DÉFINITION DE L'INFAILLIBILITÉ
quelques cardinaux et laisse de côté ceux chez lesquels il présume une autre opinion que la sienne?
Cette question devint brûlante à dater de 1713, dès que Clément XI eut publié sa célèbre bulle Unigenitus, pour la rédaction de laquelle il ne s'était adjoint que quelques cardinaux de son opinion. Cet incident, pour les Jésuites, éclaira d'un nouveau jour la difficile question des signes auxquels se reconnaissait une décision dogmatique ex cathedra. Ils paraissent avoir compris alors qu'il valait mieux écarter complètement les conditions de la consultation et de l'enquête préalable ; qu'il était préférable de faire du pape seul l'organe absolu de l'Esprit divin, tout en y apportant deux autres restrictions, à savoir: la première, inventée par Bellarmin, exigeant que le décret fût adressé à l'Église entière; et la seconde, imaginée par Cellot, imposant au pape de maudire tous ceux qui ne seraient pas de son avis. Ainsi donc, depuis cette doctrine soutenue par Perrone (64x), et probablement admise par l'Ordre entier, le pape est accessible à Terreur s'il ne communique une instruction qu'à l'Eglise française ou allemande; et son infaillibilité serait très sujette à caution le jour où il négligerait de crier anathème à ceux qui ne penseraient pas comme lui. Toutefois, la théologie de Perrone n'ayant pas encore acquis dans l'Église la valeur d'un symbole, pas même l'autorité de la Somme de saint Thomas, son explication de la notion ex cathedra avait peu dechances de réunir toutes lesopinions. Cette notion par conséquent, malgré l'immense portée qu'on allait bientôt lui donner, appartenait toujours aux obscures et ténébreuses matières de la dogmatique, chaque infaillibiliste demeurait donc libre de fabriquer pour son usage privé sa propre définition de la décision ex cathedra.
Une infaillibilité personnelle s'étend inévitablement plus loin que la liberté d'erreur d'une grande communauté, telle que l'Église catholique ou d'une assemblée représentant cette Église. L'Église est assurée contre de fausses doctrines dans son ensemble : elle n'apostasiera pas du Christ et des apôtres; elle ne reniera pas la doctrine jadis reçue et propagée dans son sein. Si c'est un concile qui prononce sur la doctrine, il rend précisément un témoignage par sa voix. Les évêques témoignent, chacun pour la partie de l'Eglise connue de lui, que telle doctrine déterminée a étéjusqu'ici enseignée et crue dans cette partie de l'Église. Ou bien ils témoi-
gnent que telle ou telle vérité est nécessairement contenue dans les doctrines accréditées jusqu'à ce jour, et que si elle n'a pas été jusqu'ici formulée expressément, elle en est néanmoins une conséquence logique. Puis l'Église elle-même, à son tour, en acceptant ou en rejetant le concile ou ses décrets, décide en dernière instance, si ce témoignage a été rendu avec exactitude, si la liberté et une impartiale véracité ont régné parmi les évêquesdu synode.
Ici donc la certitude et l'infaillibilité reposent entièrement sur le terrain solide des faits. L'Église ne se lance pas à la découverte de nouvelles doctrines ; elle ne cherche pas à créer du nouveau, mais simplement à conserver et à protéger sa possession héréditaire. Le sens d'une décision rendue par les évêques réunis n'est autre que celui-ci : ainsi ont cru nos prédécesseurs, ainsi croyonsnous, et ainsi croiront ceux qui viendront après nous. Une grande société, une Eglise entière n'est pas exposée au danger de se surfaire elle-même et de se targuer présomplueusement d'une illumination d'en haut. Pour elle, n'existe aucune tentative de faire prévaloir une vue ou une opinion subjective particulière. Livrée à elle-même elle se renferme naturellement dans les limites de la tradition, de ce qui a été cru toujours et partout.
Tout autre est le phénomène, si l'on constitue une personne seule la dépositaire de l'infaillibilité. Aussi longtemps que ses mandataires au concile conservent leur indépendance apostolique, l'Eglise entière ne peut être opprimée ou séduite au point que ses représentants rendant un témoignage inexact, donnent l'opinion ou la doctrine d'une école ou d'un parti pour la croyance constante et générale de toute la chrétienté catholique. Un pape seul, au contraire, est toujours exposé au danger de se laisser gagner par l'influence de flatteurs et d'intrigants qui le poussent à émettre des décisions dogmatiques. On exploite sa prédilection pour telle opinion théologique, ou pour un certain ordre religieux et ses doctrines favorites ; ou bien son ignorance de l'histoire des dogmes, ou encore sa vanité et le désir de glorifier son pontificat par une décision mémorable et soi-disant avantageuse pour le siège romain, de rattacher son nom à quelque grand acte dogmatique faisant époque dans l'Église. Et rien de plus facile pour un pape que d'écarter de lui toute contradiction, car, en général, personne, sans y être formellement sollicité par lui, n'osera lui faire seulement une repré-