LE PAPE VICE-DIEU
qu'il se prononce sur les rapports de la religion avec la société, de l'Église avec l'État, voire même sur les institutions nationales. Chacune de ces décisions exige de la part de tous les catholiques une soumission absolue et sans réserves : ils doivent s'y conformer en parole et en action (737). C'est pourquoi, dans celte conception, le pouvoir du pape sur l'Église est un pouvoir purement monarchique, ne connaissant ni ne supportant aucune restriction. Le pape est un autocrate absolu : tous, en dehors de lui, ne sont que ses serviteurs délégués; ils ne sont, au fond, médiatemenl ou immédiatement, que les exécuteurs de ses ordres, et il peut, à son gré, limiter ou reprendre leur pouvoir. La situation de l'Église, d'après la conception de l'infaillibilisme, est d'autant plus normale et florissante, que Rome la régit, l'administre, la surveille, et la réglemente jusqu'aux plus infimes détails, dans toutes ses parties et divisions en nations. Rome doit subsister et agir comme une gigantesque machine administrative, Briarée aux cent bras, décidant tout en dernier ressort, intervenant partout par les admonitions, lescensures et autres moyens de répression et visant à l'uniformité la plus complète : car l'idéal ecclésiastique des infaillibilistes, c'est de romaniser toutes les Églises particulières, et d'étouffer le plus possible toute vie ecclésiastique nationale, idéal expressément confirmé dans le troisième chapitre des décrets du 18 juillet 1870. En vérité, c'est dorénavant une tâche et un devoir de conscience pour toutes les nations de pénétrer leur vie de la façon de penser et de sentir spécifiquement cléricale italienne. Et, comment en serait-il autrement, alors que, sans ambages, la Civiltà déclare: « De même qu'autrefois les Juifs ont été le peuple de Dieu, de même dans la Nouvelle Alliance, est-ce aujourd'hui le peuple romain. Sa dignité est surnaturelle (738). »
L'infaillibiliste ne connaît par suite rien de plus élevé que les usages et les institutions de Rome. La ville sainte est pour lui un bureau de renseignements, une officine ecclésiastique, ou mieux un oracle permanent (summum oraculum ainsi que la Civiltà nomme le pape) qui possède toujours sous la main une solution infaillible pour chaque cas douteux, pour toute difficulté scientifique ou pratique (~39). Quand d'autres, pour juger tels ou tels événements, se dirigent d'après leur conscience religieuse et la loi morale qu'a développée en eux la vie ecclésiastique, l'autorité de Rome rem-
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place chez les infaillibilistes la loi éthique religieuse. Le pape est la conscience universelle, d'après laquelle ont à juger toutes les consciences subordonnées, ainsi que le pape Léon XIII a fait expliquer nettement le troisième chapitre des décrets du 18 juillet 1870 aux évêques espagnols. D'après lui, en effet, un évèque ne saurait se borner, dans les difficultés religieuses, à interroger seulement sa conscience; car, de la sorte, il violerait implicitement l'engagement à celte soumission hiérarchique et à cette obéissance, que doivent nécessairement les évêques au Saint-Siège. Bien plus, Tinlerrogation de la conscience dans les difficultés religieuses ne consiste chez les évêques qu'à se demander s'ils se dirigent d'après les prescriptions du pape, auxquelles ils ne peuvent pas se soustraire.
Rome de son côté fera plus d'efforts que jamais pour imprégner le monde catholique de la façon de penser cléricale italienne. Jadis, les Italiens entraient déjà pour plus des neuf dixièmes dans la composition des congrégations et des employés de la curie romaine : c'étaient eux qui administraient et tenaient en tutelle le monde catholique au moyen de leurs décisions et de leurs instructions minutieusement détaillées, émises au nom du pape. Mais, aujourd'hui, après le 18 juillet 1870, il est impérieusement nécessaire que tout souffle religieux soit rythmé à l'italienne : il convient donc que les évèchés non italiens soient occupés si possible par des hommes qui puisent à Rome leur sentiment catholique ou, tout au moins, qui soient formés par les Jésuites et leurs élèves.
Le nombre de demandes, de dispenses, d'indulgences, d'autels privilégiés, d'objets consacrés, etc., que l'on sollicite de Rome, le montant des sommes d'argent qu'on lui adresse, voilà l'étalon auquel on mesure la piété, le vrai sentiment catholique d'un pays ou d'un diocèse. Aux yeux de la cour de Rome, il n'est possible de parvenir à ce qu'on nomme catholicité qu'à la condition que chacun, sur tous les points qui touchent à la religion, se revête de la forme italienne.
Si donc, l'Allemand, le Français ou l'Anglais veulent repousser la conception, la pratique et les actes de dévotion des Italiens, répugnant à leur sentiment national et se refusent à laisser supplanter leurs habitudes nationales préférées par des formes
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étrangères, ils sont déjà par cela même dans une fausse voie, ils ne sont plus « de véritables catholiques », mais des adversaires de l'Église infaillibiliste.
Depuis que le désir des Jésuites a été réalisé et que l'infaillibilité personnelle du pape a été solennellement proclamée, on a créé par là une nouvelle « règle de foi et de conduite », un nouveau principe d'une incalculable portée, aussi bien en ce qui concerne le passé qu'en ce qui regarde l'avenir. Ce principe, devenu aujourd'hui inattaquable, doit désormais gouverner les esprits et les obliger à une soumission absolue envers chaque arrêt du pape dans le domaine de la religion, de la morale, de la politique (74°) et des sciences sociales. En effet, il ne peut plus être question d'un empiétement du pape sur un terrain étranger, puisque c'est à lui seul, le pape infaillible, qu'il appartient de déterminer à son gré les limites de son enseignement et de son action et que chaque détermination de ce genre porte à son tourelle-même le cachet de l'infaillibilité. Depuis qu'on a vaincu l'attachement aveugle à l'ancienne tradition et heureusement brisé l'Église des six premiers siècles, depuis, qu'au moyen du concile du Vatican, on s'est radicalement débarrassé de cette peur pédantesque des nouveaux dogmes et qu'on a écarté le canon de Vincent de Lérins, encore jusqu'ici en crédit ci et là, d'après lequel ne pouvait être reçu comme dogme « que ce qui avait été cru par tous partout et toujours » (quod semper, ubique, ab omnibus creditum est), chaque pape, si ignorant soit-il dans le domaine théologique, est entièrement libre de faire à son gré usage de sa puissance créatrice en matière de dogme et de faire aussitôt de ses pensées privées le bien commun obligatoire de toute l'Église (741). Nous disons, quelle que soit son ignorance. Les théologiens de l'Ordre du Gesù ont, en effet, prévu le cas d'une complète ignorance théologique, comme pouvant se présenter, ainsi qu'on l'a déjà vu, assez fréquemment chez les papes. L'un d'eux, le professeur Erbermann, de Mayence, a déjà rappelé « qu'un pape tout à fait ignorantpouvait parfaitement être infaillible, puisque autrefois Dieu avait indiqué le bon chemin aux hommes en faisant parler même une ànesse » (742). Celui donc qui, depuis la proclamation du dogme de l'infaillibilité, osera encore contester à un article de foi, nouvellement frappé dans la Monnaie du Vatican, la valeur de son titre, celui-là encourra, dans
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cette vie, l'excommunication et, dans la vie future, la damnation éternelle. Les conciles par suite seront pour toujours superflus : de temps à autre, dans l'avenir, on rassemblera bien peut-être les évèques à Rome, pour entourer d'une plus grande pompe les canonisations de saints ou d'autres cérémonies papales; mais ils n'auront plus désormais à s'occuper de dogmes, car s'ils voulaient encore sanctionner de leur côté une décision papale, déjà par ellemême émanant de l'esprit divin, comme fit par exemple le concile de Ghalcédoine qui confirma, après un examen minutieux, la lettre dogmatique du pape Léon Ior, ce serait vouloir ajouter par des lanternes à l'.éclat du soleil. La formule definiens subscripsi, par laquelle jadis les évêques contresignaient aux conciles les décrets de doctrine, déjà supprimée au concile du Vatican, serait dorénavant un blasphème (783).
L'infaillibilité papale, définie par le concile comme article de foi, donnera l'impulsion à une révolution théologique, ecclésiastique et même politique dont peu de personnes apprécient, dès à présent, exactement la nature, mais dont aucune main humaine ne sera plus en état d'arrêter le torrent. A Rome même s'accomplira la parole : « En vérité, ta ressemblance avec Dieu t'effraiera encore une fois. » #
Le dogme nouvellement fabriqué va prochainement et nécessairement s'imposer comme la pierre angulaire et la base de tout l'édifice de la doctrine catholique romaine. Toute l'activité des théologiens se réduira à l'art de distinguer si une sentence papale a ou non le caractère doctrinal, et à chercher et à compiler des exemples à l'appui dans la littérature et dans l'histoire. Toute autre autorité doit s'effacer à côté de celle de l'oracle du Tibre, oracle vivant, parlant par sa seule inspiration et auquel on peut toujours s'adresser.
A quoi bon dorénavant de pénibles recherches dans la Rible ? à quoi bon une élude de la tradition, qui exige tant de temps et de connaissances préalables et qui dépend de conditions si difficiles, si une seule sentence du pape infaillible peut anéantir d'un souffle le travail théologique consciencieux de toute une génération ? si une demande par dépêche télégraphique peut, en quelques heures ou quelques jours, recevoir de Rome une réponse immédiatement érigée en article de foi et en axiome dogmatique?
NÉCESSITÉ DE FALSIFIER L'HISTOIRE ENTIÈRE DE L'ÉGLISE 26o
Si d'une part le travail des théologiens doit donc se simplifier considérablement, de l'autre cependant leur tâche augmentera de difficulté et deviendra plus compliquée. N'a-t-on pas déjà soulevé d'interminables disputes à propos d'une virgule dans une seule bulle (celle de Pie V contre Bajus), parce qu'on ignore s'il faut la placer avant ou après certains mots, et que toute la signification dogmatique de la bulle dépend de la place de cette virgule? Et malheureusement la dispute élevée depuis trois siècles sur ce sujet ne peut absolument plus avoir de solution, même par l'examen de l'original romain, car celui-ci, suivant l'ancienne coutume, est écrit sans ponctuation (~44). Comment donc les choses se passeront-elles à l'avenir? Les rabbins disent : « A chaque petit crochet de la Bible sont suspendues des montagnes de trésors de connaissance cachée » ceci peut maintenant aussi s'appliquer aux petits « crochets » des bulles papales et ce sera d'ailleurs tout a fait dans l'esprit de la théologie, qui sous le règne de l'infaillibilisme promet de devenir de plus en plus talmudique.
Pour justifier la doctrine de l'infaillibilité papale au moyen de l'histoire de 1 Église, il ne faut rien moins qu'entreprendre la falsification de cette histoire d'un bout à l'autre. Il s'agit, en effet, d'expliquer et de concilier les déclarations des papes : or, de celles-ci, les unes sont en contradiction avec le dogme, les autres en contradiction avec elles-mêmes, fait qui s'est présenté parfois chez un seul et même pape : il faut montrer ces déclarations, contraires à l'esprit de l'Église ou s'annulant elles-mêmes réciproquement, sous un jour tel, qu'au fond elles puissent pourtant paraître vraiment dogmatiques ; ou bien, en enlevant a l'une un mot, en ajoutant quelque chose à l'autre, faire voir qu'elles ne se contredisent pas et finalement disent toutes la même chose. Pour acquérir ce talent, les futurs théologiens feront bien d'abord de se mettre à l'école des rabbins, si toutefois ils ne trouvent pas déjà chez les casuistes de la Société de Jésus de précieux et suffisants matériaux. En réalité, ces derniers sont encore les meilleures maîtres dans l'art de défigurer l'histoire de l'Église et de la manipuler tendancieusement. Fabriquer l'histoire de l'Église n'a jamais été pour eux l'occasion d'une difficulté particulière : en ce genre, ils ont déjà exécuté les choses les plus invraisemblables. Laissant de côté l'intarissable invention et propagation d'histoires de saints et
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de miracles apocryphes, dont le monde croyant leur est redevable, nous ne voulons rappeler ici que les productions des Jésuites Turrianus et Pisanus et leur colossale falsification de l'histoire d'Espagne.
Ils ont donné à l'Espagne une histoire de l'Église toute nouvelle, mais conforme aux intérêts de leur Ordre, aussi bien qu'aux vœux de la nation et au dogme de la Conception, cette histoire ne put naturellement s'établir qu'à l'aide des chroniques et des monuments archéologiques, qu'un de leurs membres, Roman de la Higuera, inventa et composa avec tout l'accessoire nécessaire de reliques; et, à leur tour, ces reliques et monuments virent prouver leur authenticité par toute une série de miracles spécialement mis en scène à cet effet (745). C'est une méthode dont l'emploi à l'heure présente offrira certainement quelques difficultés. Une voie cependant reste encore ouverte pour atteindre ce but; et les premiers pas qu'on y a faits sont un début plein de promesses. A en juger par ce début on peut prédire à l'avance que bientôt l'histoire de l'Église ne sera plus de nouveau qu'une collection de fnbles et de fictions : on n'a qu'à continuer comme l'on a déjà procédé au concile du Vatican, c'est-à-dire à passer certains faits sous silence, à en détourner d'autres de leur sens, à interpréter des fiiblesetdes légendes, à émettre des doutes sur telles ou telles informations, et à appliquer la méthode du probabilisme. Du reste, en élevant Alphonse de Liguori au rang de doctor ecclesiœ, on a, par ce seul fait, approuvé canoniquement tout un magasin de fables et de falsifications des plus grossières. Cette revision de l'histoire de l'Église sera d'autant plus rapidement et largement effectuée que les Jésuites et leurs disciples donneront de nouveau le ton dans la littérature et dans l'Ecole.