LA LIBERTÉ GALLICANE
ceux-ci, complètement enchaînés aux intérêts et aux opinions de Rome, par leurs généraux, par leurs privilèges, par leur situation exceptionnelle; n'ayant en vue que ce qui pouvait être utile ou nuisible à leur Ordre, exerçaient une censure encore plus pénible et plus égoïste que ne Tétait la censure directe de l'Église romaine. Que serait-il advenu de la science et de la littérature historique et théologique sans la France, sans la liberté gallicane? Celle-ci était véritablement la liberté, le dernier reste de l'ancienne liberté de l'Église pourles théologiens, pour tous ceux qui se dévouaient aux études sérieuses et aux recherches scientifiques, quoiqu'elle ait été souvent comprise tout autrement à la cour de France et employée abusivement, dans des vues temporelles et mondaines, pour la domination politique et l'exploitation de l'Église.
Dans la France seule, les meilleurs d'entre les évèques avaient encore au moins la conscience de leur dignité et de leurs droits héréditaires; tandis que dans les autres pays tout les avertissait sans relâche de leur esclavage ; dans le maniement journalier des affaires, ils se voyaient enlacés dans un réseau de réserves et devaient toujours appréhender que Rome ne les paralysât en retenant ou en supprimant les facultés quinquennales ou d'autres privilèges. Car, les droits les plus naturels du pouvoir pastoral ecclésiastique étaient transformés aujourd'hui en une propriété papale, et les évèques ne pouvaient plus les exercer sans le consentement spécial du pape, ou bien seulement en vertu d'une délégation.
En outre, chaque évêque, lors de sa consécration, était contraint de jurer qu'il s'efforcerait, non seulement de respecter, mais encore d'accroître de tout son pouvoir tous les droits de la curie papale (cela s'appelait : les droits de saint Pierre), et l'on justifiait cet asservissement par le prétexte que la centralisation n'était pas encore suffisante dans l'Église; que la sujétion, l'étranglement de la vie ecclésiastique ne sauraient jamais être poussés assez loin ; de sorte que le champ restait toujours ouvert au zèle des défenseurs de la puissance romaine.
C'est grâce à des conditions de ce genre qu'il a pu se produire de riches spécimens d'évèques comme cet archevêque de Cologne, Joseph Clémens, objet des regards attendris des ultramonlains, pour avoir en 1719 rendu témoignage en faveur de l'infaillibilité
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papale, dans une lettre pastorale. Ce prince guerrier devint, à l'âge de quinze ans déjà, évèque de Ratisbonne et Freising, puis évêque de Liège et archevêque de Cologne ; enfin, après avoir été pendant vingt ans à la tète des plus grands diocèses, il se fit consacrer prêtre à Lille et alors en qualité de quadruple évêque, lut sa première messe. Cet homme, dont son contemporain, l'abbé Heyendal de Rolduc, a dit qu'il était scandalosissimœ incojitinenlice J658), a naturellement professé les opinions d'un zélé infaillibiliste et ce qu'un Joseph Clémens a enseigné ne saurait certainement être indifférent à aucun Allemand (639).
Il va de soi que l'Église française excitait au plus haut point le mécontentement des Jésuites. Aucune Église ne se plongeait aussi avant dans l'étude de l'antiquité chrétienne ; dans aucune, la science théologique ne parvint à un aussi haut degré de floraison que dans l'Église française. Plus elle approfondissait les origines, plus elle s'éloignait de ce que les Jésuites qualifiaient du nom de science. Enfin, en outre, le clergé français, dans les articles de 1682, dans ce qu'on nomme les libertés gallicanes, formula l'opinion de l'Église française, opposée au système des Jésuites. Ce furent ces articles qui fournirent un point d'appui pour miner le sol sous l'Église française. Comprenant qu'ils ne pouvaient pas s'emparer de la France par la voie scientifique, les Jésuites en adoptèrent une autre : celle des querelles et des disputes. On commença d'abord par obtenir à Rome la condamnation réitérée des articles de 1682, de façon à ce que même Rossuet, tout en maintenant le contenu, abandonna la déclaration comme telle.
L'interminable querelle du jansénisme eut des résultats encore plus funestes; les Jésuites en furent les principaux champions. 11» provoquèrent de la part de Clément XI la monstrueuse bulle Unigenitus et son introduction en France signala une victoire des Jésuites sur l'Église française. Le premier pas vers l'asservissement de celle-ci était fait: la volte-face allait devenir bientôt évidente. En 1725 déjà, un concile provincial à Avignon célébra l'infaillibilité du pape et donna la bulle Utiigenitus comme un décret infaillible du pontife. En 1739 parut un livre d'instruction de même tendance, la Théologie de Grenoble, et en 1753, on corrigea, dans l'esprit de la curie, la Théologie de Poitiers, parue pour la première fois en 171 1 .
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L'opinion contraire était cependant si puissante encore, que même les Jésuites français en 1713, 1757 et 1761 firent ou renouvelèrent la déclaration, qu'ils rejetaient la puissance directe ou indirecte du pape sur le temporel et qu'ils enseigneraient, même contre l'ordre de leur général, les doctrines contenues dans les articles de 168*2. Dans la plupart des séminaires de France on enseignait dans le même sens.
En Allemagne, également, s'opéra une conversion. La domination des Jésuites, signalée plus haut, ne pouvait durer qu'autant que les gouvernements fourniraient ii cet Ordre les moyens d'exercer son funeste terrorisme dans le domaine spirituel et religieux. Les populations catholiques soupiraient depuis longtemps de douleur sous ce joug. Enfin, au siècle dernier, des princes séculiers et ecclésiastiques, dégoûtés de l'enlisement intellectuel de leurs peuples, mirent un frein à l'activité des Jésuites et ouvrirent à la science une plus libre arène. Ce mouvement libéral s'était déjà manifesté longtemps avant Fébronius et se propagea après lui, car il faut qualifier d'erreur historique celle qu'ont soutenue et accréditée les Jésuites en attribuant exclusivement ce changement à Fébronius et à son école. Avant lui, et à côté de lui, mais indépendants, il y avait nombre d'hommes tenus en haute estime, même par les papes, qui se sont vigoureusement opposés au système et à l'esprit des Jésuites. Au dire de ceux-ci, l'Allemagne aurait fourmillé de jansénistes, comme ils se plaisaient à appeler leurs adversaires. Ce qu'il faut reconnaître, au contraire, si l'on veut rester dans la vérité historique, c'est que les Jésuites, longtemps avant leur suppression en Allemagne, étaient déjà battus dans le domaine intellectuel.
Il est vrai que les Jésuites, lorsqu'ils virent décroître leur influence, firent un nouvel effort pour assurer le succès de leur doctrine dans l'avenir. Ils réussirent, sous Benoît XIV (1740-1758), a faire reprendre le procès de béatification du cardinal Bellarmin, et le pape étant censé s'être prononcé favorablement dans un consistoire, ils nourrissaient déjà l'espoir de voir attribuer « un grand poids à la doctrine » de Bellarmin C*60). Ce fut le cardinal Passionei qui fil avorter le plan pour l'instant; il est encore aujourd'hui l'un des hommes les plus haïs des Jésuites.
Enfin, se produisit l'événement, si important pour la vie spiri-
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tuelle (le l'Église, de la suppression de l'ordre des Jésuites (\11S). Le principal soutien du système de la curie était brisé, le signal de l'émancipation était donné. La rapidité et l'unanimité avec lesquelles le système ultramontain et l'infaillibilité papale disparurent des écoles et des livres de doctrine, à partir de 1760 et encore plus de 1773, confine au merveilleux. Bénédictins, Cisterciens, Minorités, Augustins, les professeurs du clergé séculier devenus dès lors plus nombreux, tous se réclamaient du système des décrets de Constance et enseignaient gallicanement. Et, quand dans l'Allemagne catholique on commença, ce qui n'était possible que depuis la suppression de l'Ordre, à étudier l'histoire et à écrire des ouvrages comme V Histoire des Allemands de Michel Ignace Schmidt, alors le système fondé sur la tromperie et la falsification perdit ses derniers soutiens dans la conscience des savants. Les ex-Jésuites seuls persistèrent dans la théorie à laquelle leur Ordre s'était depuis l'origine cramponné ; mais leur pouvoir et leur influence étaient finis et peu à peu, ils s'éteignirent.
Bientôt après la dissolution de l'ordre des Jésuites, la Révolution française et les guerres de Napoléon ébranlèrent toute l'Église d'Occident ; à ce moment, la charpente des Églises française et allemande s'écroula : il fallut les réorganiser toutes deux à nouveau. Le champ était alors plus libre que jamais et rien n'empêchait de s'inspirer des anciennes institutions de l'Église, dont on prétendait ne s'être jamais écarté. Il en advint autrement, en France tout au moins.
Le jour ou Napoléon, reconnaissant le rétablissement de l'Église française comme une nécessité politique, entama des négociations à ce sujet avec Pie VII, la théorie de Bellarmin, qui faisait du pape la source de tout le pouvoir dans l'Église, remporta une victoire plus complète et plus étendue que jamais, de l'aveu même des papalins français, n'en avait obtenu la curie. En effet, le premier consul réclama du pape la déposition en masse de l'épiscopat français, et le pape, conseillé par le cardinal Consalvi. accepta sans hésitation, quoique la mesure (même aux yeux de la théologie de Bouvier, révisée en 1 868) « fut contraire à toutes les lois et coutumes du droit canon ». Le concordat de 1 801 , survenu à la suite, fut, ainsi que l'a dit plus tard Montalembert, l'anéantissement, en fait, non seulement des libertés gallicanes, mais aussi de l'Église