‹ La papautiChapitre 73 sur 178 · EFFETS DE L'INFAILLIBILITÉ SLR LES PAPES · texte numérisé non relu

EFFETS DE L'INFAILLIBILITÉ SLR LES PAPES

sentation ou exprimer une objection. Dans l'Ame de cet homme s'élabore aussitôt sans efforts la flatteuse hallucination si agréable au vieil Adam, qui lui fait prendre ses désirs et ses pensées pour autant de suggestions divines : il se persuade qu'il est placé sous la direction spéciale et pleine de grâces du ciel, et qu'une fois assis sur le trône de saint Pierre, de même que la plénitude du pouvoir, de même la plénitude de la vérité et de la connaissance descend dans son sein tout naturellement. Et il le croira d'autant mieux et d'autant plus vite que ses connaissances seront moindres, et qu'il aura moins le pressentiment ou l'intelligence des objections ou des difficultés qui empêchent les théologiens instruits d'accepter une opinion doctrinale. Dans ces conditions, un pape même bien intentionné peut se figurer que, loin d'exagérer son mérite, il n'est que le très humble organe de l'Esprit Saint parlant par sa bouche.

Un des papes dont le gouvernement a laissé les plus tristes souvenirs, Innocent X, a avoué lui-même qu'occupé toute sa vie d'affaires juridiques et de procès, il n'entendait rien a la théologie : ce qui ne l'empêcha point, en condamnant les cinq propositions sur la grAce, de soulever une dispute qui a duré plus d'un siècle et n'a jamais reçu de solution. Il avait, disait-il à l'évèque de Montpellier, reçu de Dieu une si grande ouverture d'esprit, que le sens de l'Écriture Sainte lui était devenu clair, et qu'il avait aussitôt compris les subtilités les plus embrouillées de la scolastique. Il avait, ainsi qu'il s'exprimait à un autre prêtre (Aubigni), senti la présence tangible du Saint-Esprit; il n'avait besoin ni de synode, ni même d'une consultation des cardinaux; l'avis de quelques moines choisis par lui lui suffisait. « Tout ceci dépend de l'inspiration du Saint-Esprit », disait-il aux théologiens venus de Paris (6i9).

A l'égard d'un pape des temps modernes, un homme d'Etat en résidence à Rome écrivait de Grégoire XVI « que celui-ci se réjouissait naïvement de sa haute situation, surtout parce qu'il croyait ainsi devoir avoir raison en toutes choses. Quand Gapaccini lui soumettait un projet en matière de finances, et que ni l'homme d'État, avec son fin génie, ni le souverain avec les meilleurs arguments de son cru, ne parvenaient à se convaincre l'un l'autre, Grégoire parfois s'écriait : « qu'il était pape, qu'il ne

pouvait donc se tromper, qu'il devait tout savoir mieux que personne » (63°).

Tout pouvoir absolu corrompt l'homme auquel il est échu. L'histoire entière en fait foi. Si ce pouvoir est un pouvoir spirituel gouvernant la conscience des hommes, le danger d'une exagération d'orgueil n'en est que plus grand; car la possession d'une pareille puissance exerce un attrait tout particulièrement séducteur, et prédispose aussitôt a s'abuser soi-même, en ne prêtant que trop aisément à la propre passion de dominer l'apparence du souci pour le salut d'autrui. Si, en outre, l'homme investi d'une puissance aussi illimitée nourrit la pensée qu'il est infaillible et qu'il est l'organe de l'esprit de Dieu; s'il sait que chacune de ses paroles, en morale comme en religion, sera acceptée par des millions d'hommes, et, bien plus, acceptée avec soumission intérieure, il paraît presque impossible que l'esprit conserve toujours sa sobriété en face d'un sentiment aussi enivrant. Il faut encore y ajouter l'idée, soigneusement entretenue à Rome depuis des siècles, que chaque conclave estime scène, sur laquelle l'Esprit Saint, dirigeant l'élection, malgré les intrigues des partis, célèbre toujours, en fin de compte, un triomphe et que l'élu est l'instrument spécialement choisi par la Grâce, pour l'accomplissement des desseins de Dieu sur l'Église et sur l'humanité. Depuis le moment où placé sur l'autel, il reçoit le premier hommage du baisement de pied, toute la vie de cet homme est une chaîne non interrompue d'adorations ; tout est calculé pour l'ancrer dans la conviction qu'un abîme insondable le sépare du reste des mortels, et a la fin, dans cet éternel nuage d'encens, le caractèrele mieux trempé nepeutéviter de succomber à une tentation excédant les forces humaines.

On raconte de Marcel II que lors de son élévation, il fut saisi d'anxiété à l'idée qu'il pourrait faire comme la plupart de ses prédécesseurs, qui, une fois sur le trône, avaient fait preuve d'un changement radicalet.de leurs bonnes intentions d'antan, n'avaient rien accompli : Tant, pensait-il, est funeste au caractère d'un pape le changement de condition, l'essaim des flatteurs et les cabales des partis (631). Le général des Jésuites lui-même, Oliva, en 1670, observait que « l'élévation à la dignité pontificale produisait généralement de si fâcheux effets sur le caractère de l'élu, que personne ne souhaitait cet honneur à un homme de bien, et que personne

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