PIE IX DOGMATISE SANS LES ÉVEQLES
de sa propre puissance, sans la coopération d'un concile ». Cependant, les évèques présents applaudirent à l'usurpation, les absents gardèrent le silence, et le parti ultratnontain de tous les pays se livra sans trêve ni repos à des transports de joie, organisa des processions, éleva des colonnes de Marie, et célébra l'action de Pie IX comme un grand acte sauveur; quant aux Français, ils firent même encore confirmer le nouvel article de foi par l'apparition de la Mère de Dieu à Lourdes.
Les Jésuites croyaient déjà par là toucher au terme de leurs vœux; car, prétendait Schrader, « cette définition personnelle d'un dogme renferme en même temps en elle une autre décision dogmatique, non pas, il est vrai, expresse et formelle, cependant néanmoins indubitable et effective : c'est-à-dire, qu'elle tranche définitivement la question controversée de savoir si, en matière de foi, le pape est personnellement infaillible, ou bien, s'il ne peut prétendre à cette infaillibilité qu'à la tète d'un concile. Pie IX, comme il a été dit, a, par l'acte du 8 décembre 185i, non pas défini théoriquement l'infaillibilité du pape, mais l'a revendiquée pratiquement ». On n'aurait pu caractériser plus clairement la façon irresponsable avec laquelle, sous Pie IX, étaient traitées les affaires ecclésiastiques les plus importantes, même les choses de la foi. Mais bientôt cette façon de procéder engendra des scrupules à Rome même: on s'aperçut, après coup, qu'on s'était placé dans une situation fort difficile. Si, en effet, en 1854 encore, c'était une question controversée et non résolue de savoir si le pape était personnellement infaillible en matière de foi, ceux qui le niaient pouvaient dire avec raison : « la certitude des vérités exposées par le pape, comme par exemple, celle de l'Immaculée Conception, ne peut pas être divine; elle n'exclut pas tout doute, et, par ce motif, ne peut engendrer aucune foi divine. » Et cette objection se produisit en effet dans la commission dogmatique préparatoire convoquée par Pie IX, ainsi que le prouve le rapport de cette commission, communiqué par le cardinal Manning dans sa lettre pastorale sur le concile (1869).
L'embarras s'accrut encore. La congrégation des cardinaux, dirigeant les travaux préparatoires du concile, avait eu également de son côté à lutter avec la difficulté créée en 1854, sans parvenir à la surmonter. C'est Cecconi, chargé par Pie IX d'écrire l'histoire du
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concile du Valican, qui nous l'apprend. 11 s'agissait, en effet, d'arrêter la confession de foi que les évêques devaient faire au 'commencement du concile, et à cette occasion surgit la question : l'Immaculée Conception doit-elle être ou non mentionnée dans cette confession comme une vérité de foi déjà définie? et, soit dit en passant, il est déjà assez remarquable que la question ait été soulevée surtout à Rome. Mais ce qui est plus surprenant encore, c'est la discussion au sein de la congrégation rapportée par Cecconi. Certains membres se prononcèrent pour l'insertion de la Conception dans la confession de foi, attendu qu'on saurait d'autant moins y voir une captation par surprise de l'infaillibilité papale, « que, relativement à la définition de l'Immaculée Conception, toutes les exigences du Gallicanisme (mille fois maudit!) avaient reçu salisfaction : le consentement solennel de l'épiscopat catholique avait précédé et suivi. D'autres redoutaient cette « innovation », et exprimèrent même hautement la crainte que cette façon d'agir ne fît sur les évêques une fâcheuse impression. Le résultat final des discussions dans la congrégation directrice, fut de s'en tenir purement et simplement à la formule du pape Pie IV, « telle qu'elle est en usage depuis 300 ans dans l'Église catholique », c'est-à-dire, en un mot, de désavouer la définition de Pie IX en 1854 et de renier l'article de foi si pompeusement célébré depuis cette époque ! Pie IX ne se borna pas à approuver en fait ce décret, mais bien plus, lorsque, le 6 janvier 1870, il prononça le premier dans la salle du concile la profession de foi devant le synode rassemblé et de nombreux auditeurs, il désavoua lui-même sa propre œuvre du 8 décembre 1854! Nous n'avons pas mémoire que quelque chose d'analogue se soit jamais produit auparavant dans l'Église catholique romaine.
Pie IX ne comprit naturellement pas la portée de ces agissements et ne devina pas le rôle qu'on lui faisait jouer. On sut si bien le griser par des fêtes continuelles, par des pèlerinages à Rome, des flagorneries de toute nature, en particulier par d'innombrables adresses, et des articles dans la « bonne » presse, qu'il lui fut impossible d'apprécier sainement les choses et qu'il se figura que son pontificat était le plus brillant et le plus bienfaisant pour l'Église et pour la société. On lui répétait sans cesse qu'il devait encore et toujours faire davantage : que l'accord des évêques et