CHAPITRE DIXIEME
L'honorable E.-T. Paquet
Nous avons déjà dit plus haut que Etienne-Théodore Paquet, de son mariage avec Nathalie Moffet, avait eu un fils, appelé comme son père Etienne-Théodore.
Celui-ci, fils unique, naquit le 8 janvier 1850. Lorsque, en 1875, âgé seulement de 25 ans, il brigua pour la première fois les suffrages populaires, ce fut contre un vieux lutteur, le docteur Blanchet de Lévis, et ce dernier qui avait résidé à Saint-Nicolas et avait alors été en relations très intimes avec la famille Paquet, rappelait aux électeurs de cette paroisse, pour mieux faire ressortir la trop grande jeunesse de son adversaire, qu'il l'avait tenu et bercé sur ses genoux. Cela n'empêcha pas le brave docteur d'être battu par cet enfant si vite transformé en rival politique.
Le jeune Paquet grandit sous l'œil caressant de ses parents dont il était l'idole. Ses rares qualités d'esprit, de cœur et de caractère, en même temps que ses dons physiques remarquables, justifiaient bien au reste cette extraordinaire affection. Son éducation! fut soignée. Il entra au petit Séminaire de Québec en 1861, et 1 '"Abeille " de 1861-62 le classe parmi les premiers de la septième. Au nombre de ses confrères d'alors on remarque J.-E. Flynn, qui devait être plus tard son collègue dans l'administration Chapleau. Théodore Paquet, jeune élève, prit une part active aux travaux de la Société Saint-Louis-de-Gonzague, dont l'abbé T.-E. Hamel
fut le premier directeur, et lorsque en 1908 l'on célébra le cinquantenaire de la fondation de cette société, il fut un des quelques laïques invités à cette fête; et c'est avec un vif plaisir que M. Paquet, alors directeur des Postes à Québec, gravit l'escalier de la Petite Salle qu'il n'avait probablement pas revue depuis la fin de ses études.
Théodore Paquet lit un bon cours, entrecoupé de quelques absences nécessitées par l'état de sa santé et peut-être aussi par quelques accès de nostalgie. Nous avons consulté l'annuaire pour l'année 1868, époque où il finit sa rhétorique. Son nom, dans la liste des prix, est mentionné presque partout avec honneur. Il remporta le premier prix d'histoire, et le second prix d'amplification française. Nous savons qu'il excellait dans le discours. Pour se familiariser avec l'anglais, il alla faire sa philosophie à Fordham, chez les Jésuites, près de New- York. De là, il revint à Québec, et s'inscrivit parmi les étudiants en droit à l'Université Laval où on le trouve pendant les années 1869-70, 1870-71, 1871-72. Il fut pendant ses études légales l'un des secrétaires du cercle Casault, et il sortit de l'Université en 1872 avec le grade de bachelier en droit.
Il avait embrassé la profession de notaire, qui allait fort bien à son tempérament paisible. Une fois reçu membre de cette profession, il ouvrit son étude dans la maison paternelle à Saint-Nicolas, menant de front la pratique du notariat et l'œuvre de collaboration que son père attendait de lui dans la haute direction des travaux de la ferme. C'était une vie heureuse, agréable et profitable de toutes matières. Rarement la fortune n'avait souri davantage à un jeune homme qui entre dans le monde. Le notaire Paquet, par l'éclat de son talent, le charme de son caractère et de sa personne, et l'avantage de sa situation, faisait l'envie de tous ceux qui le connaissaient. On en parlait comme d'un jeune professionnel
privilégié. Il attirait tous les regards. Son père et toute sa famille étaient très connus dans le comté de Lévis. On comprit que, malgré sa jeunesse, il serait une force pour le parti politique au service duquel il vouerait ses talents. Lui-même sentait s'éveiller en lui l'intérêt s|)écial très vif que tout homme de valeur et tout esprit patriotique porte à son pays. Cédant aux instances de ses chefs et de ses amis, il se présenta, en 1875, pour l'Assemblée Législative, dans son comté natal où il fut élu. Il se trouva le plus jeune des membres de la Chambre.
Laissons ici la parole au chroniqueur lévisien de 1'" Action catholique" (du 24 mai 191 6).
'.'M. E.-T. Paquet, maître de poste à Québec, a représenté le comté de Lévis à l'assemblée législative de Québec de 1875 à J^3' et son nom évoque le souvenir de luttes politiques très vives dans notre comté.
4 M. Paquet était pratiquement inconnu 1 dans le comté de Lévis, lorsqu'il fut choisi par les chefs libéraux en 1875 pour faire la lutte au Dr Blanchet. Il exerçait sa profession de notaire depuis quelques années à Saint-Nicolas, sa paroisse natale, et il n'avait encore pris aucune part bien active aux luttes politiques.
L'élection eut lieu le 7 juillet. Convaincus que le Dr Blanchet était invincible, car, depuis 1861, il avait été élu et plusieurs fois réélu par de grandes majorités, ses partisans n'attachèrent pas d'importance à la candidature du jeune notaire de Saint-Nicolas ; trop confiants dans leurs victoires répétées, ils négligèrent le travail d'organisation. La conséquence, c'est que M. Paquet l'emporta par une bonne majorité à la grande surprise de tout le monde.
1. Nous croyons devoir faire remarquer que M. Paquet était déjà assez connu dans le comté, non seulement par sa famille, mais par quelques discours politiques prononcés au cours d'élections antérieures.
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" Cette victoire inattendue donna beaucoup de popularité au «nouveau député qui devait devenir plus tard secrétaire provincial.
4 En mars 1878, éclate le coup d'état qui renverse le gouvernement de Boucherville et porte au pouvoir le parti libéral. M. Joly est appelé à former une nouvelle administration à laquelle les élections générales du ier mai 1878 ne donnent qu'une majorité de 6 voix.
' M. Paquet fut réélu facilement dans le comté de Lévis, contre M. le notaire Couillard, conservateur, par une majorité de 183 voix.
" Dès l'année suivante, au mois d'octobre, le cabinet Joly qui n'avait pu se maintenir jusque-là, qu'avec la plus grande difficulté, se trouva en minorité à l'Assemblée législative par suite de l'abandon de cinq de ses partisans, un ministre et quatre députés : l'hon. A. Chauveau, solliciteur général ; M. Paquet de Lévis ; M. Flynn de Gaspé ; M. Racicot de Missisquoi et M. Fortin.
"Il démissionna le 31 octobre 1879. M. J.-A. Chapleau appelé à former un nouveau cabinet, invita le député de Lévis, M. Paquet, à en faire partie en qualité de Secrétaire provincial \
" Aux élections générales du 20 novembre 1879, l'hon. E.-T. Paquet devenu ministre d'un gouvernement conservateur, fut réélu dans le comté de Lévis par 567 voix de majorité contre M. T. Beaulieu, libéral.
"Mais aux élections de 1881, le secrétaire provincial n'eut pas la partie aussi belle et aussi facile. Depuis deux ans, de sérieux mécontentements s'étaient produits dans une frac-
2. Xous savons de source très sûre que M. Paquet n'avait nullement ambitionné ce portefeuille, et qu'il eût préféré rester simple député pour consacrer une forte partie de son temps et de ses efforts à l'entreprise du Crédit foncier dont il avait été la cheville ouvrière.
tion importante du parti conservateur au sujet du remboursement à la ville de Lévis des $50,000 qu'elle avait votées au chemin de fer Lévis et Kennebec. Et ces conservateurs mécontents engagèrent M. I.-N. Belleau, aujourd'hui juge de la Cour Supérieure, à lui faire la lutte.
" Les libéraux s'en réjouirent et se gardèrent bien de choisir un candidat de leur parti. Ils préférèrent laisser les conservateurs se battre entre eux, convaincus qu'ils en bénéficieraient tôt ou tard. Et ils ne se trompèrent pas, car la décadence du parti conservateur dans le comté de Lévis date de 1881.
" Cette bataille électorale fut des plus ardentes. Jusqu'au dernier moment les chances de succès semblaient être plutôt du côté de M. Belleau, mais M. Paquet l'emporta par 59 voix de majorité.
" En 1882, le cabinet Mousseau succéda au cabinet Chapleau, et le portefeuille de secrétaire provincial fut confié à l'hon. Jean Blanchet 3.
1 Un an après, le 25 octobre 1883, M. Paquet, nommé shérif à Québec, résignait son mandat de député de Lévis. '
Revenons sur cette première partie de la carrière publique de M. Paquet.
L'une des questions de politique locale auxquelles s'intéressa davantage le nouveau député de Lévis, fut la reconstruction du pont de la Chaudière, rivière qui sépare Saint- Nicolas de Saint-Romuald. Ce pont était ardemment désiré par les habitants de la rive Sud. Dès la session de 1875, M. Paquet interpelle le Gouvernement sur cette question, l'invitant à accomplir l'œuvre nécessaire. On lui répond par la
3. Sur ce dernier épisode de notre histoire politique, Thon. M. Paquet a laissé, dans les archives de sa famille, des notes qui pourront servir plus tard à faire la lumière.
formule banale, que l'affaire est sous considération. A la session de 1876, M. Paquet revient à la charge, mais il est informé que le gouvernement n'a pas l'intention de s'occuper de cette entrerprise. En 1879, sous le gouvernement Jolv, le député de Lévis renouvelle sa demande ; on lui répond encore d'une façon évasive. Devenu ministre, il parvient à faire voter par la grande majorité de la Chambre une somme annuelle en faveur de la construction du pont. Ce pont cependant ne fut construit que sous l'administration Mercier; mais s'il y eut un tel retard dans l'exécution d'une entreprise si importante, ce ne fut, certes, pas la faute de l'honorable M. Paquet. '
M. Paquet veillait de près sur les intérêts de son comté, et ne laissait passer aucune occasion d'être utile à ceux qu'il représentait. Mais les questions d'ordre général, avaient, comme de juste, le premier rang dans ses préoccupations. Encore simple député, il parla sur les sociétés d'agriculture et l'encouragement qui leur est dû, sur l'œuvre capitale de la colonisation, sur la nécessité de relever le salaire des instituteurs et des institutrices, sur les avantages que procurerait l'établissement d'un conservatoire de musique et de déclamation à Québec. Il prit aussi la parole en 1877, sur ^a question de l'emprunt. Cette année là même, il commençait à s'occuper de la fondation d'une institution de crédit foncier qui attirerait au Canada des capitaux français, et qui, en créant ainsi des relations financières avec notre ancienne mère patrie, abaisserait le taux des prêts, et permettrait aux propriétaires ruraux d'échapper au fléau de l'usure.
D'excellents esprits s'étaient déjà préoccupés de cette question. En 1863, un comité spécial avait été nommé par l'Assemblée législative pour s'enquérir s'il n'était pas expédient d'introduire dans le Bas-Canada le Crédit foncier, et M. Geo. de Boucherville qui avait étudié ce genre d'institu-
mon. E.-T. Paquet. — //. Mme Paquet {Emma Lame). — ///. Pt.-'J'héod. Paquet {petit— fils) — IV. Et.-Théod, Paquet (fils). — V. Mme Paquet {Marie-Louise Taché).
tions en Europe, publia à ce sujet un travail très instructif. C'est cette idée sans doute que M. Paquet, de concert avec quelques amis, entr'autres le notaire L.-X. Carrier, de Lévis, reprit, en y introduisant un nouvel élément : la coopération française. Certaines gens dont nous nous abstenons de scruter les motifs, ont voulu rejeter dans l'ombre la part prépondérante prise par M. Paquet dans l'établissement du Crédit foncier franco-canadien. C'est une injustice que l'histoire a le devoir de redresser. Nous lisions dans Y Evénement, au lendemain de la mort de notre compatriote : " L'honorable M. Paquet est le véritable fondateur du Crédit foncier franco-canadien. Ce fait historique est parfaitement établi par les chroniques du temps, -et par le rapport d'un comité spécial déposé à l'Assemblée législative en 1881 4. '
En 1880, M. Paquet, alors membre du gouvernement Chapleau, fit un voyage en France. Il rencontra à Paris les principales personnalités politiques et sociales de l'époque. Il se mit surtout en relations avec les sommités du monde financier et économique, M. le comte Cahen d'Anvers, M. Joubert, M. Sautter, MM. Thors et Molinari, M. Etienne Moranges, et à force de travail, de conversations, et de démarches, secondées d'ailleurs par des amis, il réussit à mettre sur pied l'institution qu'il avait projeté de fonder pour le plus grand bien de la classe agricole.
Le Crédit foncier franco-canadien fut reconnu légalement le 24 juillet 1880. On voulait établir, " au moyen de capitaux à être souscrits en France et dans la province de Québec, une société de Crédit Foncier, ayant pour objet de fournir aux propriétaires d'immeubles dans cette province, qui voudront emprunter sur hypothèque, la possibilité de se
4. Peu après la mort de Thon M. Chapleau, le Figaro de Paris avait cru devoir faire précisément cette remarque.