CONCILE SANS LIBERTÉ
manifesté un désir sérieux de concile. Dans les manuels de théologie, dans les écoles aussi bien que dans les traités, on enseigne ordinairement que les conciles ne sont pas seulement utiles, mais nécessaires a l'Église. Mais ceci est demeuré, comme tant de choses dans l'enseignement, à l'état de pure théorie. Au fond, tout le monde sentait que les conciles s'accordaient aussi peu avec une Église constituée en forme de monarchie papale, que les États- Généraux avec la monarchie de Louis XIV. Le fidèle interprète de la pensée romaine, le cardinal Pallavicini, a exprimé ce sentiment en ces termes: « Ce serait tenter Dieu que de réunir un nouveau concile, tant le danger serait grand pour l'Église et l'exposerait à la ruine. » Sur ce point, pense-t-il, son histoire du synode de Trente produira sur le lecteur la même impression que celle de Sarpi (7-3). Les papes, ajoute-t-il, ont toujours abhorré même les synodes nationaux (724).
Cependant, la véritable raison pour laquelle personne ne réclamait plus de concile résidait dans la persuasion ou l'on était que l'on ne trouverait plus dans cette assemblée la première et la plus indispensable des conditions, la liberté des délibérations et du vote. L'histoire la plus récente, comme la théorie, l'enseignait éloquemment. Le système papal n'offre aucun terrain pour une assemblée qui pourrait porter le nom de concile dans le sens où l'entendait l'ancienne Église : il ne connaît point de vrais évèques, agissant avec indépendance en vertu d'une institution divine, mais seulement des sujets et vicaires ou officiaux du pape, qui exercent un pouvoir délégué, qu'on peut leur retirer a tout instant (725). Si les évèques savent quelles sont sur une question l'opinion et la volonté du pape, il serait téméraire et inutile de leur part de voter autrement; s'ils n'en sont pas instruits leur premier devoir au concile serait de s'en assurer et de voler en conséquence. En présence d'un ordinaire des ordinaires, et d'un docteur de la foi infaillible, il ne peut, a strictement parler, pas exister d'assemblée œcuménique, bien qu'on puisse certainement donner la représentation aux spectateurs de la pompe, du cérémonial, des discours et des votes d'un concile. C'est pourquoi à Trente, les légats du pape ne manquaient pas d'accueillir aussitôt comme hérétiques et rebelles, les évèques qui osaient par hasard exprimer une opinion personnelle (7-6). Des évèques qui ont dû jurer « de maintenir, de
■■l'.'t'i LE XIXe SIÈCLE
défendre, d'accroître et de favoriser les droits, les privilèges honorifiques, les prérogatives et l'autorité de leur seigneur, le pape » (et chaque évèque prête ce serment) ne peuvent point se considérer eux-mêmes comme les libres membres d'un libre concile, et ne peuvent pas être considérés comme tels par le monde chrétien : la simple équité et justice naturelles l'exigent déjà. On ne doit ni ne peut rendre ces hommes responsables de décisions et d'omissions qui ne dépendent pas d'eux. On a donc eu les raisons les plus plausibles pourrie point convoquer de concile pendant trois cents ans et pour éviter un « fracas aussi inutile » — c'est le nom que donne aux conciles le cardinal Orsi en sa qualité d'infaillibi liste (727j.
L'essence d'un concile, c'est pour chacun une liberté entière, vraie, exemple de contrainte morale, de peur, d'intimidation et do corruption. Une assemblée d'hommes auxquels on fait un devoir de conscience, affirmé par serment, de considérer comme le but principal de leurs efforts le maintien et l'accroissement de la puissance du pape (728) ; d'hommes, qui vivent dans l'effroi incessant d'attirer sur eux le déplaisir de la curie et le reproche d'être parjures et de voir mettre les entraves les plus lourdes à l'exercice de leurs fonctions, une pareille assemblée ne peut certainement pas être dite libre ; elle ne saurait l'être dans toutes les questions qui touchent à la souveraineté et aux prétentions du siège romain et, parmi les questions qui pourraient venir en délibération dans un concile, il en est extrêmement peu dont ce ne serait pas le cas (7-9). Aucun de nos évèques n'a juré d'instituer, comme loi suprême de son action et de ses efforts, le bien de l'Église et de la religion ; dans la formule du serment, on ne s'est préoccupé que de l'intérêt de la curie. Et comment on comprend ce serment à Home, à quels reproches est exposé tout évêque qui prétend accidentellement suivre sa conviction en contradiction avec la tradition de la curie, l'histoire nous l'apprend en une longue suite d'exemples.
Rimini elSéleucie (359), Éphèse (449), Vienne (1312), Trente et bien d'autres n'ont que trop démontré quelles conséquences avait eues l'absence de véritable liberté. Dans les temps anciens, à une époque où les papes n'étaient pas encore en situation d'exercer une pression ou une intimidation sur les synodes, ce furent les