NAPOLÉON ET L'ÉGLISE FRANÇAISE
gallicane elle-même. L'Église française, reconstituée sur la base du curialisme, devait, en conséquence de ce point de départ, tomber toujours plus bas. Une grande partie des évèques, dépossédés violemment de leurs Églises, protesta à la vérité contre cet acte d'usurpation de Pie VII ; mais l'épiscopat des autres pays ayant gardé le silence, on eut ainsi le soi-disant consensus ecclesiœ dispersœ, et Pie VII n'eut pas de peine à trouver des individus sans scrupules, qui acceptèrent de s'asseoir sur les sièges épiscopaux vacants.
Toutefois, Napoléon ne voulait pas entendre parler de renoncer aux libertés gallicanes et aux maximes de Bossuet ; il se montra très indigné en apprenant (1807) que le Journal des Curés poursuivait la tendance opposée. « Qu'est-ce que c'est donc que ce fanatisme, qui vise à détruire les doctrines de nos aïeux? écrivait-il au ministre Portalis. Veut-on faire de nous des ultramontains? Il ne resterait plus maintenant qu'à prêcher que le pape a le droit de jeter l'interdit sur les souverains temporels! » Le io février 1809, il fit promulguer la Déclaration de 1682 comme loi de l'empire : de même, les nouveaux évèques cherchaient à renouer les traditions de l'ancienne Église française et à demeurer « dans les limites des Pères » ; dans la plupart des séminaires, on en vint même à enseigner de nouveau d'après la théologie de Bailly de 1789, c'est-à-dire en opposition avec les doctrines de Rellarmin, rien n'y fil : il était trop tard. L'acte de violence de 1801 ne pouvant être défendu qu'au moyen du système papal, les évèques ne devant leur existence qu'à lui seul, on ne pouvait pas empêcher de se produire les conséquences qui en découlaient. Elles se développèrent même plus rapidementqu'on n'eùtpuleprésumer.
Peu de temps après le rétablissement de l'Église, Bonald, La Mennais et de Maistre proclamèrent que la Bévolution et ses suites terribles n'avait pu se produire que par la suppression de l'ordre des Jésuites; qu'il n'y avait donc pas de meilleur moyen d'en revenir à un état de choses plus durable que de rétablir cet Ordre; et, le jour où, en effet, Pie VII, en 1814, le reconstitua, on considéra cet acte comme l'acte sauveur, qui allait mettre fin à la situation précaire de l'époque ; les princes crurent avoir par là assuré leurs trônes à perpétuité. Toutefois, tout d'abord les Jésuites eux-mêmes n'exercèrent pas une influence aussi profonde que les
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deux écrivains que nous venons de nommer, de Maistre et La Mennais. Le premier, élève et ami des Jésuites, nullement théologien, mais bien diplomate, ne voyait le salut de la société que dans la théocratie du moyen âge : le pape en était naturellement l'organe, et pour cette raison devait être infaillible. Son célèbre livre Du pape renonce à proprement parler à faire la preuve de ses théories par l'histoire, car l'histoire et la théologie positive étaient un peu les côtés faibles de cet homme d'esprit. A ses yeux la nécessité de l'infaillibilité papale était déjà contenue dans la notion de souveraineté et de gouvernement : l'Église doit être gouvernée, et tout gouvernement doit être infaillible, car, « toute souveraineté est absolue et infaillible » (661) ; le pape est le maître souverain et le régent de l'Église; donc, il est infaillible. Tel est l'enchaînement de ses pensées. Il manipule l'histoire, la tradition ecclésiastique comme un habile prestidigitateur manie ses cartes; une saillie spirituelle, une diversion lui suffisent pour écarter les faits les plus importants.
La Mennais s'appropria la pensée de de Maistre et s'en fit le défenseur, à vrai dire superficiellement au point de vue scientifique, mais avec tout l'éclat d'une incomparable éloquence et d'une grande habileté dialectique et surtout avec toute la véhémence de sa nature. Il fit la conquête, avec un succès toujours croissant, non seulement du clergé ignorant de ce temps-là, mais aussi de celui qui lui succéda et qui n'était pas plus instruit. Même de brillants esprits, comme le comte de Montalembert, Lacordaire et autres, se rangèrent de son côté, et ne craignirent pas de soulever l'agitation la plus désordonnée en faveur de l'idée appartenant primitivement à de Maistre. La Mennais avait vraiment bâli tout son système théologique sur cette seule pensée fondamentale et suspendu au mince cheveu de l'infaillibilité papale le poids énorme de toute la croyance catholique, bien plus, de toute vérité et de tout ordre parmi les hommes. Aussi le fil se rompit bientôt. La Mennais, que la logique de son système conduisait à admettre comme une nécessité la complète séparation de l'Église et de l'État en France, se rendit en 1831 à Rome. Là, on rejeta sa doctrine, et au lieu de la sagesse surhumaine et de la certitude attendues, il trouva un abîme de corruption. Alors, il éprouva le sort du joueur qui a risqué tout son avoir sur une seule carte malheureuse; parce qu'il avait perdu