutes ces opinions, on n'avait point encore d'infaillibité papale, et la proposition subsistait toujours : Le pape peut être hérétique. Alors, l'Église ou le concile doit d'abord lui dire: Dépose-loi, toi-même. S'il refuse, le concile prononce sa déchéance. Telle est la conclusion à laquelle était en dernier lieu arrivé le cardinal Jacobazzi (36S). De même, il rapporte encore la prière du Christ à l'Église et non pas au successeur de Pierre (369), ainsi qu'avait fait avant lui Thomas Netter ou Waldensis (370). Silvestre de Prierio, alors maître du palais, n'allait pas plus loin. « Le pape, dit-il, n'erre pas, conseillé par le concile (371). » Thomas de Vin ou Gajétan a été le premier à reconnaître la complète infaillibilité du pape. C'est lui qui fit attaquer par Léon X, pour la première fois, l'autorité des décrets de Constance et de Bàle sur la puissance des conciles, autorité si solennellement reconnue et garantie par les papes précédents ; toutefois, même dans le décret dont il s'agit, que le pape fit rendre à son concile italien, le nom du synode de Constance ne fut pas une seule fois prononcé (37'2).

Il était temps désormais de couronner l'édifice du système papal en déduisant les conséquences du principe de l'infaillibilité, dont Thomas, abusé, avait jeté les prémisses. On opposa donc aux décrets des deux conciles les falsifications que nous connaissons, les citations forgées et les faux canons des conciles orientaux et des Pères. Cajétan osa même produire en faveur de sa thèse les plus gros-

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sières et les plus palpables de ces falsifications, par exemple celle d'après laquelle Augustin aurait présenté les lettres des papes comme des écrits canoniques (573). Aux fables empruntées à Thomas, il ajoutait encore sa propre imposture, en mutilant la célèbre censure de la proposition de YViklef à Constance, qui lui était tout particulièrement incommode (57().

Cajétan était le type de ces flatteurs et théologiens de cour que plus tard Garaffa et les autres auteurs du mémoire de 1538 marquèrent au fer rouge, comme les séducteurs des papes et les fauteurs de la corruption et de la ruine de l'Eglise, par leur doctrine du pouvoir absolu. C'est lui qui inventa le mot, dont l'administration des papes Médicis et de leurs successeurs immédiats a fourni le commentaire pratique. L'Église catholique est la servante née du pape (373); et pourtant, ce même homme avait été le témoin des règnes d'un Sixte IV, d'un Innocent VIII et d'un Alexandre VI.

Toutefois, la nouvelle doctrine de Cajetan ne s'imposa pas immédiatement à Rome. 11 dut paraître scabreux à bien des gens d'affirmer tout a la fois l'infaillibilité papale, et de déclarer erronées toute la série des bulles du pape, qui avaient confirmé et expliqué les décrets de Constance incontestablement dogmatiques. Innocent VIII avait encore reconnu, en i486, l'orthodoxie de l'Université de Paris, a une époque où, au nom de celle-ci, ses théologiens Almain et Jean Maior flétrissaient comme une hérésie la supériorité du pape sur le concile, et où dans toute la France et l'Allemagne on enseignait dans ce sens. Le cardinal de Lorraine certifia le fait au synode de Trente, sans soulever la moindre protestation. Le pape Adrien VI fut élu au siège pontifical, alors que chacun savait qu'étant professeur de théologie à Louvain, il avait affirmé, dans son principal ouvrage de théologie, que plusieurs papes avaient été hérétiques et qu'il était positif qu'un pape pouvait soutenir une hérésie dans ses décisions ou dans ses décrétais (57,i). Cette apparition, sur le trône de saint Pierre, d'un pape, tellement dépourvu du sentiment de son infaillibilité, qu'il fil réimprimer son ouvrage à Rome même, et en qualité de pape, ne laissa pas que d'exercer quelque influence. On osa encore défendre en Italie l'autorité des deux conciles et de leurs décrets, et proclamer cpie le système papal ne pouvait se soutenir, ni au point de vue de l'histoire, ni a celui du droit. Le livre de l'évêque

Ugoni de Famagusta entreprit cette démonstration; il reçut même l'approbation et les éloges de Paul III, quoiqu'il se permît de réfuter Torquemada et d'établir en principe le pouvoir judiciaire du concile sur le pape (37~). De même, le célèbre mémoire de 1538 laisse clairement reconnaître par son contenu tout entier que ses auteurs n'étaient nullement favorables à l'hypothèse de l'infaillibilité : les cardinaux Caraffa, Pôle, Sadolet, Gontarini et leurs collaborateurs Frégoso, Giberto, Aleandro, Badia et Cortese y tracent une loyale description de la situation de l'Église à Rome et en Italie et montrent qu'ils étaient très vivement émus par les erreurs religieuses, les méprises et les faux principes des papes (578). Au moment où ces hommes dépeignaient la misère, les ravages, la ruine même de l'Église que les papes avaient occasionnés parleur aveuglement, par la fausse doctrine de leur omnipotence arbitraire, ils étaient certainement fort loin de croire que le Christ avait accordé à chaque pape,' par son infaillbilité dogmatique, le privilège de « raffermir ses frères », tandis que ce même pape affaiblissait et ébranlait toute l'Église par ses ordonnances révolutionnaires.

Cet état d'esprit doit d'autant moinssurprendrequ'Aleandro, une dizaine d'années auparavant, avait déjà mis la curie en garde contre les sophismes de l'école et l'avait invitée à revenir à la théologie positive, qui seule désormais pouvait avoir quelque influence (579). Le sens historique était éveillé et avait élargi l'horizon. Bien des faits avaient été exhumés, dont les temps antérieurs n'avaient aucun soupçon, et leur étrangeté invitait à s'assurer si les bases du système transmis par héritage étaient vraies ou fausses. Mais à cette époque, c'est-à-dire dans la première moitié du xvie siècle, il était inévitable que celte investigation portât avant tout sur l'autorité doctrinale du pape. Et alors, en effet, s'ouvrent aussitôt des points de vue tout nouveaux : aux papes traditionnels Vigile et Anastase, dont la scolastique s'occupait déjà, vient alors s'ajouter toute une série d'autres pontifes, ayant enseigné des erreurs ou contredit la doctrine de leurs devanciers, et parmi les erreurs et contradictions de ces papes, on signale tout particulièrement les suivantes :

Le pape Pelage Ier, jadis, avec toute l'Église d'Orient et d'Occident, avait déclaré l'invocation de la Trinité dans la cérémonie du bap-

tême pour absolument nécessaire, mais contrairement à lui, Nicolas 1er venait assurer aux Bulgares que le baptême au seul nom du Christ suffisait entièrement (380). Il exposaitdonc les chrétiens de ce pays au danger d'un baptême non valable. C'est ce même pape qui déclara nulle la confirmation donnée par les prêtres grecs, suivant l'antique tradition de l'Église d'Anatolie, et enjoignit de faire confirmerànouveau par un évêque ceux qui l'avaient été déjà. Ce pape refusait ainsi à toute l'Église grecque la possession d'un sacrement, et jetait le germe d'une irritation, qui conduisit ensuite à un schisme définitif (381).

Célestin III essaya de relâcher le lien du mariage, en déclarant que si l'un des époux devenait hérétique l'union était rompue. Innocent III rejeta cette décision, et Adrien VI, à ce propos, qualifia même Célestin d'hérétique. On a. plus tard, fait disparaître cette décrétale des collections manuscrites des ordonnances, mais le théologien espagnol Alphonse de Castro affirme l'avoir vue dans les manuscrits (582).

Innocent III, voulant montrer la puissance papale dans tout l'éclat d'une omnipotence divine, inventa la nouvelle doctrine d'après laquelle le lien spirituel qui unit l'évêque à son diocèse était encore plus intime et plus indissoluble que le lien entre l'époux et l'épouse qu'il déclare « charnel ». Dieu seul, d'après lui, s'est réservé de rompre ce lien, c'est-à-dire de transférer un évêque d'une Église dans une autre. Or, le pape étant le représentant du vrai Dieu sur terre, c'est à lui, et à lui seul, qu'il appartient de rompre ce lien sacré et indissoluble, non point en vertu de son autorité humaine, mais au nom de son pouvoir divin ; et ce n'est pas un homme qui délie, mais Dieu (383). La conclusion immédiate et implicite était de permettre au pape de rompre les liens moins puissants et moins sacrés de l'union charnelle, et ici, Innocent a perdu de vue cette conséquence, en rejetant solennellement la décision de Célestin III sur le droit qu'avait le pape de dissoudre le lien du mariage; il s'est donc involontairement contredit luimême (58\). C'est ce que plusieurs canonistes ont accepté comme une juste déduction de sa doctrine.

Innocent III s'est montré d'une profonde ignorance en théologie en déclarant que le cinquième livre de Moïse, parce qu'il s'appelait Deuteronomium, c'est-à-dire le second livre de la loi,

devait également être valable pour l'Eglise chrétienne, puisqu'elle était la seconde Eglise (585). Le grand pape semble n'avoir jamais lu le Deutéronome : sans quoi, il eut pu difficilement avoir la pensée de rendre obligatoires pour les chrétiens les défenses de l'Ancien Testament, relatives à la nourriture, au port des vêlements de laine et de lin, de prescrire les holocaustes, les lois pénales si cruelles et les non moins sanguinaires lois de la guerre chez les juifs. Et, comme le Deutéronome permet aussi aux. Juifs de se séparer d'une femme qui leur déplaît et d'en prendre une autre. Innocent lui-même courait le risque de tomber dans une plus grave erreur encore que Gélestin III, par rapport à la doctrine de l'Église sur le mariage (386).

L'histoire des approbations et persécutions alternatives que l'ordre des Franciscains a eu à souffrir de la part des papes est tout particulièrement instructive en ce qui nous occupe (387).

Nicolas III, dans la décrétale Bxiit, qui seminat, donnant une interprétation de la règle de Saint-François, déclare que la renonciation à toute propriété personnelle et corporative était méritoire et sainte, que le Christ lui-même l'avaient enseignée et confirmée par son exemple, ainsi que les premiers fondateurs de l'Église. Par conséquent, tout ce dont les Franciscains avaient l'usage, ils ne le posséderaient plus qu'à titre d'usufruit, mais non de propriété ; d'après l'ordre du pape, le droit de propriété revenait à l'Eglise romaine.

Nicolas ajoute expressément à cette décrétale que l'explication qu'il y donnai! de la règle de Saint-François devait être définitivement maintenue et lue dans les écoles, et interprétée mot à mot comme toute autre constitution ou décrétale. Il défendait, sous peine d'excommunication, toute glose qni l'expliquerait contrairement au texte littéral.

Il n'y a pas le moindre doute qu'en cette circonstance Nicolas n'ait eu l'intention d'émettre une solennelle décision doctrinale; il ne s'adresse pas dans son explication seulement à l'ordre des Franciscains, mais encore aux écoles (les Universités) et à l'ensemble de l'Église.

Clément V ensuite renouvela, dans la décrétale Exivi de Paradiso, la disposition relative au droit de propriété revendiqué par l'Éslise romaine sur les biens des Franciscains. Jean XXII, de

même dans la bulle Quorundam, s'explique encore dans le même sens, en disant que la prescription de Nicolas III et Clément V était salutaire, inattaquable et claire. Mais, peu de temps après, Jean entra en conflit avec les Franciscains, en partie, parce qu'il cherchait a réprimer leur exagérations de pauvreté évangélique, dont ils poussaient limitation jusqu'au ridicule, en partie parce que du sein de l'ordre des Franciscains de violentes accusations s'étaient élevées contre la dépravation de la curie papale et que l'on y réclamait hautement une grande réforme de l'Eglise. Dès ce moment, le pape commença il atténuer progressivement la constitution de Nicolas III. dans la mesure où il pouvait l'affaiblir sans nuire au crédit de son prédécesseur. II supprima d'abord la peine d'excommunication, attachée à toute interprétation non littérale de l'explication de la rèide de Saint-François ; puis, il combattit certaines dispositions de la constitution.

Pendant ce temps la violence du différend augmentait. Les Spirituels, alliés a Louis de Bavière, commencèrent à désigner Jean comme un hérétique. Celui-ci alors déclara dans une nouvelle bulle, Quia vir reprobus, que toute la distinction entre la simple jouissance et la propriété d'une chose était impossible et qu'elle n'était avantageuse ni pour l'Église, ni pour la perfection chrétienne; finalement, il rejetait, comme hérétique et contraire à la doctrine catholique, les préceptes de son prédécesseur, suivant lesquels le Christ et les apôtres auraient été les prototypes, en paroles et en action, de cette pauvreté a laquelle visaient les Franciscains.

C'est ainsi qu'on offrait a l'Église ce spectacle troublant d'un pape en accusant franchement un autre d'hérésie. Ce que Nicolas III et Clément V avaient, en de solennelles décisions, loué comme juste et saint, le pape suivant le flétrissait, comme nuisible et injuste, dans une non moins solennelle déclaration (588). Aussi les Franciscains renouvelèrent-ils avec d'autant plus d'autorité contre Jean XXII l'accusation d'hérésie, « attendu que cequi avaitété une fois défini par les papes dans la foi et dans les mœurs, a l'aide des clefs de la sagesse, ne devait pas être mis en doute par leurs successeurs » (38<J).

En riposte, Jean XXII condamna les écrits de plusieurs de leurs théologiens, comme ceux de d'Oliva, et livra à l'Inquisition toute l'association des Spirituels ou Fratricelli, ainsi qu'on nommait

ceux qui faisaient profession d'extrême pauvreté. De 1316 à 13.">2, cent quatorze d'entre eux périrent par le feu, martyrs de la pauvreté évangélique mal entendue et de 1 infaillibilité papale, car ils appartenaient aux premiers défenseurs de cette théorie, alors encore nouvelle dans l'Eglise.

Après de longues et dures persécutions, les Spirituels obtinrent sous Sixte IV quelques satisfactions. Ce pape fit à nouveau examiner les écrits de leur théologien et prophète d'Oliva, et, au contraire de Jean XXII, les fit reconnaître comme orthodoxes f590). D'autres papes, dans la suite, reprirent pour l'Eglise romaine la propriété des biens de l'ordre que Jean XXII avait refusée.

Ce sont encore aujourd'hui les mêmes erreurs et contradictions papales qui font apparaître l'infaillibilité du pape sous l'aspect le plus scabreux. Les théologiens de la curie, comme Cano par exemple (591), se sont, il est vrai, donné tout le mal possible pour les atténuer ; mais aucun esprit sérieux ne pourra accorder qu'ils y soient parvenus. A ces erreurs et contradictions, il nous en faut ajouter ici encore quelques autres.

Innocent I" et Gélase I", le premier dans une lettre au synode de Milève, le second dans son épître aux évèques de Picenum, ont déclaré qu'il était absolument indispensable de donner la communion aux petits enfants, car ceux qui mouraient sans l'avoir reçue allaient droit à l'enfer (392). C'est cette doctrine que le concile de Trente, mille ans plus tard à la vérité, couvrait d'anathèmes.

Une autre grave erreur dont une série de papes se sont rendus coupables est celle des réordinations, déjà mentionnées plus haut (593).

Dans tous les cas cités, doctrine et pratique dépendaient étroitement l'une de l'autre : les papes n'agirent comme ils firent que parce qu'ils avaient une fausse idée de la force et de la nature du sacrement, idée des plus funestes dans ses conséquences ; et, si à cette époque on les eût universellement tenus pour infaillibles, il en fût résulté une confusion à perte de vue non seulement en Italie, mais dans toute l'étendue de l'Église.

Etienne II (III) permit de rompre le mariage avec une femme serve et de prendre une autre femme ; tandis que les autres papes ont toujours déclaré indissolubles les unions entre libres et serfs (594). C'est encore Etienne qui décida qu'un baptême admi-

nistré avec du vin dans une nécessité pressante était un sacrement valable (595).

Nicolas II, au synode de Rome en 1059, renouvela l'hérésie capernaïte, rejetée par l'Église entière et contradictoire avec le dogme de l'impassibilité du corps du Christ ; erreur qui consistait à croire que dans l'Eucharistie on touchait sensiblement (sensualiter*) avec les mains le corps du Christ, qu'on le brisait et le broyait avec les dents. Nicolas contraignit en même temps à ce synode Bérenger à confesser cette erreur (396J. Lan franc reproche à Bérenger d'avoir voulu plus tard rendre responsable de cette doctrine le cardinal Humbert au lieu du pape.

Un des documents dogmatiques les plus amples que les papes aient jamais émis nous est fourni par le décret d'Eugène IV aux Arméniens, en date du 22 novembre 1439, trois mois après que le départ des Grecs eut mis fin au synode de Florence. C'est une confession de foi de l'Église romaine, qui devait servir de règle aux Arméniens pour la doctrine et la vie ecclésiastique, sur les points dont ils s'étaient écartés jusqu'ici. Les dogmes de l'unité de l'être divin, de la Trinité, de la nature humaine du Christ et des sept sacrements y sont exposés. Et le pape assure, en outre, que ce décret, publié avec tant de solennité, a obtenu l'approbation du concile, c'est-à-dire des évêques italiens qu'il avait encore retenus a Florence (59?).

Si ce décret du pape avait été véritablement la règle de la foi (598), l'Église d'Orient en ce cas, au lieu de sept, n'aurait encore que quatre sacrements ; quant à l'Église d'Occident, elle aurait manqué pendant huit cents ans au moins de trois sacrements et parmi eux d'un, dont l'absence aurait rendu tous les autres sans valeur, à l'exception d'un seul. Eugène IV précise dans ce décret la forme et la matière, la substance des sacrements ou des choses dont, par suilede leur présence ou de leurabsence, dépend, d'après la doctrine générale, l'existence du sacrement lui-même. Il indique une forme de la confirmation qui n'a jamais existé dans l'une des moitiés de l'Église et qui n'a commencé à être en usage dans l'autre qu'après le x' siècle (599). Il en agit de même avec la pénitence. Ici encore, il donne comme forme essentielle du sacrement une formule que l'Église grecque n'a jamais connue et que l'Église d'Occident a ignorée pendant onze cents ans (600). A l'égard du

sacrement de l'ordination, si l'attouchement des vases et les paroles qu'on doit prononcer à ce moment sont donnés comme matière et forme (601), il s'ensuit que l'Église latine, pendant mille ans, n'a eu ni prêtres ni évêques ; pareillement du reste à l'Église grecque, qui ne s'élant jamais approprié ce rite, ne possède encore do nos jours ni prêtre ni évèque et manque par conséquent des sacrements, à l'exception du baptême et peut-être du mariage (60-).

Il est remarquable que ce décret, avec lequel subsiste ou s'écroule dans l'Eglise l'infaillibilité papale ou la hiérarchie tout entière, y compris les sacrements, soit cité, rappelé et réfuté par tous les dogmatistes, mais que jamais les partisans de l'infaillibilité papale ne s'aventurent à le discuter : ni Bellarmin, ni Gharlas, ni Aguirre, ni Orsi, ni les autres apologistes de la curie n'en touchent un mot.

Ce furent précisément les hommes, qui avaient le plus contribué à répandre la doctrine de l'infaillibilité personnelle des papes, qui apprirent à leurs dépens que celte doctrine rendait la corruption et les abus ecclésiastiques introduits ou consacrés par les papes « infaillibles » eux-mêmes, plus indéracinables que jamais, et faisait ainsi échouer d'autant plus sûrement tout essai de réforme. Gajétan, ayant conquis par ses services au synode de Latran le chapeau de cardinal, s'avisa sous Adrien VI, toujours accessible à des réflexions de ce genre, de devenir pensif au sujet de la simonie de la curie : il osa se scandaliser du trafic journalier des évêchés, des bénéfices, des dispenses, et des indulgences qui devaient ainsi finir par perdre toute leur valeur. Il souleva contre lui un mécontentement général. Quelle folie, s'écriait-on, veut-il donc transformer Rome en un désert inhabité? Affaiblir la papauté? Enlever au pape, déjà trop endetté, les ressources indispensables pour gérer le pontificat? Ce que le pape peut donner pour rien, ne peut-il pas aussi le vendre ? (603). Et, afin d'empêcher Cajétan de nuire à Rome, on l'envoya comme légat en Hongrie.

Un autre protecteur de la théorie de l'infaillibilité, qui s'efforçait de lui donner droit de cité en Belgique, le théologien de Louvain, Ruard Tapper, revint, en 1552, considérablement désenchanté du concile de Trente. Il avait, suivant ce que nous apprend son ami, l'évêque Lindanus, vu de près les mœurs romaines, les pratiques de la curie, uniquement calculées en vue de remplir une bouche béante, toujours affamée, l'hypocrisie des chefs, la vénalité des

L'INFAILLIBILITÉ REPOliSSÉE EN EUROPE 187

choses de l'Église. Il ne fallait plus, pensait-il maintenant, disputer avec les protestants sur la profonde corruption et la décadence de l'Église, mais la déplorer (60i).

Le troisième des pères théologiques de l'infaillibilité papale était un contemporain de Tapper, l'espagnol Melchior Cano, qui assistait également au synode de Trente. Jusqu'à Bellarmin, son ouvrage sur les principes théologiques et les preuves de l'infaillibilité demeura la source principale où puisèrent tous les infailli— bilistes. Mais l'expérience qu'il fit lui-même des effets de cette doctrine sur les papes et la curie, il la résuma plus tard en quelques mots dans la consultation qu'il rédigea sur l'ordre du roi d'Espagne: « Celui qui croit pouvoir guérir Rome la connaît bien mal ; toute l'administration de l'Église a été transformée là-bas en un vaste commerce, en un trafic sordide, réprouvé par les lois divines, humaines et naturelles (603). »

Hors de l'Italie, l'hypothèse de l'infaillibilité n'avait encore, au xvr siècle, que peu de partisans, jusqu'au moment où commença la puissante influence des Jésuites. En Espagne, au xv* siècle, le théologien le plus distingué de ce pays, Alphonse Madrigal, surnommé Tostado, avait encore affirmé la subordination du pape au concile en matière de foi, conformément aux décrets de Constance et de Bàle. L'évèque espagnol André Escobar avait été plus loin encore dans ce sens. Ce fut l'Inquisition seule qui, en rendant toute contradiction impossible, réussit à faire admettre généralement dans celte contrée la doctrine jésuitico-romaine.

En Allemagne, les théologiens catholiques, qui combattaient la doctrine protestante, étaient encore, sans exception, du côté des conciles, avant la domination des Jésuites sur les Universités et sur les cours. Ils voyaient quelle arme terrible l'adoption de l'infaillibité papale offrirait au protestantisme contre l'Église catholique et comprenaient qu'aussitôt l'Église y perdrait son privilège d'immutabilité dogmatique. Cochlaeus, Witzel, l'évèque Nausea, de Vienne, la repoussèrent: « Ce serait trop dangereux, dit ce dernier, de faire dépendre notre croyance du jugement d'un seul homme, le monde est plus grand que la ville (6U6). »

En France, sous l'influence puissante de l'Université de Paris, personne ne doutait de la supérioritédes conciles et la suppression, impatiemment supportée, de la pragmatique sanction de Bourges

n'avait point modifié les sentiments. Quant aux prélats italiens, ;i l'époque du synode de Trente, ils s'exprimèrent avec plus de platitude que jamais. L'évêque Gornelio Musso, de Bitonto, prêchant à Rome sur l'épître aux Romains de saint Paul, dit : « Ce que le pape dit, nous devons l'accepter, comme si Dieu lui-même le disait. Dans les choses divines, nous le tenons pour Dieu ; dans le domaine des mystères de la foi, je croirais plus en un seul pape qu'en mille Augustin, Jérôme et Grégoire (607J. » C'est probablement en vertu de cette manière de voir que Ton n'a pas jugé nécessaire à Rome de posséder une édition des Pères (608).

S' 3 — Nouveaux efforts pour faire triompher les idées grégoriennes. — La bulle Cum ex apostolatus offlcio et la bulle de la Sainte- Cène.

Au xvi' siècle, le puissant mouvement des esprits entraîna la théologie dans de nouvelles voies et força les théologiens à employer une autre méthode ; la curie romaine à ce moment, encouragée par les succès de l'Ordre des Jésuites, par la situation dominante en Europe de la cour d'Espagne, toute dévouée à sa cause, et par la soumission d'Henri IV de France, crut pouvoir reconquérir sa puissance, tout au moins en Occident. L'interdit contre Venise (1606) montra l'audace que Rome se croyait permise. L'Inquisition, sous une forme rajeunie et amplifiée par sa succursale, la congrégation de l'Index, redevint alors l'institution favorite de Rome. L'activité d'un inquisiteur était la meilleure recommandation et la route la plus directe pour atteindre au chapeau rouge et même à la tiare pontificale. Paul IV avait déjà déclaré que l'Inquisition était l'unique soutien du trône papal en Italie. Deux remarquables et importants documents montrent le but auquel on aspirait désormais et comment on allait accommoder les idées grégoriennes aux conditions de l'Europe du xvie siècle.

Paul IV avait proclamé sa bulle Cu m ex apostolatus officio avec une solennité toute particulière, et véritablement ex cathedra. H l'avait délibérée avec les cardinaux, la leur avait fait contresigner, et, « en vertu de la plénitude de sa puissance apostolique (609), définissait maintenant » les propositions suivantes :

Bl LLE Cl'M EX AP0ST0LATUS OFFICIO 189

1° Le pape, qui, en sa qualité de ponlifex maximus, est le représentant de Dieu sur la terre (610), possède la plénitude de la puissance sur les peuples et les royaumes; il juge chacun et ne peut dans ce monde être jugé par personne.

2" Monarques, princes. évêques,tous, aussitôt qu'ils tombent en hérésie ou se séparent de l'Église, sont irrévocablement déposés, sans qu'il soit besoin d'une formalité légale quelconque; privés pour toujours de leur droit de souverain et passibles de la peine de mort. Dans le cas de repentir et de conversion, on les enfermera dans un cloître pour y faire pénitence, au pain et à l'eau, leur \ie durant.

3° Personne ne doit prêter aide, pas même celle de la pure humanité, ;i un prince déclaré hérétique ou schismatique. Le monarque qui contreviendrait à cette défense sera aussitôt privé de ses terres ou possessions, lesquelles reviendront alors en partage aux princes soumis au pape, qui s'en empareront (tlM).

4° Si l'on découvre, dans la suite, qu'un pape ou un évèque a jadis montré des sentiments hérétiques ou schismatiques, tout ce que ce prélat aura fait depuis cette époque sera nul et annulé (6t2).

Voila donc, en 1558, la déclaration de la papauté la plus solennelle qu'elle ait jamais émise, qu'elle a fait signer par les cardinaux, et, que, dans la suite, Pie V a encore spécialement confirmée et renouvelée : le pape, au nom de sa toute-puissance, peut déposer tout monarque, livrer tout pays a une invasion étrangère, arracher a tout possesseur sa propriété, et cela, sans la moindre formalité de droit, et pas même pour s'être écarté de la doctrine approuvée ;i Rome ou pour s'être séparé de l'Église, mais bien pour avoir simplement donné asile à un fugitif; c'est-à-dire, autant de mesures où ne sont respectés ni le droit d'une dynastie, ni le droit d'une nation, et qui n'auraient d'autre effet que de livrer les peuples aux horreurs d'une guerre de conquête. Enfin, a ce tableau, il faut encore ajouter la doctrine par suite de laquelle tous les actes officiels et les dispensations de sacrements d'un pape ou d'un évèque seraient nuls, si l'on suppose que vingt ou trente ans auparavant, ces prêtres ont eu quelque pensée hérétique sur un point quelconque de doctrine. La dernière disposition contient une négation si violente et si éclatante des principes universellement reçus dans l'Église, sur la force et la valeur des sacrements,

i!H) LES TEMPS MODERNES

qu'elle a dû paraître incompréhensible aux théologiens (6i;f) ; Rome avait déjà cependant à diverses reprises méconnu ces principes. Il est probable qu'on eût vu se reproduire de nouveau les tristes maux qui avaient jadis affligé l'Eglise à la suite de pareilles doctrines, si les plus zélés partisans eux-mêmes de la théorie de l'infaillibilité, les théologiens jésuites, n'avaient pas craint de s'approprier le principe de ce pape et de ses cardinaux ; Paul IV cependant menaçait de la colère divine tous ceux qui se révolteraient contre son décret. Bellarmin lui-même, quarante ans plus tard et à Home même, a enseigné qu'un pape ou évèque ne perdait nullement son pouvoir, pour être ou avoir été intérieurement hérétique ; sans quoi rien n'offrirait plus de sécurité et l'Église entière serait ébranlée.

L'autre document a produit des effets bien autrement puissants et durables. Nous voulons parler de la bulle de la Sainte-Cene (6M). a laquelle les papes ont travaillé pendant plusieurs siècles, et dont la rédaction définitive tombe sous le pontificat d'Urbain VIII (1627). Elle fit sa première apparition sous Grégoire XI en 1372, sous des traits encore à peine ébauchés. Grégoire XII (1411) la renouvela et sous Pie V, en 1568, elle reçut, avec quelques additions, son dernier caractère. Son but était de servir de loi éternelle a la chrétienté, et surtout de canon auxévèques, aux pénitenciers et aux confesseurs, lesquels, au confessionnal, devaient la graver profondément dans la conscience des croyants. Si jamais un document a porté l'empreinte d'une « décision ex cathedra », c'est certainement celui-ci, que tant de papes ont confirmé tour a tour.

Cette bulle excommunie et maudit tous les hérétiques et schismatiques ; tous ceux qui leur donnent asile, les favorisent et les défendent; par conséquent, tous les princes et magistrats qui autorisent les hérétiques à séjourner dans leurs pays. Elle excommunie et maudit tous ceux qui. sans autorisation pontificale, lisent, détiennent ou impriment les livres d'hérétiques ; tous ceux qui en appellent des décrets du pape à un prochain concile général, que ce soient des individus, des universités ou autres corporations. Elle intervient dans l'autonomie de l'État et dans ses droits de souveraineté, pour y lever des impôts ou établir des péages, pour y exercer la justice, punir les criminels ecclésiastiques; tandis qu'elle menace d'excommunication et d'anathème ceux qui accom-

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