ARMES
Nous venons d'envisager les circonstances plusou moins particulières propres à faire éclater la paralysie générale chez un prédisposé que cette prédisposition soit héréditaire ou créée par l'individu lui-même. 11 est bien entendu que toutes les causes plus haut énumérées peuvent se retrouver dans l'armée comme ailleurs ; le soldat est un homme tout comme un autre, par le seul fait qu'il est homme il peut être le descendant d'une longue série de cerveaux congestifs, et par suite un prédisposé héréditaire. Pour la même raison il peut avoir une capacité intellectuelle relativement faible duc soit à un traumatisme, soit à une insolation, même à une maladie antérieure telle que la fièvre typhoïde et être exposé avec ce cerveau amoindri à tous les chagrins, à toutes les déceptions de l'existence, et, manquant de la force de résistance nécessaire succomber. Nous irons plus loin ; n'ayant aucune tare, il peut s'ignorer lui-même et -demander à son cerveau plus qu'il ne peut donner; pour nous résumer en un mot le militaire (et on sait ce que nous entendons par là) peut tout comme le civil être un prédisposé, un terrain favorable. Il peut en outre arriver à l'âge où la maladie éclate de préférence ; il peut se livrer à des travaux
intellectuels excessifs, être un déçu de la vie, se livrer à des écarts (plaisirs violents, excès sexuels, etc.) abuser de certains poisons (tabac), subir un traumatisme crânien, être épuisé par des fatigues absolument physiques (veilles, soirées, nuits passées au jeu), être la victime des effets delà chaleur (insolation, atmosphère chaude), trouver dans la suppression de certaines hémorrhagies une occasion de congestions cérébrales répétées, devenir paralytique général par propagation à la masse encéphalique d'une affection antérieure, en un mot il peut se rencontrer au milieu de toutes les circonstances et de toutes les causes occasionnelles propres à développer la périencéphalite chez un prédisposé. Mais si tout comme l'homme qui vit de la vie civile, le militaire peut devenir un paralytique général et pour des raisons absolument identiques, ne trouve-t-il pas dans l'existence militaire, et seulement de par cette vie spéciale de l'armée, des circonstances, nous ne dirons pas nouvelles, mais plus nombreuses que dans toute antre carrière ou tout autre métier et qui rendraient compte delà fréquence relative de la paralysie générale dans ce milieu ?
C'est indiquer par là que nous ne prendrons pas une à une les causes, soit prédisposantes, soit occasionnelles de l'affection qui nous occupe, mais bien les causes qui spécialement entourent le militaire parce qu'il est militaire. Bien des officiers et des sous-officiers, clans certaines armes spécialement, peuvent être la proie de la maladie sans que les occupations militaires et la vie des camps puissent êlre incriminées, mais ces militaires sont devenu- paralytiques généraux absolument comme tout pré-
disposé placé dans des circonstances convenables devient paralytique. Nous connaissons des cas d'officiers fortunés, soldats par habitude de famille ou pour des motifs de vanité, qui héréditaires et prédisposés ont succombé à un surmenage à la fois moral et physique, sans que ce surmenage moral, pas plus que le physique, put reconnaître pour cause les occupations militaires.
Ce sont là des victimes d'un surmenage physique et moral mondains, si nous osons nous exprimer ainsi, et nullement d'un surmenage militaire. Nous espérons qu'on nous pardonnera ces deux expressions qui n'ont qu'une prétention, celle de vouloir exprimer notre pensée d'une façon simple et facile à saisir. De ces paralytiques, point n'avons à nous occuper; ceux dont plus lard nous défendrons la cause sont des victimes du devoir ou du travail professionnel, et c'est à cet unique point de vue que nous devons nous placer. Nous ne voulons pas pourtant faire de l'exclusivisme en cette question d'étiologie, nous en connaissons trop la complexité, et savons que plusieurs circonstances réunies concourent à un seul résultat, notre désir est seulement de découvrir celles qui jouent le rôle le plus important, et qui sont un effet direct et immédiat de la profession des armes.
Hérédité. — Nous croyons peu naturellement à son existence plus fréquente dans l'armée. Nos officiers paralytiques généraux tout comme les autres sont souvent des prédisposés héréditaires, mais l'officier et le sousofficier qui restent longtemps dans l'armée sont-ils des héréditaires plus que le premier individu venu ? Nous ne le croyons pas ; nous ne voyons pas les raisons pour les-
quelles il en serait autrement, d'un autre côté on conçoit assez facilement qu'on ne puisse pas s'amuser à dresser un tableau des antécédents héréditaires de tous ceux qui pour nous méritent l'épi thète de militaires. Tout au plus pourrait-on peut-être faire une exception en faveur des officiers de certaines armes, telles que la cavalerie, souvent fils de famille, et pouvant revendiquer certains droits à l'hérédité. Les fils d'officiers, fils eux-mêmes d'anciens militaires, ne seraient-ils pas des congestifs peut-être de par leurs ascendants ? L'on comprend sans peine combien l'on doit être réservé sur ce point, et combien peu l'on est autorisé à trancher la question ; l'opinion que nous venons d'émettre est plutôt une présomption et un sentiment qu'une idée bien arrêtée, et c'est sous toute réserve que nous la formulons.
Age. — Ici la réserve ne serait plus de saison et tous sont bien obligés de reconnaître que l'homme qui fait du métier militaire sa profession est placé au point de vue delà paralysie générale dans des conditions très avantageuses, nous avons failli dire exceptionnelles. L'officier vit au régiment de 22 à 55 ans d'ordinaire, les sous-officiers rengagés arrivent souvent au grade d'officier, et alors ils entrent dans la même catégorie ; d'autres y passent quinze ans de leur existence, parfois plus. Nous savons que c'est avant 25 ans que disparaît l'engagé volontaire, et que par suite il ne peut durant la période active de son service trouver dans son âge, heureusement pour lui, les conditions ou plutôt l'une des conditions favorables à l'éclosion du mal. C'est donc l'officier qui réalise la meilleure condition de succès de beaucoup,
et c'est une des grandes raisons certainement pour lesquelles la paralysie générale frappe si cruellement cette classe de l'armée. Mais à côté de l'officier nous ne pouvons oublier comme réalisant le même idéal à ce point de vue certains militaires non gradés ; on nous a deviné, nous voulons parler des gardes républicains et des gendarmes. Ces derniers n'entrent pas dans la statistique médicale du ministère de la guerre, mais il nous a été donné d'en voir suffisamment qui avaient succombé au mal pour savoir à quoi nous en tenir sur leur compte.
Les asiles d'aliénés en ont toujours été dotés, et Charenton en a vu plusieurs tout comme les autres établissements de ce genre. Le simple garde républicain tout comme le gendarme a besoin de 25 ans de service pour avoir droit à sa retraite, il peut prendre la retraite proportionnelle après 15 ans, et même avec cette limite restreinte il est dans de bonnes conditions de succès. C'est de cette façon que l'on peut et que l'on doit interpréter la fréquence de l'affection dans la gendarmerie et la garde républicaine.
Dans ces armes spéciales le simple soldat et l'officier vivent également longtemps sous le régime militaire et entrent tous deux en ligne de compte dans une statistique, tandis que dans les autres le soldat est quantité absolument négligeable aujourd'hui que la loi n'autorise plus le rengagement du simple soldat. Ces conditions favorables d'âge nous rendent compte de la fréquence de la périencéphalite chez les officiers et les vieux sous-officiers; nous montrerons en présentant notre statistique que c'est à nos yeux une raison qui milite en faveur de sa fré-
quence, sinon dans l'armée on entier, du moins chez le vrai militaire, celui qui l'est par profession. Autrefois, pour s'en convaincre, il suffit de lireCalmeil, quantité de simples soldats étaient frappés de l'affection qui aujourd'hui va choisir dans les rangs de l'armée de préférence le vieux militaire, officier ou sous-officier ; aujourd'hui le simple soldat (sauf le gendarme et le garde républicain) échappe à ses atteintes. C'est que le vieux militaire est généralement moins résistant, son âge en est la cause ; quoi de plus naturel que la maladie fasse ses victimes dans ce milieu et que, au lieu de s'épuiser en vaines attaques avec le jeune soldat qui lui résistera victo; ieusement, elle dirige ses coups contre le moins terrible et le moins susceptible de résister, le vieux militaire. Si le vieux militaire sait mieux résister aux attaques de l'ennemi que le jeune moins expérimenté, ce dernier lui dame le pion quand il s'agit de lutter contre la paralysie générale.
Surmenage intellectuel. — Le surmenage intellectuel, question dos plus controversées, et à laquelle il a été généralement répondu d'une façon' qui laisse pour le moins à désirer. Quand il s'est agi de surmenage intellectuel dans l'armée, on a tout naturellement incriminé : en premier lieu le travail cérébral des armes savantes, et on a supposé que la paralysie générale atteignait de préférence les officiers du génie et de l'artillerie. Non pas que les occupations du métier exigeassent pour les officiers sortis des écoles spéciales un travail cérébral fatigant, mais bien parce qu'ils avaient été surmenés durant leur jeune àgc, et ainsi, hâtivement fatigues, ils se Irouvaient dans
des conditions de faiblesse cérébrale uniquement due au travail de l'Ecole et qui les empêchait de continuer jusqu'à la fin leur carrière impunément.
Laissons la parole à M. Bréal. Après nous avoir montré que le travail intellectuel excessif est souvent morbigène, clans tous les cas n'est pas toujours à l'avantage du grand développement de l'intelligence, il ajoute: « Nos candidats à l'École Polytechnique, à l'École Normale sont les jeunes gens les plus instruits et les plus laborieux de l'Europe, mais trop souvent la suite ne répond pas à ces commencements et l'on trouve éteints à quarante ans ces brillants sujets des écoles ».De là à prétendre que les officiers sortis des Écoles étaient des « moins résistants > il n'y avait qu'un pas et sans chercher si les faits répondaient à une hypothèse toute gratuite on a cru trouver dans les excès de travail intellectuels antérieurs une cause de prédisposition à la paralysie générale chez les officiers des armes savantes. Il ne nous appartient pas de discuter les programmes des écoles de Saint-Cyr et de Polytechnique et notre observation personnelle ne nous permet pas de dire si à 30 ou 40 ans les anciens élèves de ces écoles sont incapables d'efforts intellectuels. Lors même qu'il en serait ainsi, nous croyons que ce fait supporterait une interprétation différente.
Dans tous les cas nous avons voulu savoir si cette assertion était fondée, et si la paralysie frappait de préférence les élèves sortisdes Écoles. La statistique que nous donnons plus loin n'a pas pu nous fournir le nombre des officiers sortis de l'École, et sortis des rangs, sous la dé-
nomination d'officiers sans autre distinction les uns et les autres sont réunis.
Mais si les documents du Ministère de la guerre mis à notre disposition n'ont pu nous fournir ces renseignements, nous avons en revanche une statistique à chiffres très sûrs et très exacts, celle de M. Christian. Cet aliéniste distingué lisait à la Société de Médecine de Paris à la séance du 26 mars 1887 une très courte note sur le surmenage cérébral et qui comportait le nombre des aliénés militaires entrés à la maison de Charenton du 1er janvier 1879 au 15 mars 1887. Sur le nombre total des aliénés il y avait seulement huit officiers supérieurs, tous les autres étaient lieutenants ou capitaines, et officiers supérieurs comme subalternes avaient de 30 à 50 ans. Parmi ces aliénés il faut compter 61 paralytiques généraux qui l'étaient devenus pendant la période active de leur service, paralytiques généraux ainsi subdivisés: 3 chefs de musique, 9 officiers d'artillerie ou du génie (2 sortis d'École Polytechnique), 48 officiers d'infanterie et de cavalerie (5 sortis de Saint-Cyr) 1 marin (École navale). Le même auteur avait observé de 1876 à 1879 à Maréville 9 officiers paralytiques généraux (1 sorti de Saint-Cyr). Ces quelques données dont M. Christian nous garantit la certitude peuvent nous fournir déjà une indication précieuse: 1° l'artillerie et le génie armes spéciales et armes savantes fournissent moins de victimes à la paralysie générale, 2° les officiers sortis des Écoles y sont en bien moins grand nombre que les officiers sortis des rangs, vu qu'ils ne représentent que 1/10 du total à peu de chose près. Nous ne voulons pas généraliser ce qui est
particulier, ni attribuer aux statistiques en général une valeur qu'elles n'ont pas, mais les résultats 6,6 celle-ci nous semblent concluants et à l'abri de toute attaque.
Nous venons de le voir, contrairement à l'opinion courante et à l'idée généralement admise, la quantité des paralytiques sortis des Ecoles est très faible 1,1/10 exactement et encore n'est-il pas démontré que ces derniers soient des victimes du surmenage cérébral ; en effet parmi eux quelques-uns étaient des héréditaires, un avait fait une chute sur la tête, un autre avait éprouvé de violents chagrins, etc.. Mais alors, nous dira-t-on, le surmenage cérébral n'est pas une des causes de la paralysie générale clans l'armée.
Au contraire, il en est même une cause puissante et indiscutable et c'est précisément à cause de lui que les officiers sortis de l'École sont les moins atteints. Cette déduction est facile à tirer pour qui entend le surmenage cérébral comme il doit être compris et tel que nous l'avons exposé dans la première partie de notre travail. Au point de vue du travail qui leur est imposé les officiers sortis des Écoles ne sont pas dans les mêmes conditions que ceux qui sortent des rangs. Pour entrer à l'École ils ont été l'objet d'une sélection, on a choisi pour le concours ceux qui ont été jugés assez intelligents pour continuer leur études, de plus soumis à un certain entraînement ils sont sans trop de fatigue ni souvent trop d'efforts parvenus à l'École spéciale. Rien d'étonnant ace que plus tard ils soient à la hauteur de leur commandement et s'acquittent de leurs fonctions brillamment et sans la moindre fatigue cérébrale ou dans tous les cas sans travail excès-
sif. A côté d'eux au conlraire se trouvent des individus qui sont arrivés au régiment sachant parfois à peine lire et écrire (ces cas sont rares aujourd'hui et bientôt n'existeront plus) dans tous les cas munis presque toujours d'une bien faible dose d'instruction. Aujourd'hui que les conditions de l'existence ont changé, chacun a devant lui un horizon sans limites et une ambition permise et légitime, et pour celle raison ce jeune homme sans instruction mais animé de bon vouloir et de courage aspire à l'épaulette. Combien nelui faut-il pas cl 'efforts pour compléter son instruction, pour s'élever à la hauteur des devoirs qui lui sont imposés et se mettre, si possible, au même niveau que ses camarades sortis de l'École? Son esprit est perpétuellement l'objet d'une contention soutenue et cela à un âge où le cerveau est devenu rebelle d'autant plus qu'il a été moins entraîné, et, comme le dit M. Christian <t si quelqu'un est victime du surmenage cérébral c'est le sous-officier qui destiné àocupercles grades inférieurs se trouve porté par une circonstance favorable à une situation pour laquelle il n'était pas l'ait ». Nous n'hésitons pas un seul instant à nous rallier à l'opinion du médecin de Charenton et, nous le répétons, le surmenage cérébral bien entendu est une puissante cause de paralysie générale.
Les surmenés clans l'armée sont les officiers sortis des rangs et non ceux de l'école, c'est ce qui nous rend compte de la moin Ire fréquence chez ces derniers de l'affection à laquelle les premiers sont plus sujets. Pas d'exclusivisme pourtant, certains jeunes gens ont pu parvenir à l'école avec une intelligence médiocre et plus lard devenir la proie de la paralysie à la suite du travail continu exigé
par leur grade, mais en général ces surmenés de l'école ou même du collège deviennent des déments précoces qui meurent avant 30 ou 40 ans. D'un autre côté parmi les officiers sortis des rangs il y a parfois (leur nombre va aujourd'hui en augmentant) des intelligences bien trempées qui atteignent et remplissent avec honneur les dignités les plus élevées. Combien d'officiers supérieurs, de généraux distingués sortis des rangs ! Quoique ces restrictions nous aient semblé très naturelles, nous avons tenu à les signaler. De ce que nous venons de dire du surmenage intellectuel dans l'armée il découle, si nos conclusions sont vraies, le plus naturellement du monde, que les armes différentes présenteront une proportion de paralytiques d'autant plus forte que le nombre des surmenés y sera plus nombreux Pour qui connaît l'instruction exigée des simples soldats dans la garde républicaine, rien d'étonnant à ce que cette arme fournisse le plus grand contingent dans le chiffre des paralytiques de l'armée; après elle (nous le verrons plus loin dans notre statistique), vient le train des équipages dont tous les officiers de l'active sont d'anciens sous-officiers, puis la cavalerie et la remonte, l'infanterie et enfin l'artillerie et le génie armes des mieux composées au point de vue du niveau intellectuel et dont les sous-officiers rengagés (futurs élèves de Versailles), sont instruits suffisamment avant leur entrée au régiment et, malgré la difficulté de leur service, moins fatigués, plus résistants, d'une plus notable capacité intellectuelle et par suite moins obligés de se surmener.
Ces cas de surmenage intellectuel dans l'armée chez les officiers sortis des rangs se sont rencontrés en grand
nombre après la dernière guerre. De simples soldais sachant à peine écrire l'orthographe sont devenus par suite des nécessités de la guerre capitaines, et après la révision des grades, laissés comme lieutenants dans les régiments; obligés de se surmener, ils ont bientôt failli. Pour noire propre compte nous connaissons beaucoup de surmenés de la sorte, vieux officiers sans aucune chance d'avancement, du moins mérité, et travaillant constamment pour accomplir tout juste une tâche qui est en général facile à l'ancien élève de l'école.
Surmenage moral. — Nous ne parlerons pas des sources d'ennui créées à un officier par une situation de forlune modeste qui est loin d'être compensée par les appointements de son métier, ce serait entrer dans le domaine de la vie privée. Nous passerons sous silence également les causes d'émotion causées par le désir de briller, d'occuper un grade plus élevé ou de bien dignement accomplir ses fonctions, ce surmenage moral de tous les instants chez l'officier peu instruit accompagne souvent le surmenage intellectuel qui en est comme la conséquence fatale. Mais ce que nous ne pouvons omettre, c'est le changement de situation de l'officier, surtout dans certaines armes; resté longtemps subalterne il est parfois appelé à prendre la direction d'un service, et cette situation nouvelle, en augmentant la responsabilité de l'individu, donne souvent lieu à des préoccupations insolites de tous les instants. Telle est, comme le fait observer M. Colin, la cause de l'apparition fréquente de la paralysie général ; chez les officiel s chefs sur place, même chez ceux qui sont aux derniers degrés de la hiérarchie, et qui exercent leurs barricarrérc 0
fonctions sans contrôle immédiat et voisin, comme dans la gendarmerie et le train des équipages. Il est bien certain que la responsabilité du commandement est une cause à la l'ois de surmenage intellectuel et moral chez les officiers. Parlerons-nous du désir d'avancer, de bientôt gagner la croix, des déceptions sans nombre auxquelles sont soumis les militaires, de leurs ambitions, de leurs espérances et des chagrins que procure leur non réalisation? L'obéissance de tous les instants, la crainte des supérieurs, la soumission passive et i-ans réplique, l'émulation, le regret de se voir dépassé par son voisin moins méritant, ne sont-ils pas autant de motifs de surmenage que tout le monde sait et sur lesquels nous nous abstenons d'insister? En campagne les commotions morales vives qu'inspirent l'approche du combat, l'espoir du succès, la crainte d'une défaite ou de la mort ne sont-elles pas des sources de congestion cérébrale appartenant au domaine moral, et se trouvant ici à leur place? Oui, tout comme il y a un surmenage cérébral d'origine militaire, si nous osons nous exprimer ainsi, il y a un surmenage moral relevant de la même origine.
Calorique. — Depuis que les armées existent, l'histoire des campagnes nous apprend qu'on a toujours eu à lutter contre l'action de la chaleur et l'impression des rayons solaires. Il suffit d'avoir fait une marche militaire en été, d'avoir assisté à une revue pour avoir été le témoin des accidents dus à la chaleur. L'exposition prolongée à la radiation solaire peut provoquer la congestion ou plus simplement l'hyperhémie cérébrale chezles militaires alors surtout qu'ils ont pour coiffure des casques métalliques
ou des schakos, sans couvre-nuque. Tout le monde connaît le danger que présentent les couches inférieures de l'atmosphère lorsqu'elles sont en contact avec un sol échauffé, les coups de chaleur auxquels est exposé le fantassin contrairement au cavalier garanti par son élévation au-dessus du sol. Nul n'ignore le danger qu'il y a à faire marcher pendant les grandes chaleurs les troupes en colonnes sériées à cause de la poussière soulevée, par les hommes en marche. On n'est pas davantage sans savoir que les vêtements appliqués trop directement sur le corps et formant ainsi une enveloppe qui concentre la chaleur et empêche la circulation de l'air sont une cause aggravante, nous citerons dans cet ordre d'idée l'antihygiénique col-cravate de la gendarmerie. Toutes ces considérations se retrouvent dans l'armée, lui appartiennent en propre, les accidents qu'occasionnent les marches lui sont imputables, et nous verrons plus tard le compte qui en est tenu au point de vue des réformes accordées aux paralytiques généraux.
Traumatisme. — Ce point de vue n'exige pas une longue étude, le traumatisme banal peut exister ici tout comme ailleurs, il peut éclater chez un prédisposé et agir alors comme une simple cause occasionnelle, être la mèche qui met le feu aux poudres; ou bien, survenant chez un individu sain, il peut le rendre moins résistant, en faire un terrain favorable, en un mot un prédisposé, nous avons discuté plus haut ces deux modes d'action.
Il saute aux yeux de tout le monde que le militaire trouve dans son milieu ordinaire, l'armée, l'occasion de nombreuses chutes, de traumalismes dus au service, spé-
eiolemenl dans les «armes de la cavalerie, artillerie et autres ormes montées. Il serait bien intéressant de savoir combien de fois cette cause est réellement productrice de la maladie, les statistiques de l'armée sont muettes à cet égard; d'ailleurs à ce point de vue il serait téméraire de leur ajouter trop grande confiance. Les règlements militaires ne renvoient gratifiés que les officiers, sous-officiers ou soldats qui doivent leur maladie à un traumatisme. S'il est possible, s'il est vrai que l'affection puisse être produite de toute pièce par une chute ou un coup sur la tète, il n'en est pas moins vrai que souvent son action est ]oin d'être toujours prépondérante. Souvent le militaire est un individu chez lequel se donnent rendez-vous le surmenage cérébral, les préoccupations, les chagrins, les difficultés de l'existence, et le dernier coup est porté par une secousse physique. Celle-ci a agi d'une façon secondaire, mais le médecin militaire s'ingénie à lui faire jouer un rôle capital, à la représenter même comme cause unique. C'est ainsi qu'ils doivent agir clans la plupart des circonstances, et loin de leur en faire un crime nous ne voulons que les en féliciter; s'il existe comme ailleurs des préjugés dans Farraée,si des lacunes sont manifestes, leur réforme s'impose. Si la chose est impossible, il faut cependant faire en sorte que peu d'individus soient les victimes d'erreurs réglementaires, et exagérer dans ces circonstances l'influence traumatique ou solaire, dans tous les cas reconnaître qu'elle est loin d'être négligeable, et la faire toujours entrer en ligne de compte. Nombreux sont à Charenton, et il doit en être de même dans les autres asiles, les militaires paralytiques généraux et qui ont été
les viclimes d'un traumatisme, nous-même en ce moment en connaissons deux cas chez d'anciens officiers qui ont été réformés et renvoyés avec une pension. Nous avons voulu dire un mot du rôle important que l'on est autorisé à faire jouer à un traumatisme antérieur chez un militaire devenu paralytique général môme longtemps après cette action physique, clans l'intérêt du malade, et lorsque la chose peut se faire avec toute garantie de conscience et d'honnêteté.
Fatigues physiques. — Si d'ordinaire elles ne sont pas exagérées il est des cas cependant où leur action est indiscutable. Les fatigues durant la guerre, durant les grandes manœuvres sont loin d'être toujours facilement supportées, si l'on songe surtout aux moyens parfois difficiles de réparer les forces perdues. Nous avons souvent suivi des armées ou plutôt des régiments en marche durant ces périodes, et avons pu nous rendre compte de l'influence combinée, quelquefois désastreuse, do la fatigue et de la chaleur sur des troupes qui le soir trouvaient difficilement de quoi se coucher, et encore Dieu sait dans quelles circonstances déplorables. Si le soldat est déjà malade, l'action des fatigues corporelles se fait plus sentir encore ; si c'est un prédisposé à la paralysie elles peuvent la faire éclater comme chez les deux malades précités de M. Bail. Inutile de dire combien ces fatigues doivent eti e augmentées en campagne et mal réparées, il est, nous le croyons, assez difficile de s'en rendre compte quand on n'y a pas passé.
Nous résumons au plus vite ce dernier chapitre : L'officier (lui seul est presque en cause), se trouve, de par
son métier, dans d'excellentes conditions au point de vue de la paralysie générale. Il se livre souvent au surmenage intellectuel (du moins celui qui pour nous réalise le type du candidat à cette affection), les influences morales ne l'épargnent pas davantage, la chaleur et le traumatisme en même temps que les fatigues physiques sont toujours autour de lui prêts à le faire succomber, souvent après une longue lutte. Le type du futur officier paralytique général est représenté le plus fréquemment par le sous-officier d'une intelligence ordinaire peut-être, mais d'une instruction médiocre, obligé de constamment travailler pour arriver à un grade honorable et en remplir consciencieusement les fonctions. C'est lui qui viendra de préférence plus lard frapper à la porte de l'asile.