‹ La papautiChapitre 85 sur 178 · MANŒUVRES DES JÉSUITES · texte numérisé non relu

MANŒUVRES DES JÉSUITES

le ton hautain de la Civiltà et la façon dont elle éconduisait ses adversaires. On prenait souvent ses communications comme des bulles pontificales délayées en articles de journal. Il était impossible de souhaiter une source meilleure et plus fidèle, pour savoir ce que l'on projetait de faire à Rome par le moyen du concile.

En outre des indications de la Civiltà, d'autres signes précurseurs, également instructifs et clairs, ne faisaient pas défaut. On se rappelait alors que depuis longtemps les Jésuites fondaient activement des congrégations, qui s'engageaient à tenir elles-mêmes l'infaillibilité du pape pour article de foi, aussi bien qu'a entreprendre une propagande dans ce but (669J. Enfin, l'on remarquait que l'institution des synodes provinciaux avait été reprise avec une nouvelle ardeur, particulièrement pendant les dix. dernières années, à la suite d'avis reitérés et pressants de Rome. La publication des actes de ces synodes provinciaux, tenus en Allemagne et à l'étranger, prouvait que la question de l'infaillibilité papale et des thèses du Syllabus avait été soumise à leur examen. Le jésuite Schneemann, qui a fait un rapport sur la question (67°), indiquait que les synodes provinciaux de Cologne, de Golocsa, d'L'trecht, aussi bien que ceux de l'Allemagne du Nord, avaient reconnu l'infaillibilité du pape, Il ajoutait en outre, que de pareilles sentences synodales en faveur de l'infaillibilité pontificale, révisées à Rome étaient importantes, en ce qu'elles montraient que, quoique cette prérogative papale ne fût pas encore un article de foi formel, elle était cependant indubitable aux yeux de Rome et des princes de l'Église : car il était absolument interdit aux synodes provinciaux de prendre une décision quelconque sur les points litigieux en matière de foi. « Il était donc permis de présumer, d'après l'indication du rapporteur, certainement bien informé, que l'on n'avait pas attendu à Rome que ces manifestations se produisissent spontanément, mais que c'était au contraire de cette ville qu'était partie pour les conciles provinciaux l'injonction d'avoir à se prononcer affirmativement sur la question (671). Rome pouvait produire au concile cette concordance de décrets, à laquelle il fallait s'attendre à l'avance dans la situation intérieure de l'Église catholique, et s'appuyer sur eux comme témoignant de la croyance de la majorité des évèques catholiques (67-). On gagnait ainsi de donner à la définition de l'infaillibilité l'apparence de n'être pas aussi entièrement

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et exclusivement l'affaire des Jésuites; de même, Pie IX avait déjà évité, relativement au dogme de l'Immaculée Conception, de paraître simplement leur instrument. En effet, d'après un rapport de Flir, de Rome, il avait accédé d'une manière inattendue a la demande que fit Rauscher d'omettre dans la bulle du dogme de la Conception une partie des passages du texte n'ayant pas force probante; on doit, disait-il, souffrir celle humiliation, afin qu'on ne dise pas que tout à Rome dépendait des Jésuites (673).

On savait de plus, de source certaine, que tout le plan de campagne pour faire triompher le dogme de l'infaillibilité, était déjà complètement arrêté. Un prélat anglais, qu'on aurait pu désigner, s'était chargé, dès le début des séances, d'adresser au Saint-Père l'humble supplication de vouloir bien aussitôt élever à la dignité d'un dogme la croyance à son infaillibilité (674). A ce moment, comme l'espéraient les Jésuites et leurs amis à Rome, la majorité des évèques présents, travaillée et gagnée par avance, se serait jointe par acclamation à celte prière, et celle-ci aurait été si spontanée, que le Saint-Père n'aurait pu que déférer aux irrésistibles instances provoquées par une soudaine inspiration d'en haut; de la sorte, le nouveau dogme serait sorti de cette séance comme par enchantement, sans longue discussion. De même qu'à l'issue d'un conclave on annonce aux Romains l'élection d'un nouveau pape en s'écriant: kabemus papam, on aurait annoncé au monde catholique le soir de cette séance mémorable : kabemus papam infalLibilem. Et, assuraient les Jésuites, à la clarté de ce nouveau soleil levant de la vérité divine, toujours brillant, tous les spectres nocturnes d'une fausse science et les images trompeuses de la culture moderne s'enfuiraient pour toujours épouvantées.

11 découlait donc indubitablement de l'article de la Civiltà, cidessus mentionné, que le concile était en premier lieu convoqué pour satisfaire les vœux favoris de l'ordre des Jésuites et de cette partie de la curie qui se laisse conduire par lui. Ce devenait, par suite, un de voir impérieux pou ries théologiens allemands de se rendre compte pour eux-mêmes et pour le peuple catholique, de ce que signifierait la réalisation des vœux des Jésuites, d'abord ladogmatisation du Syllabus, puis le nouveau dogme de Marie, et enfin l'infaillibilité papale. La tache principale fut entreprise par Doellinger: celui-ci eut bientôt fait de mettre sous les yeux des Jésuites et de

leurs adeptes le tableau de la grotesque situation qu'ils se proposaient de créer.

Après avoir esquissé dans les pages précédentes la marche historique de l'infaillibilité, il ne nous reste plus qu'à présenter quelques considérations sur le Syllabus et le nouveau dogme de Marie. Celles qui concernent le Syllabus ont d'autant plus leur raison d'être que, depuis 1870, l'autorité de ses propositions est devenue plus grande et que par conséquent leur discussion présente la même importance d'actualité. L'examen du nouveau dogme de Marie, sur lequel à tout instant on peut revenir, offre aussi son intérêt.

§ 2. — La dogmatisation du Syllabus.

Les articles du Syllabus (c'était, comme on nous l'a appris, l'un des vœux les plus pressants des « véritables » catholiques) devaient être définis par le Concile sous la forme de sentences positives et de propositions doctrinales affirmatives (675). L'Église aurait été certainement, grâce à eux, enrichie d'un nombre considérable de nouveaux articles de foi inconnus jusqu'ici ou tout au moins fortement contestés. Mais, depuis que l'infaillibilité papale est devenue la foi générale de toute l'Église, ce n'aurait été là encore que les prémices d'une moisson bien autrement riche réservée aux temps futurs. Avec le nouveau dogme, le cercle de l'Église catholique va devenir toujours plus étroit : à tel point, peut-être, que le inonde assistera encore au spectacle qu'un pape lui a déjà donné au w" siècle. Benoit XIII (Pierre de Luna) en effet, du haut des rochers de son château de Peniscola, anathématisait la chrétienté tout entière, qui refusait de Je reconnaître, et, après avoir été solennellement déposé par le concile de Constance (1417) et avoir vu le nombre de ses adhérents réduit à quelques tètes, s'écriait : « Ce n'est pas à Constance, c'est à Peniscola, que toute l'Église est rassemblée, comme jadis toute l'humanité a été réunie dans l'arche de Noé (676). » Cette perspective toutefois ne semble guère alarmer les fils de Loyola : peut-être même, les pilotes de l'Église pensentils, à mesure que les classes éclairées seront refoulées hors de son sein, diriger d'autant plus aisément leur barque, et voir se courber

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plus docilementdevant eux le reste du troupeau demeuré fidèle, de telle sorte que le catholicisme, considéré jusqu'ici comme une religion universelle, se verrait, par une singulière ironie de son destin, transformé précisément dans ce qu'il y a de plus contraire à son nom et à son idée.

Si les évèques réunis en concile avaient eu à appliquer leur pouvoir de formuler les articles de foi au contenu du Syllabus, ils n'auraient eu besoin que d'apposer le sceau conciliaire sur un travail que le Jésuite Schrader à Vienne (677) avait déjà publié dans une sage prévision. Il avait, en effet, transformé les propositions négatives et réprobatives du Syllabus en assertions positives, de sorte que l'on pouvait aisément apprécier par anticipation ce que seraient les décrets du concile en cette matière. Le concile ne devant durer que trois semaines, le monde catholique romain, à partir du 29 décembre 1869, aurait pu être plus riche des vérités et propositions suivantes, qu'il aurait dû croire sous peine de perdre la félicité éternelle :

4° L'Église a le pouvoir d'employer la contrainte extérieure ; elle possède également une puissance directe et indirecte temporelle, potestatem temporalem en opposition avec potestas spiritualis, c'est-à-dire, d'après la langue parlée dans l'Église, le pouvoir pénal politique et corporel (678). Schrader lui-même nous fournit la preuve que c'est ce qu'on entend par là quand il écrit : « Ce ne sont pas les esprits seuls qui sont soumis à la puissance de l'Église. » Son frère d'ordre, Gerhard Schneemann, s'exprime sur ce point sans détours ni ambages : « Si l'Église, dit-il, possède une juridiction extérieure, elle peut aussi infliger des peines temporelles, et ne point se borner à priver les coupables des biens spirituels... L'amour des choses terrestres, qui offense Tordre établi par l'Église, ne peut manifestement pas être réprimé ni contenu efficacement par de simples peines spirituelles, par la privation des biens spirituels. Ce genre de châtiment ne produit précisément pas grand effet sur cette passion. Si donc, l'on accorde que l'ordre doit être vengé sur celui qui l'a violé, si c'est celui qui a pris plaisir au péché qui doit expier et pâtir, il faut nécessairement appliquer des peines temporelles ou sensibles (679). » Parmi ces dernières, Schneemann énumère ensuite les amendes, la prison, les coups et le bannissement, et ne fait que reproduire les développe-

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nients d'un article de la Civiltà « Del potere coattivo délia ehiesa». Dans cet article, l'on démontre la nécessité pour l'Église de réprimer les récalcitrants par la voie des châtiments temporels tels que les amendes, les jeunes, la prison et les coups, car sans le pouvoir coercitif extérieur, l'Église ne pourrait pas durer jusqu'à la fin du monde. Elle seule a le droit de déterminer les limites de son action, et celui qui lui conteste ce droit est un rebelle envers Dieu. Schneemann ne dissimule pas sa douleur de ce que le monde moderne se soit si prodigieusement éloigné de l'intelligence de ces vérités salutaires et de leur application. « Nous voyons, dit-il, que l'État n'accomplit pas toujours ce qu'il devrait faire pour l'Église d'après l'idée divine, et, ajoutons-le, ce que la méchanceté des hommes ne lui permet pas toujours d'accomplir. Aussi en est-il résulté que le droit de l'Église à appliquer des peines temporelles et à employer la force physique en a été réduit à un minimum (680). »

Aussi est-ce animé par ces sentiments que Pie IX, dès 1831, a été conduit à censurer les doctrines du canoniste Nuylz de Turin, qui ne voulait, entre autres choses, accorder à l'Église qu'un pouvoir pénal spirituel (681). Et dans le Concordat conclu en 1862 avec l'Equateur de l'Amérique du Sud, il a été, en conséquence, arrêté en huit articles que les autorités temporelles seraient tenues d'exécuter, sans pouvoir s'y refuser, toute peine prononcée parles tribunaux ecclésiastiques (682). Pie IX, écrivant au comte Duval de Beaulieu (lettre publiée par la Gazette d' Au gsbour g du 13 novembre 1864), soutient expressément la compétence de l'Église (lisez: la curie romaine) relativement au gouvernement de la société civile, à son droit de juridiction et d'intervention directe dans les affaires de l'État.

Ainsi donc, l'erreur était profonde de ceux qui pensaient que dans l'Église, l'esprit biblique et du christianisme primitif avait triomphé de la conception du moyen âge, d'après laquelle l'Église était une institution de répression, pouvant infliger les peines du cachot, de la potence et du bûcher. Tout au contraire ces doctrines devaient recevoir une nouvelle sanction par l'autorité d'un concile général (6S3) et la théorie favorite des papes, d'après laquelle ils pouvaient contraindre par l'excommunication les princes et les magistrats à exécuter leurs arrêts de mort, de cachot et de confis-

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cation, devait désonnais devenir un dogme infaillible. Par conséquent, si l'on eût dogmatisé le Syllabus, l'ancienne institution de l'Inquisition n'eût pas seulement été légitimée, mais encore recommandée comme une nécessité urgente par l'excessive incrédulité de notre temps. La Civiltà, du reste, l'avait depuis longtemps signalée « comme un sublime spectacle de la perfection sociale»^''). Rapprochées de ce qui précède, les deux canonisations et béatifications d'inquisiteurs, auxquelles on avait récemment procédé et coup sur coup, apparaissaient sous un jour nouveau et prenaient alors une véritable importance (68s).

2° D'après l'énoncé affirmatif de la vingt-troisième proposition du Syllabus, dans Schrader, les papes n'ont jamais outrepassé les limites de leur pouvoir, n'ont jamais usurpé les droits des princes (686). Tous les catholiques auraient donc eu, d'après cela, à reconnaître dorénavant; tous les professeurs de droit public et de théologie auraient dû exposer à l'avenir, que les papes peuvent encore aujourd'hui déposer les rois à leur gré et faire don à qui bon leur semble de nations entières et de royaumes.

Ainsi, par exemple, lorsque Martin IV excommunia d'abord et frappa de l'interdit le roi don Pedro d'Aragon, parce qu'après le soulèvement des Siciliens contre la tyrannie de Charles 1er (1282), ce prince faisait valoir ses droits d'héritier sur la Sicile; lorsque ensuite, il promit rémission de leurs péchés à tous ceux qui le soutiendraient, lui et Charles, dans leur guerre contre Pedro; lorsque enfin, il le déclara lui-même déchu de la dignité royale et de ses royaumes et qu'il en fit' présent à Charles de Valois, en échange d'un tribut féodal annuel, acte qui coûta la vie aux deux rois d'Aragon et de France et aux Français la destruction d'une armée (687) ; tout ceci, comme on l'a faussement pensé jusqu'ici, n'était point l'œuvre d'une insolente usurpation, mais uniquement l'exercice d'un droit divin. Or, ce droit chaque pape le possède aujourd'hui encore dans toute sa force, même si la prudence ordonne de ne pas s'en servir pour le moment et d'adopter provisoirement une attitude expectante.

En 1265, le pape Clément IV (après avoir vendu des millions d'hommes dans le sud de l'Italie au comte Charles d'Anjou pour un tribut annuel de 8.000 onces d'or), annonça que, dans le cas où celui-ci ne paierait pas la première échéance, il l'excommunierait,

et que s'il faisait défaut au second paiement, toute la nation tomberait sous le coup de l'interdit, c'est-à-dire serait privée du service divin et des sacrements (688). Néanmoins, les évêques du futur concile devaient ériger en article de foi que le pape n'a pas encore outrepassé les bornes de son pouvoir ; que, par conséquent, il lui est entièrement permis de priver, à son gré et dans un but purement politique ou financier, des millions d'hommes innocents de l'exercice et des pratiques du salut, qui, selon l'enseignement de l'Église, conduisent à la félicité éternelle (689).

3° Si le concile eût réalisé le programme de la Civiltà, il eût fallu corriger toute l'histoire enseignée jusqu'ici. On eut proscrit désormais comme hérétiques tous les livres d'histoire du droit, tous les traités de droit de l'Église, qui établissent que les immunités du clergé (telles, par exemple, que juridiction privilégiée, capacité illimitée pour acquérir, franchise des impôts et des charges de l'État) ont été peu à peu concédées par les empereurs romains et plus tard par les rois, c'est-à-dire qu'elles ont pris naissance dans le droit civil (69°).

Ne se serait pas rendu coupable d'une moindre hérésie, celui qui d'aventure aurait écrit ou enseigné que la séparation de l'Église d'Orient de celle d'Occident a été provoquée par les revendications exagérées de pouvoir par les papes (691) ; chacun cependant est à même de constater cette vérité, soit dans les documents du xn" au xvic siècle, soit par les aveux d'une longue série de contemporains.

En prévision de décrets dans l'esprit que nous signalons, il eût fallu vivement conseiller aux auteurs catholiqnes, qui préparent des œuvres d'histoire ou de droit, de publier leurs recherches et leurs livres avant le 30 décembre 1869; car, à dater de ce moment magnus ab integro sœclorum nascituv ordo, une nouvelle règle devait régner. Des Jésuites ou leurs élèves auraient eu seuls le goût ou l'aptitude nécessaires pour écrire de véridiques histoires profanes ou ecclésiastiques, pour traiter du droit de l'État ou de celui de l'Église, delà politique sans arrière-saveur d'hérésie (69"2j. En tout cas, les productions littéraires ou académiques eussent exigé à l'avenir une élasticité de la plume, une mobilité, une versatilité de l'esprit, qu'on ne rencontre ordinairement aujourd'hui que dans le monde des journalistes.

i° La question de la liberté de conscience et celle de la contrainte religieuse fussent devenues plus brûlantes que jamais, si, d'après le désir des Jésuites et des chefs de l'Église qu'ils conseillent, les propositions du Syllabus avaient été transformées en autant d'articles de foi.

Le Syllabus condamne radicalement la conception moderne des droits de la conscience, de la foi et de la confession religieuse. C'est, d'après lui, une maligne erreur que d'admettre les protestants aux mêmes droits politiques que les catholiques, ou de permettre aux protestants, qui s'établissent dans les pays catholiques, le libre exercice de leur culte (693). Les pères de la Compagnie de Jésus et leurs protecteurs enseignent au contraire que la coercition et la répression sont un devoir sacré, dès qu'on en a la puissance ou qu'on l'acquiert. Jusqu'à ce qu'on puisse en arriver à ce moment, l'Église naturellement n'exercera son droit pénal temporel et corporel qu'avec la plus grande prudence et suivant les circonstances : c'est pourquoi, ainsi que le dit Schneemann, elle ne l'appliquera pas actuellement, dans une époque aussi modifiée que la nôtre, tout à fait delà même manière qu'au moyen àge(69'f). Que pendant ce temps, d'après le Syllabus, le mensonge, l'hypocrisie, la dissimulation se propagent sur une grande échelle de génération en génération, c'est inévitable : il faut se résigner a ce fléau, car la liberté du culte et de la parole engendre l'immoralité et la peste de l'indifférentisme.Ceci, également, serait donc devenu plus tard un article de foi, et pour en démontrer l'exactitude les commentateurs des décrets du prochain concile en eussent appelé à l'évidence des faits : ils auraient montré que les peuples en possession de ces libertés, Allemands, Anglais, Français, Belges, sont les plus vicieux de tous les hommes ; tandis qu'au contraire, les Espagnols, les Napolitains et les habitants des États de l'Église, chez lesquels existe, ou a récemment existé la contrainte religieuse, reflètent comme chacun sait, entre toutes les nations de la terre, la plus pure image de la vertu. Parlons sérieusement : le combat inauguré par l'encyclique de 1864, le combat contre la conscience générale, contre le sentiment du droit chez les peuples civilisés, contre les institutions modernes eût été poursuivi avec un nouvel acharnement et en appelant à la rescousse toutes les forces et toutes les armes de l'Église.

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Il y a peu d'années encore, l'évêque de Mayence, baron de Ketleler, s'est efforcé dans un livre qui fit du bruit à celte époque et mérita les louanges de toute la presse catholique, de mettre en saillie la modération, la réserve spontanée, la tolérance de l'Église catholique vis-à-vis du pouvoir de l'État et des Églises dissidentes. Il y avançait que « l'Église respectait la liberté de conscience à ce point qu'elle repoussait comme immorale et absolument inadmissible toute contrainte extérieure sur tous ceux qui ne lui appartenaient pas; que rien n'était plus éloigné du sentiment de l'Église que de vouloir appliquer des peines extérieures, même contre eux, parce qu'elle les considérait comme ses membres, puisqu'ils avaient reçu le baptême; que l'Église, au contraire, ne pouvait que laisser à la liberté de leur détermination personnelle la décision de seconvertir à sa foi ; que c'était une absurdité de vouloir persuader aux protestants qu'ils pouvaient avoir à redouter une conversion par la violence de la part de l'Église catholique, etc.. » (*9S). La vérité historique de ces allégations pouvait certainement être très sujette à caution, mais, en attendant, sans qu'il fût nécessaire de les réfuter, l'évêque a appris, parle Syllabus et son commentateur Schrader, qu'il était tombé, en s'exprimant comme il l'a fait, dans ce libéralisme réprouvé, appartenant aux yeux de Rome aux pires erreurs de notre âge, et que son livre a été l'objet d'une indulgence spéciale de la curie, en n'étant pas mis a l'index. Quelle vive lumière projetée a celte occasion sur la situation de l'Église ! Et alors combien est apparu indigne l'esclavage d'esprit imposé aux catholiques allemands par le parti des Jésuites romains! Voici un illustre évèque, qui, au milieu de l'approbation générale, sans qu'on entende une contradiction quelconque de la part des autres évêques, s'exprime sur les grandes questions, de la juste solution desquelles dépend en grande partie la situation légitime de l'Église et son action bienfaisante de nos jours; et, en retour, peu d'années après, voici le pape qui rejette sa doctrine, sans le nommer toutefois; aussitôt d'applaudir les mêmes gens qui avaient donné leur approbation aux livres de l'évêque : avec plus basses révérences encore, ils se prosternent devant l'Encyclique, fermement convaincus que ce qu'ils ont jusqu'ici tenu pour blanc, en réalité, est noir ! Et Ketleler lui-même, qui savait à n'en pas douter que l'intention du Syllabus était précisément d'élever à la hauteur de principes généraux, en

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les incorporant dans celte règle de foi générale, de simples assertions qui ne se rapportaient dans l'origine qu'à des cas particuliers ou à des circonstances locales, Ketleler, disons-nous, a cherché à se tirer d'affaire par une piteuse défaite ; n'a-t-il pas voulu prétendre que les articles en question du Syllabus n'exprimaient point un principe général, mais ne devaient valoir que pour certains pays seulement, spécialement pour l'Espagne? (696). Il devenait donc évident que nos évèques, nos théologiens, nos prédicateurs et jusqu'aux simples fidèles, personne ne savait plus quelle était la véritable croyance de l'Eglise catholique. Seuls, au milieu de cette ignorance générale, ces moines, ces monsignori et surtout les Jésuites, qui composent les congrégations romaines, étaient en possession de la vérité: ce sont eux qui, après bien des années, viennent pour la première fois de rouvrir la source de la connaissance, jalousement fermée depuis l'encyclique de Grégoire XVI. H en est ressorti cette révélation singulière que les nations de confession catholique étaient dévenues depuis assez longtemps fortement hétérodoxes ; que les gardiens qualifiés de la foi ontaide à propager l'erreur, ou bien qu'ils se sont tus. et ont juré des constitutions basées sur des principes absolument faux, aujourd'hui frappés de l'anathème romain.

5" Le Syllabus, comme on le sait, se termine par la déclaration : ((Ceux-là sont plongés dans une erreur condamnable, qui tiennent pour possible et désirable la réconciliation du pape avec la civilisation moderne (697). »

Les constitutions actuelles de tous les États d'Europe, à l'exception de la Russie et des États de l'Église (aujourd'hui disparus) ne sont autre chose que le produit et l'expression de cette civilisation moderne. Liberté de la confession religieuse et du culte, libre expression des opinions, égalité devant la loi, et égalité des devoirs comme des droits politiques, auxquelles il faut ajouter le droit de fixer soi-même les impôts, la liberté municipale et la participation du peuple à la confection des lois, voilà les idées et les principes dominant, pénétrant toutes les constitutions et dans une liaison si intime entre eux que, dépendant tous les uns des autres, ils se soutiennent et se protègent réciproquement; satisfaire à quelquesunes de ces exigences entraîne bientôt après soi, en vertu d'une nécessité intérieure, de satisfaire également à toutes les autres. Et,

en regard, voici que l'Église depuis des siècles déjà, à proprement parler depuis les Décrétales d'Isidore, suit la voie diamétralement opposée, avec unespritde suite persévérant : la constitution hiérarchique s'est de plus en plus développée en un absolutisme sans bornes, gouvernant oligaivhiquement : une centralisation bureaucratique, grandissant sans relâche, s'étendant au loin, a lue peu a peu toute la vie de l'ancienne Église ; sa contexlure harmonieuse. si bien ordonnée, sa propre gouvernementation par les synodes, tout a disparu, ou du moins, il n'est est resté que la forme creuse. Ainsi l'Église et l'Etat sont l'un à l'autre comme deux fleuves coulant parallèlement, dont l'un se dirige vers le nord, et l'autre vers le sud ; les conditions de l'état moderne et les efforts politiques des peuples, qui tendent à se gouverner eux-mêmes et à restreindre le bon plaisir du prince, sont en contradilion absolue avec l'infaillibilisme, dont l'essence et le but essentiel sont de maintenir et d'accroître sans cesse l'absolutisme dans l'Église. Mais l'État et l'Église ont crû intimement enchevêtrés l'un avec l'autre : tous deux réagissent continuellement l'un sur l'autre, et il est impossible d'éviler qu'à la longue les institutions et les conceptions politiques d'un peuple n'influencent et ne déterminent celles de son Eglise. De là, la haine profonde que tout véritable infailiibiliste ressent au fond de son âme contre les institutions libérales, voire même contre le système tout entier des Constitutions. La Civiltà a gratifié ce dernier d'expressions caractéristiques : « les États chrétiens, dit-elle, ont cessé d'exister; la société humaine est redevenue païenne, et ressemble à un corps d'argile, qui attend le souille divin. Mais, avec l'aide de Dieu, rien n'est impossible; il anime, d'après la prophétique vision d'Ezéchiel, même des os décharnés. Ossaaride. Les ossements décharnés,ce sontles pouvoirs politiques, les parlements, les urnes d'élection, les mariages civils, les municipalités. Quant aux Universités, ce ne sont pas seulement des os secs, mais des os puants, tant est grande l'infection qui s'exhale de leurs enseignements corrupteurs et pestilentiels. Mais ces ossements peuvent être de nouveau rappelés à la vie, s'ils entendent la parole de Dieu, c'est-à-dire, s'ils acceptent la loi divine qui leur sera annoncée parle suprême et infaillible docteur, par le pape (698). » Rappelons-nous que \n Magna Charta d'Angleterre, en quelque sorte la vénérable ancêtre et la souche des constitutions euro-

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péennes, fut attaquée avec la plus furieuse colère par Innocent III, qui, en avait assez bien compris la portée (699). Il vit en elle un mépris du siège apostolique, un amoindrissement des droits régaliens, un outrage de la part du peuple anglais; en conséquence, il la déclara nulle et non avenue, et mit ses auteurs, les barons anglais, au ban de l'Eglise (700). Nous rendons volontiers à Pie IX, et à ses conseillers, les Jésuites qui sont notoirement les inspirateurs de l'Encyclique et du Syilabus, la justice qu'ils n'ont fait que renouveler, en 1864, ce qu'Innocent, en 1215, guidé par une vue prophétique, avait déjà jugé à propos de faire dans l'intérêt de l'Église ("01). Et cependant, malgré la malédiction dont le plus puissant de tous les papes l'a baptisée, la Grande Charte, alors une plante sans forces, a crû comme un arbre magnifique, couvrant de son ombre la moitié du monde; elle a eu l'heureuse fortune de donner naissance à plusieurs générations de constitutions. Parmi ses derniers descendants, celle de l'Autriche peut attendre en paix et confiance le verdict de l'histoire, malgré l'épithète que le petit, très petit successeur d'Innocent lui a infligée le 22 juin 1868, la déclarant « une horreur inqualifiable » {infanda sané). Elle le peut d'autant mieux que ce même successeur n'a pas dédaigné, il y a peu d'années, de faire demander à Londres s'il ne lui serait point possible de trouver une résidence sûre dans la mère patrie de ces lois libérales « démoralisantes ».

Rome n'a pas témoigné moins d'animosité contre la constitution française que contre celle d'Angleterre. Léon XII adressa en effet en 1824 une lettre à Louis XVIII, où il lui représentait ce qu'il y avait de condamnable dans la constitution française, et le conjurait de supprimer de la Charte ces articles qui sentaient trop fort le libéralisme (702). Lorsque Charles X en 1830 essaya de changer la constitution par les Ordonnances de juillet, on en attribua généralement la faute à ses conseillers hiérarchiques, principalement à son confesseur, le cardinal Latil. La chute des Bourbons en fut la conséquence.

Peu après la promulgation de la nouvelle constitution belge de 1832, Grégoire XVI fit paraître sa célèbre encyclique, que Pie IX a reprise ensuite pour son compte et confirmée : la liberté de conscience y était déclarée une absurdité insensée, la liberté de la presse une erreur pestilentielle, pour laquelle on ne saurait avoir

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trop d'horreur. La conséquence immédiate a été de faire surgir en Belgique un parti libéral, irréconciliable antagoniste du parti catholique. Le combat entre eux dure depuis bientôt soixante ans ; la scission est toujours plus large et plus profonde, la haine toujours plus passionnée. Et, l'ullramontanisme ayant en Belgique rendu impossible toute entente, ou même tout compromis, l'antagonisme politique s'est étendu jusqu'à devenir une lutte systématique visant à la destruction de toute religion positive. Les catholiques belges n'ont jamais pu se disculper du reproche d'être nécessairement les ennemis d'une constitution que le pape avait flétrie comme condamnable, ni repousser l'accusation de ne faire qu'acte d'hypocrisie, en protestant de leur fidélité et de leur consciencieuse observation de la loi organique. Aussi en ce pays, malgré l'instinct religieux de la population, le parti libéral et hostile à la religion a-l-il sans cesse gagné du terrain ; tandis que le parti catholique, divisé en ultramontains et libéraux (c'est-àdire fidèles à la constitution) n'a pas été capable de constituer un cabinet durable. La tentative du congrès de Malines en 1863 devait avorter : le Syllabus a prononcé l'arrêt de mort de la réconciliation de l'Église avec la liberté civile, si éloquemment formulée dans le programme de Monta lembert (703).

Dans les États-Unis de l'Amérique du Nord, les catholiques ne forment point de parti politique, mais là-bas également, comme nous l'affirmait un évêque américain, la situation des catholiques est assez défavorable, sous le rapport de l'influence politique et de l'admission aux emplois publics : les protestants, en effet, leur opposent toujours de chercher leur règle de conduite dans les déclarations du pape : on leur objectequ'ils ne pourraient accepter avec sincérité les libertés communes et les obligations qu'elles engendrent, et que, tout au contraire, ils nourriraient l'arrière-pensée de travailler au renversement de la constitution dans le cas où ils deviendraient un jour assez forts pour cela.

En Italie, le gouvernement pontifical fait tous ses efforts pour détourner l'Autriche, aussi bien que les autres princes italiens, d'accorder les institutions libérales parlementaires et municipales. Les documents à l'appui sont aujourd'hui imprimés. La curie romaine a déclaré ne point pouvoir, par crainte de la contagion, supporter dans son voisinage les formes et les institutions parle-

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mentaires même les plus adoucies (""''). A contre-cœur, le grand duc Léopold de Toscane, prince toujours si bienveillant et raisonnable, fut obligé décéder à la pression de Rome et d'ordonner la suppression de l'article de la constitution qui proclamait l'égalité de tous les Toscans devant la loi, sans distinction de religion ; car, le pape avait déclaré que cet article ne pouvait pas être promulgué tuta conscientia(7m). Sous la même influence, on fut contraintd'enlever aux médecins Israélites, en Toscane, la libre pratique de leur profession qui leur était depuis longtemps accordée : cela en 1852. Qui peut donc, en présence de pareils faits, s'étonner encore de la haine des Italiens contre la papauté actuelle, et croire possible une paix durable entre l'Italie et cette hiérarchie?

Les reproches que depuis 1818 la curie a adressés au gouvernement bavarois montrent également combien la constitution de Bavière, proclamant l'égalité juridique des confessions et l'égalité de toutes les classes devant la loi, est impatiemment supportée à Rome (706).

De même, les lois espagnoles, qui introduisaient dans la péninsule la liberté du culte, ont été condamnées et déclarées nulles et annulées par Pie IX dans l'allocution du 26 juillet 1856 (707). Enfin , la constitution autrichienne a aussi appelé sur elle la malédiction du Vatican, dans l'allocution du 22 juin 1868, en ces termes :

« Au nom de notre autorité apostolique, nous rejetons et condamnons d'une façon générale les nouvelles lois introduites en Autriche, et, en particulier, tout ce qui, dans ces lois, comme en d'autres choses, a été fait et ordonné contre les droits de l'Église, par le gouvernement autrichien ou ses fonctionnaires subalternes. En vertu de cette même autorité, nous déclarons ces lois, avec tous leurs effets, comme absolument annulées et pour toujours sans valeur, nulliusque roboris fuisse ac fore. Mais nous avertissons leurs auteurs, et principalement ceux qui se glorifient d'être catholiques,ettous ceux qui onteu l'audace de proposer lesdites lois, de les approuver et de les exécuter, nous les avertissons et conjurons de réfléchir aux censures et peines ecclésiatiques, qui, d'après les constitututions apostoliques et les décrets des conciles œcuméniques, atteignent, ipso facto, ceux qui attentent aux droits de l'Église. »

Voilà donc le corps législatif tout entier et le corps des fonctionnaires en Autriche, l'empereur François-Joseph en tète, au ban de

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l'Eglise. Et cependant, les Aulrichiensdoivcnt encore être reconnaissants de ce que tous les pays de la monarchie n'aient pas été frappés de l'interdit, en vertu de l'ancien procédé, appliqué en dernier lieu à Venise.

Pie IX réprouve la constitution autrichienne parce qu'elle enjoint aux catholiques d'ensevelir dans leurs cimetières les corps des hérétiques, lorsque ceux-ci ne posséderont pas en propre des lieux de repos; il la trouve, en particulier, abominable (abominabilis) parce qu'elle permet aux protestants et aux israélites d'élever pour eux-mêmes des établissements d'instruction et d'éducation . Il semble par là avoir complètement oublié que de semblables lois existent ailleurs depuis longtemps sans opposition de la part de Rome (708).

Si la volonté de la Civiltà eût été accomplie, les évèques, en décembre 18(59, auraient implicitement, mais solennellement, condamné les constitutions des pays dans lesquels ils habitent, les lois dont beaucoup, sinon tous, ont juré l'observation ; ils se seraient obligés, par conséquent aussi, à travailler de toutes leurs forces à la destruction de ces lois, au renversement de la constitution. On n'aurait certainement pas exprimé la chose aussi crûment : au contraire, la Civiltà et ses coreligionnaires eussent répété ce qui a été si souvent dit déjà depuis 1864 : L'Église doit aussi par moments observer une prudente économie : elle doit compter avec les circonstances et les faits accomplis, jusqu'à s'en accommoder extérieurement, mais, en les désapprouvant intérieurement et sans rien céder des principes. Les évèques les auraient supportés patiemment, comme un moindre mal, aussi longtemps qu'une opposition ouverte n'aboutirait nécessairement qu'à de fâcheuses complications et qu'à nuire aux intérêts de l'Eglise. Mais, cette soumission, ou plutôt ce silence et ce laisser-faire n'eussent été que provisoires, et n'auraient signifié rien d'autre, sinon qu'il vaut mieux préférer un moindre mal au mal plus grand d'un combat sans chances favorables.

Dèsque la situation se fut modifiée et quela lutte contre les lois libérales eût offert des chances de succès, l'attitude et l'allure des évèques et de leur clergé, eussent changé aussi. Alors, ainsi que la curie et les Jésuites le prétendent, tout serment prêté, soit à une constitution générale, soit à des lois particulières, eût perdu sa

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force obligatoire. Le mot de l'apôtre, si en faveur de nos jours, que l'on doit plutôt obéir à Dieu qu'aux hommes, signifie d'après les Jésuites : on doit obéir au pape, représentant de Dieu sur la terre et interprète infaillible de la volonté divine, plutôt qu'à toute autorité temporelle, qu'à une loi d'État quelconque. C'est pourquoi Innocent X, dans sa bulle Zelus domus dei du 20 novembre 1C48, où il condamne la paix de Westphalie, comme nulle et non avenue, sans effets sur le passé, le présent et le futur, ajoute expressément que personne n'est obligé de respecter ce traité de paix et ses prescriptions, même s'il s'y était engagé par serment (™9).

C'étaient tout particulièrement les dispositions de la paix de Westphalie, garantissant aux protestants le libre exercice de leur religion et l'admission aux emplois publics, qui avaient rempli le pape, suivant ses propres expressions, de la plus profonde douleur (citm intimo doloris sensu). On en est toujours resté à celle condamnation, car Pie VI écrivait encore en 1789 aux archevêques allemands : « l'Église n'a jamais accepté cette paix » (Pacem Westphalicam ecclesia nunquam probavit) (71°).

Bien plus : en 1805, dans une instruction adressée à son nonce à Vienne, Pie VII maintient fermement les peines instituées par Innocent III pour le crime d'hérésie : ces peines sont, pour les personnes privées la confiscation des biens, et, à l'égard des princes hérétiques, elles délient leurs sujets de tout serment de fidélité et de toute obligation féodale envers le suzerain. La seule chose que le pape déplore, c'est de nous voir tombés en des temps aussi tristes, que la fiancée du Christ en soit réduite à un tel abaissement, qu'il ne lui soit plus possible de mettre à exécution des principes aussi saints, ni même de les rappeler utilement, et qu'elle soit contrainte au contraire de suspendre le cours de sa juste sévérité contre les ennemis de la foi (711)-

Ainsi donc, en attendant, ces « principes saints » fussent demeurés sans emploi, même si, suivant le plan de campagne des Jésuites, ils eussent été, au concile, élevés à la dignité de dogmes inattaquables par le moyen de l'infaillibilité papale : il eût fallu attendre des temps meilleurs, relevant l'Église (lisez : la curie) de « la poussière sous laquelle on l'opprime, et la replaçant sur le trône de sa domination universelle, spirituelle et temporelle ».

Mais, ici, les vues des « véritables » catholiques eux-mêmes se divisaient. Les uns, qui, par leur instruction et leur position sociale, étaient à peu près en état d'apprécier l'esprit de l'époque et la tendance des peuples civilisés auxquels appartiennent le présent et l'avenir, ne se faisaient aucune illusion sur la possibilité ou la proximité d'un millénium qui verrait se fonder l'empire du pape absolu : ils désespéraient donc complètement de l'humanité, qui, dans son aveuglement, méprisait la seule ancre de salut possible. A leurs yeux, notre époque est la période crépusculaire du règne de l'Antéchrist, le temps des douleurs de l'enfantement, qui précède l'apparition de l'Antéchrist en personne; lorsque celui-ci aura traîné son existence quelques années sur la terre, viendra la fin des choses et le jugement dernier. Cette manière de voir (représentée en Bavière par un savant, Windischmann, mort aujourd'hui et très influent dans l'Église, et qui, grâce à lui, a passé dans une lettre pastorale du cardinal Reisach) se réduit à ceci : attendu que l'histoire ne suit pas le sentier que nous lui avons tracé, il ne doit plus y avoir d'histoire du tout. Ou bien si l'on préfère : le monde doit finir, puisque notre système ne veut pas se réaliser. Étant au bout de leur sagesse, ils supposaient que celle de la Providence divine était également épuisée. A proprement parler, les gens de cette opinion considéraient l'ouverture d'un concile, peu avant la clôture de l'histoire du monde, comme superflue, ou tout au moins ne l'envisageaient que comme un dernier avertissement donné aux hommes, plus par colère que par pitié.

Lesautres, au contraire, et en premier lieu les Jésuites, voyaient précisément dans le concile leur dernière étoile d'espérance ; ils se flattaient qu'aussitôt après la proclamation de l'infaillibilité du pape et des propositions du Syllabus, l'humanité, pareille au royal Sicambre Glovis, plierait son front orgueilleux, brûlerait ce qu'elle avait adoré jusqu'ici, et adorerait ce qu'elle avait brûlé.

Un saint évèque, François de Sales, a blâmé ouvertement les écrits qui traitaient des questions politiques, comme celle de la puissance indirecte des papes sur les princes; il pensait avec raison que, dans un siècle où l'Église avait déjà tant d'ennemis extérieurs, il n'était pas nécessaire de soulever dans son sein de pareilles questions (71-). Mais François de Sales n'est pas une autorité pour les Jésuites.

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Les désirs des Jésuites et de la curie, que l'article quasi-officiel de la Civillà avait exprimés, n'ont été que partiellement exaucés ; le concile n'a pas promulgué le Syllabus sous forme de propositions affirmatives. Ceci toutefois n'a porté aucun préjudice à son autorité. Si antérieurement à 1870 on pouvait le critiquer, la chose n'est plus possible depuis lors, car, si les papes sont infaillibles, le caractère de l'infaillibilité revient aussi nécessairement au Syllabus, et c'est ainsi que, logiquement, on enseigne partout aujourd'hui.

A peine le concile était-il ajourné, que l'évèque Senestrey à Ratisbonne l'enseignait dans une lettre pastorale; Hergenroether le suivit dans cette voie, et déclara que le Syllabus était « une règle de foi dans le sens le plus étendu » et que ses propositions « dans leur ensemble étaient dogmatiques pour tous les catholiques p. Il est superflu d'ajouter que ces deux disciples des Jésuites son soutenus par leurs maîtres. De la sorte, les doctrines du Syllabus s'infiltrent peu à peu dans le sang des infaillibilistes et enflamment de jour en jour leur hostilité contre le monde moderne, et dans la même mesure augmente leur espérance de voir poindre « les jours meilleurs, qui dégageront enfin la curie de la poussière, sous laquelle on l'opprime, et la replaceront sur le trône de sa domination universelle, spirituelle et temporelle » (7I3).

§ 3. — Le nouveau dogme de Marie.

En comparaison des décrets qu'on attendait du concile, y compris la sanction du Syllabus, le nouveau dogme annoncé sur Marie se présentait d'une façon fort inoffensive. A la vérité, personne n'en comprenait l'urgence, peu d'années après que Pie IX venait de déclarer solennellement l'Immaculée Conception une révélation divine. On croyait cependant n'en avoir point encore fait assez pour honorer Marie, et, à cette occasion, il est intéressant de constater combien, ici encore, les Jésuites devaient procéder avec leur mépris accoutumé de la tradition de l'ancienne Église (71i).

Ni les écrits du Nouveau Testament, ni les plus anciens docteurs de l'Église ne contiennent un mot du sort de la sainte Vierge après la mort du Christ, Les premiers documents que l'on ren-

LE DCGME DE MARIE 2;>i

contre sont deux écrits apocryphes du temps entre le ivp et le v" siècle, l'un attribué à l'apôtre Jean, l'autre à l'évêque Melito de Sardes, qui fournirent matière à la légende, d'après Inquelle le corps de Marie aurait été également enlevé au ciel (713). A partir de ce moment, cette fiction fut progressivement embellie, spécialement par les écrivains de l'Église grecque. Pseudo-Denys la rapporte également (7,G) ; c'est lui et Grégoire de Tours (717) qui l'ont introduite dans l'Église d'Occident. Il fallut cependant des siècles avant qu'elle parvînt à être reconnue. Le martyrologe d'Usuard lui-même, en usage dans l'Église romaine jusqu'au i\e siècle, en demeurait à ceci, que l'on ne savait rien, ni de la manière dont était morte la sainte A'ierge, ni du sort ultérieur de son corps. « Quo aatem venerabile illud Spiritt/s s. temphim nutu et consilio divine occultatum sit,plns elegebat sobrietas Ecclesiœ cum pietate nescire, quam aliquid frivolum et apocryphum inde tenendo doeere ». est-il dit à ce sujet dans Usuard ("'*).

Cependant, il fallait aujourd'hui, suivant le vœu et l'inspiration des Jésuites, que cette légende fût également promue au rang de vérité de la foi. 11 était dès lors facile de prévoir que l'Ordre imposerait au monde, avide de dogmes [l'appétit vient en mangeant] (719), maint bijou, extrait de son riche trésor de traditions et de doctrines théologiques favorites, « afin, comme dit le Jésuite Salmeron, que chaque âge ait la joie de posséder ses vérités à lui. que ne connaissait pas l'âge précédent ». Car « avec le progrès du temps, il sera révélé de nouveaux mystères » (~*20). Tels, par exemple, que la doctrine du probabilisme qui ne lui tient pas moins à cœur que le Syllabus et l'infaillibilité du pape, et qui lui a rendu, dans la pratique, de si éclatants services. Quelle tardive, mais brillante justification n'aurait-ce pas été pour l'Ordre, objet de tant de blâmes, si le concile, dans sa docilité, en était venu à estampiller cette doctrine comme article de foi ! 11 eût bien, en effet, été particulièrement désirable, peut-être même nécessaire, que la doctrine morale de l'Ordre, cette plaie toujours béante à sa réputation, parût cicatrisée par un décret du concile, car, comme chacun le savait, l'Ordre attendait encore du concile un dernier service, et non le moins important; à savoir, d'être recommandé, comme tout spécialement appelé et tout particulièrement propre,

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à la direction des gymnases et des établissements d'instruction supérieure; en vertu de quoi, les évèques se fussent en même temps engagés, là où ils peuvent disposer de ces établissements et de ces écoles, à les livrer aussitôt aux Pères de la Société ("-1).

^ 4. — Obstacles à la liberté conciliaire et à la réunion d'un véritable concile.

Depuis le concile de Trente, le cri, jadis si fréquent, d'appel au concile avait cessé de retentir dans la chrétienté : les déboires éprouvés à Trente parles évêquesnon italiens; les résultats de ce synode demeurés si loin en arrière des réformes réclamées et espérées ; la conduite de Rome, qui avait même interdit, de la manière la plus sévère, tout écrit expliquant ou commentant les décrets de l'assemblée, dont elle se réservait seule l'interprétation ; enfin le silence et l'oubli faits sur de nombreux et importants décrets du concile (tels par exemple, ceux sur les indulgences et plusieurs autres), sans même un semblant d'exécution, tout cela réuni, avait amené le découragement et supprimé le désir d'en appeler à un nouveau concile. D'ailleurs, dans les contrées soumises à l'Inquisition, le simple vœu en faveur de la réunion d'un concile aurait été déclaré punissable et eut exposé son auteur à un véritable danger. Si, d'un côté, le Saint-Siège avait éprouvé des pertes notables dans ses droits et dans ses revenus, à la suite des décrets de Trente, et plus encore par suite de la résistance des gouvernements, d'un autre côté, ces mêmes décrets, L'activité de l'Ordre des Jésuites, la fondation des congrégations permanentes et celle des nonciatures, autrefois inconnues, avaient considérablement augmenté le pouvoir et l'influence de Rome. Mais malgré cela, on nourrissait toujours à Rome une sainte horreur des conciles : le mot seul y était sévèrement interdit. Lors de la dispute sur la doctrine de la grâce en 1602, les Molinistes ayant parlé de faire résoudre la question par un concile, le Dominicain Peua leur répondit : qu'à Rome le mot de concile, au moins en matière de dogme, était tenu pour sacrilège et excommunié (7;22).

Ainsi donc, ce qui a été sans exemple dans les temps passés de l'Église, trois siècles se sont écoulés sans que nulle part on eut

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