CHAPITRE ONZIEME
La demeure ancestrale
Au milieu d'un joli massif d'érables, d'ormes et de mélèzes \ bâtie à quelque cent pas du chemin du roi, la maison des ancêtres de la famille Paquet se dissimule discrètement, dédaigneuse des regards des passants et insoucieuse des clartés d'un plus vaste horizon. Elle élève à peine son vieux toit, et ses fenêtres, à demi closes, n'ont plus qu'un regard mélancolique et assombri pour les champs sur lesquels elles s'ouvraient si gaîment jadis.
Elle connaît bien, cette demeure vieillie, le modeste héritage que l'ancêtre Etienne Paquet acquit et cultiva au prix de tant d'efforts et d'héroïques travaux. Elle a vu planter et croître le verger qui s'étend en arrière, en pente douce, vers le soleil couchant, et qui s'arrête sur les bords escarpés du grand fleuve. Elle a vu, plus de cent printemps, verdoyer les prés qui lui font face, et les taillis qui s'enclavent aux terres voisines.
Elle connaît intimement tout ce qui l'entoure : le hangar, la laiterie, la vieille forge, l'étable, la grange, le four, le préau recouvert de vignes sauvages, le jardin potager, les plates-bandes où naguère encore les roses pourpres mêlaient leurs parfums aux douces senteurs des foins coupés.
i. Les mélèzes dont on parle, et qui font l'admiration du passant, ont été plantés par l'ancien jardinier du Séminaire de Québec, le "père Racine. v
Non loin, de l'autre côté du chemin, gracieuse et svelte, ombragée par de grands bouleaux bien blancs, se dresse la chapelle de Notre-Dame de Grâces, ex-voto, ou mieux relique de la famille Paquet ! Cette chapelle semble prêcher au vieux logis presque désert, la vertu de l'espérance, don céleste que Jésus-Hostie offre aux habitants du lieu et à ceux de tout le voisinage, quand un prêtre de la famille vient célébrer pour eux la sainte messe pendant les beaux mois de l'été.
La vieille maison a tous les airs respectables et l'aspect hospitalier de l'ancien manoir seigneurial. Elle a gardé, sous l'outrage des ans, un cachet de dignité qui fait oublier son extérieur quelque peu abandonné. Sur sa façade se dessinent des traits qui ne sont pas communs, et qui la distinguent aisément des autres demeures.
Quand l'été est revenu avec la verdure, le fermier qui en prend soin ouvre parfois, toutes grandes, ses portes et ses croisées. La vieille maison semble alors sourire au soleil qui la dore, espérant sans doute que quelques-uns des siens, imitant les ancêtres, reprendront leur place au foyer, puis de nouveau feront promener à travers les sillons la charrue solide et le semoir généreux.
Elle se souvient, dans sa tristesse, des jours heureux où les anciens travaillaient si bien, et si fructueusement, le sol où elle est assise, et qu'elle domine de son toit. Elle sait toute la noblesse des pionniers courageux qui se sont succédé dans ses murs toujours si accueillants. Contents de vivre sur leur terre, luttant contre les intempéries des saisons et les obstacles d'une nature souvent rebelle, ils surent, par l'âpre travail, assurer à leur famille le pain quotidien, voire même l'aisance d'une vie honnête et bourgeoise.
Témoin fidèle des temps disparus, maison de labeur et de bonheur, avec quelle rustique éloquence tu proclames la
grandeur d'âme et la foi en l'avenir des hommes clairvoyants et résolus qui t'ont bâtie, il y a plus de cent cinquante ans, dans la solitude d'une campagne boisée, mais féconde.
En guise de blason, les aïeux t'assignèrent la même parcelle de firmament sous laquelle nous te voyons placée. Ta charpente robuste a résisté à tous les assauts. Sur ta toiture défraîchie, bien souvent les souffles du Xord ont passé. Mais les brises légères qui font chanter les grands mélèzes, et qui répandent sur l'homme les joies de la nature, t'ont rassurée par leurs caresses.
Demeure vénérable que le bruit et le babil de plusieurs générations d'enfants ont si souvent animée et réjouie; où tant de jeunes filles modestes et gracieuses, ont fait par leur travail, leur piété et leurs vertus, la joie de leurs parents; ruche débordante de vie, d'où sont partis tant de jeunes gens qui ont peuplé les alentours du domaine ancestral, ou qui, essaimant au loin, ont fondé là bas de nouveaux foyers, ou qui encore, se consacrant à Dieu, ont embrassé la carrière de l'apostolat religieux et sacerdotal, tu m 'apparais comme une relique du passé canadien le plus beau. Et, en franchissant ton seuil, j'ai été tenté de m'agenouiller sur ton plancher usé et d'en baiser avec respect la poussière. Je revoyais en esprit la maison bénie habitée par mes propres ancêtres, et toutes les maisons mères de nos braves populations rurales qui ont formé, dans le Canada français, le noyau de nos vieilles paroisses, et qui ont fourni à l'Etat et à l'Eglise leurs plus indispensables éléments.
Mais pénétrons dans l'intérieur de la demeure ancestrale de la famille Paquet.
Rien, ou presque rien, au premier étage, ne paraît changé. Cet étage (outre les annexes, fournil, laiterie et hangar, et quelques chambres à coucher) se divise en quatre pièces
principales : la cuisine, la grande pièce centrale, la salle à dîner, et le salon. Un des angles de la pièce centrale a longtemps servi de magasin. On y voit encore les armoires avec leurs nombreuses tablettes; seul le comptoir a disparu. La cave et le grenier pouvaient contenir un stock considéable, et il semble que le commerce qu'on y a fait, en marge de la culture de la ferme, ait été assez étendu.
Rien de plus émouvant que la visite de ce foyer séculaire. Vieux mjeubles, table antique, huche nourricière, confortable cheminée et puissante crémaillère, solide poêle à deux ponts, grandes armoires remplies de vaisselles anciennes, belle et précieuse horloge dorée, bibliothèque garnie de livres, de livres de prix, de livres de loi, de livres de prières, peintures et portraits des ancêtres, images pieuses suspendues aux murs, croix noire de tempérance symbolisant la foi et le sacrifice, etc., que de choses et que de figures tout cela évoque dans notre esprit !
Le grenier n'offre pas moins d'intérêt. Là gisent oubliés de vieux objets et de vieux outils qui représentent, mieux que des paroles, l'œuvre immense accomplie par les ancêtres. On y voit le gros pin aux flancs profonds où s'entassaient les pois mûrs et les blés dorés. Tout près, l'œil découvre de larges bahuts qui recevaient et protégeaient avec un soin jaloux les fortes " étoffes du pays " et les chaudes flanelles " d'habitants " tissées par des mains actives, patientes et industrieuses. Facteurs désuets de ces ouvrages domestiques apparaissent ça et là des cardes ou peignes de fer destinés à démêler la laine des troupeaux, un vieux rouet, un dévidoir, un métier ou machine à tisser. Dans un coin, avec ses poids énormes, se repose une antique balance jadis très opérante, et sur le plateau de laquelle bien des fardeaux précieux, grains, lard, beurre, sucre d'érable, etc., ont été placés et pesés.
Tel nous est apparu, au temps où nous écrivons, le berceau, à Saint-Nicolas, de la famille Paquet.
Voulons-nous maintenant l'impression d'un hôte de cette maison, dont les souvenirs remontent presque jusqu'au milieu du siècle dernier?
M. Alfred Cloutier, dans une note inédite, nous fait le portrait suivant de la demeure hospitalière qu'il avait très souvent fréquentée :
Le vieux manoir, écrit-il, est aussi solide et aussi propret à l'intérieur et il offre autant de confort que lorsque nous l'avons vu pour la première fois, il y a près de 60 ans, alors que M. Benjamin Paquet y vendait ses marchandises. Nous disons " manoir ", parce que les gens ont pris depuis longtemps l'habitude2 de désigner sous ce vocable, cette jolie résidence, ferme et manoir à la fois, qui dénote chez le constructeur un goût prononcé pour tout ce qui procure la joie de vivre au foyer, avec tout le confort possible dont un citoyen à l'aise pouvait s'entourer à cette époque, déjà lointaine.
Le corps de la bâtisse a plus de 90 pieds de longueur. Les salles sont larges et spacieuses, mais le plafond en est plutôt bas, selon la mode du temps, et probablement aussi, afin que la chaleur ne se perde pas trop en hiver. Le toit est à pignon et les multiples petites chambres qu'il contient sont destinées au inombreux personnel de la maison toujours occupé aux travaux de la ferme. La longue table autour de laquelle se range tout ce monde, aux heures des repas, nous fait instinctivement remonter aux beaux temps des mœurs patriarcales, où maîtres et sénateurs se reconnaissant égaux devant le Souverain Seigneur, rompaient le pain et buvaient le vin en rendant grâce à celui qui, dans sa munificente bonté, leur accordait le même bienfait.
Le maître, M. Benjamin Paquet, prenait son siège à la tête de la table, puis venait ensuite, à sa droite, M. Etienne-
2. L'écrivain se laisse peut-être ici emporter par son imagination au delà de la stricte limite du vrai.
Théodore, puis les serviteurs indistinctement. La plus pétillante gaîté régnait toujours à ces agapes toutes familiales. Chacun avait son grain de sel et son mot d'esprit qui épiçait la conversation et assaisonnait les gais propos des jeunes.. Les appétits étaient robustes comme les gars qui se lestaient l'estomac " jusqu'à la barre du cou ", comme disait l'un des convives, non le moins intéressé à trouver l'expession juste. Mais l'ouvrage marchait de pair. Si l'on mangeait abondamment, l'on travaillait fort. C'est à cette table (que tous les gens de la paroisse connaissaient pour s'y être assis sur l'invitation du maître, lorsque sonnait l'heure du repas et que l'on n'avait pas fini les achats) ; c'est à cette table, disons-nous, que l'on mangeait du bon pain de ménage fait de blé seigle et cuit au four, après avoir été pétri par des mains expertes.
Pour ma part, lorsque je passais mes vacances au manoir avec mon compagnon aimé, Théodore, qui fut plus tard l'honorable Etienne-Théodore Paquet, je le préférais de beaucoup au pain du boulanger. Et la soupe, dont on sentait l'arôme sur le seuil de la maison! Nous nous rappelons avec plaisir tous ces souvenirs d'antan : les scènes champêtres qui étaient de tous les jours : les grands arbres, en avant du manoir, dont plusieurs existent encore ; les deux canons que nous faisions parler avec enthousiasme les jours de grandes fêtes; les allées semées de graviers; le jardin de fleurs ratissé avec le soin le plus scrupuleux, et les fleurs rares dont Madame Paquet était si fière, et dont elle ornait nos boutonnières au jour du départ.
De tout ce monde, travaillant, bourdonnant comme un rucher d'abeilles, plein de gaîté, d'espérance, de projets, il n'en reste plus un seul. Tous, ils sont disparus les uns après les autres. Il ne nous reste plus que leur souvenir toujours cher et les objets qu'ils ont aimés. Sunt lacrymœ rerum.
La demeure des ancêtres de la famille Paquet date de cent cinquante ans et plus, avons-nous dit. Depuis qu'elle existe,
et surtout depuis un siècle, elle a vu défiler sous ses lambris qui, sans être dorés, n'en sont pas moins vénérables, bien des figures du plus haut intérêt ecclésiastique et laïque.
Deux curés de la paroisse de Saint-Nicolas, parmi les plus anciens, ont laissé dans la famille Paquet un nom particulièrement vénéré : ce sont Monsieur Duf resne et Monsieur Baillargeon. Les vieux albums sont ornés de leurs portraits et parfumés de leur souvenir.
Monsieur Duf resne, après avoir desservi Saint-Nicolas pendant quelques années, avait été transféré à Saint-Gervais, paroisse encore pauvre, qui a bien changé depuis, mais d'où sortaient alors beaucoup de mendiants. Mgr Benjamin Paquet dans ses " Mémoires ", rappelle que son père " se plaisait à faire parler les mendiants, surtout quand ils étaient de Saint-Gervais. Il les questionnait sur la fertilité du sol, sur la manière de cultiver dans les paroisses qu'ils habitaient et qu'ils avaient parcourues. Mais un sujet qui revenait sans cesse avec les mendiants de Saint-Gervais, était M. Dufresne, curé de cette paroisse.
" M. Dufresne qui avait été curé de Saint-Nicolas pendant seize ans, y avait laissé un souvenir qui persévère encore parmi les anciens. Outre les qualités d'un saint et zélé curé, il avait de plus de précieuses connaissances en agriculture, et il avait rendu de grands services à ses paroissiens par ses conseils et ses exemples. C'est lui qui a planté le bocage sur le bord de la côte, ainsi que des pommiers dont quelques-uns existent encore, sur la terre de M. le Cuire."
Or, M. Dufresne était resté très attaché à ses paroissiens d'autrefois, et il les louait souvent devant ceux de Saint-Gervais. Ces prônes louangeurs, par l'organe des mendiants et surtout des mendiantes, arrivaient aux oreilles des gens de Saint-Nicolas, et faisaient l'objet de beaucoup de questions, notamment dans la famille Paquet. Il est évident que M. le
curé Dufresne avait été en relation de particulière estime avec cette famille, et qu'il avait été reçu fréquemment sous le toit hospitalier des ancêtres.
Cela est encore plus vrai de son successeur, Monsieur Etienne Baillargeon. Parlant du mariage de son frère Théo avec Melle Nathalie M effet, élevée à la maison ancestrale, Mgr Paquet dit dans les " Mémoires " déjà cités, qu'une maladie opportune (il était alors au Petit Séminaire) lui permit d'assister aux noces qui eurent lieu dans cette maison des ancêtres. " Elles furent tout-à-fait solennelles, écrit-il. L'oncle Benjamin et la grand'mère Marguerite regardaient Nathalie comme leur propre enfant. Ils déployèrent toutes les ressources de leur cœur généreux pour donner aux noces le plus d'éclat possible. Outre les parents, on invita un grand nombre d'amis parmi lesquels se trouvaient les personnages les plus importants de la paroisse. Le vénérable curé Baillargeon, qui avait pour principe de ne jamais assister aux noces, fit une exception, et il vint dans la journée passer quelques heures avec la joyeuse réunion. Monsieur Baillargeon poussa la complaisance jusqu'à jouer aux cartes. Je vois encore l'endroit où était la table à jouer, dans la pièce du milieu. Je me rappelle aussi parfaitement les joueurs: M. Baillargeon jouait avec ma grand'mère Paquet, et M. Scott avec ma mère. Ils jouèrent le jeu classique des anciens, la petite brisquie.
" Ce fait me rappelle que le vénéré curé actuel, Monsieur Bureau, a fait la même exception en faveur de la famille, et qu'il a eu la bonté d'assister au dîner des noces de ma nièce Joséphine, Mme Côme Laliberté."
Monsieur Baillargeon avait en particulière estime les ancêtres de la famille Paquet. Sans déroger à la prudence qu'impose le titre de pasteur de tous les fidèles, il honorait souvent la maison ancestrale de sa visite. Lorsque M. l'abbé Benjamin Paquet, qui avait été le protégé de son oncle Ben-
jamin, fut ordonné prêtre à Saint-Nicolas même, en 1857, par S. G. Mgr Deniers, nous avons tout lieu de croire que le prélat officiant, et le prédicateur de la circonstance, Monsieur Elz.-Alex. Taschereau, et d'autres abbés présents, firent une visite aux parents du (nouveau prêtre, et en particulier à son protecteur. Peut-être même furent-ils invités à dîner chez ce dernier.
Ce qui est sûr, c'est que, quand les abbés Paquet revinrent de Rome en 1866, la maison des ancêtres commença d'être, pendant les vacances, qu'ils passaient sous son toit, le théâtre de fréquentes réunions d'ecclésiastiques. Le bateau à vapeur faisait alors, entre Québec et Saint-Nicolas, un service plus régulier qu'aujourd'hui. L'antique et confortable carosse ne cessait de voiturer, du débarcadère à la maison, des groupes joyeux de visiteurs, séminaristes et prêtres, et Madame Théo Paquet les recevait toujours avec cette urbanité, cette distinction de manières, et ce charme de langage, qui faisaient l'admiration de tous.
Parmi ces visiteurs, nommons l'abbé E.-A. Taschereau, qui devint archevêque de Québec, puis le cardinal Taschereau; l'abbé L.-N. Bégin, aujourd'hui notre éminentissime Cardinal ; l'abbé Octave Audet, ancien directeur du Séminaire et ancien aumônier du couvent de Sillery ; l'abbé C.-H. Laverdière, auteur d'une histoire du Canada, à l'usage des maisons d'éducation ; l'abbé Pierre Roussel, ancien directeur du Séminaire; l'abbé P.-J. Doherty, professeur au Séminaire, et célèbre par son amabilité et la grande finesse de son esprit ; l'abbé Gauthier, ravi par une mort prématurée à l'histoire de notre pays; l'abbé O. Brunet, notre premier botaniste canadien; l'abbé Auguste Gosselin, l'auteur de tant de travaux érudits sur l'histoire de l'Eglise au Canada; l'abbé Antoine Gauvreau (plus tard Mgr Gauvreau) curé de Saint-Nicolas pendant cinq ans, et ses successeurs ; l'abbé C.-A. Marois, (devenu- Mgr Marois), alors secrétaire de
l'Archevêché; Mgr C.-O. Gagnon, Prélat de Sa Sainteté; les abbés C Baillargeon et J. Sexton, l'abbé Benjamin Demers, natif de Saint-Romnald, lauréat de l'Université et auteur de plusieurs monographies de paroisses, les abbés C.-X. Paquet, L.-Alfred Paquet, L.-A. Olivier, Jos. Gingras, Alfred Dubois, le R. P. Alfred Lame, de la Compagnie de Jésus, et plusieurs autres ecclésiastiques dont les noms nous échappent ; enfin la plupart des curés des paroisses environnantes.
Parmi ces derniers, mentionnons spécialement l'abbé Pierre Sax, curé-fondateur de Saint-Romuald, et bienfaiteur du Séminaire. M. Sax, dont le caratcère était très ouvert et l'esprit très cultivé, comptait parmi les amis intimes de la famille Paquet, et en particulier des abbés Benjamin et Louis-Honoré. Très hospitalier chez lui, il recevait en retour, de ses amis de Samt-Nicolas, l'hospitalité la plus cordiale. C'était l'un de ses vifs plaisirs de venir, pendant les vacances, aussi souvent que son ministère pouvait le lui permettre, deviser sous la charmille, ou sous le feuillage des grands arbres, avec les abbés en villégiature. Le 6 juillet 1875, en témoignage d'amitié, il donna les deux petits canons qui ont orné depuis quarante ans les clairières du bosquet qui ombrage la vieille demeure, et que divise l'allée charretière.
Un autre commensal distingué de Mgr Benj. Paquet et de son frère Louis-Honoré, pendant plusieurs vacances consécutives, fut l'abbé Pierre Lagacé, décédé en 1884, et dont le corps repose dans le caveau du Séminaire. Monsieur Lagacé, qui avait été supérieur du Collège de Sainte- A nne-dela-Pocatière, était alors Principal de l'Ecole Normale Laval 3. Promoteur très zélé de l'instruction publique et de la
3. Voir l'éloge prononcé sur sa tombe par Monseigneur Benj. Paquet (Annuaire de l'Université Laval, icS8s).
musique sacrée, ainsi que de l'art de bien dire, il composa vers la fin de sa vie un " Cours de lecture à haute voix ", dont on fait, depuis, un usage très utile dans toutes nos maisons d'éducation. Il s'était lié d'amitié avec les abbés Paquet, surtout avec l'abbé Louis-Honoré dont il admirait le grand talent d'élocution et l'esprit si délié et si fin. M. Lagacé aimait le séjour à Saint-Nicolas pour deux raisons : pour jouir dans une campagne riante des douceurs de l'amitié, et aussi pour travailler à l'aise en face des spectacles de la nature auxquels son âme artistique était très sensible. Après le déjeûner, il faisait un bout de causerie; puis, il descendait sur la côte plantée d'arbres fruitiers, avec ses livres et ses papiers ; il s'installait dans la maisonnette située face au fleuve et qui est assise sur un ruisseau murmurant, et là, en présence de ce que Dieu a lui-même écrit pour notre instruction, il composait son rapport annuel sur l'Ecole confiée à ses soins. C'est dans cet endroit charmant qu'il mit la dernière main au Cours de lecture dont nous avons parlé plus haut.
Nous arrivons au visiteur le plus distingué de tous les ecclésiastiques qui fréquentèrent assidûment la demeure ancestrale de la famille Paquet : Monseigneur Ignace Persico \ Cet évêque italien que l'abbé Louis-Honoré Paquet avait connu aux Etats-Unis, pendant un séjour de deux hivers qu'il y fit pour sa santé, passa trois années au Canada(i873- 76). Il fut même curé de Sillery presque tout le temps qu'il demeura au milieu de nous. Grand ami des abbés Paquet, il fit à Saint-Nicolas plusieurs visites très hautement appréciées. Et à titre de considération et de profonde gratitude, il donna à l'hôtesse de la maison, Madame E.-T. Paquet, le
4. Cf. Echos et Glanures. Appendice: Notice sur le Card. Persico par l'abbé Louis-Honoré Paquet.
gracieux tableau de la Sainte Vierge qu'on voit au salon avec différents portraits de famille. Mgr Persico retourna à Rome, et mourut cardinal. " Ceux qui, comme nous, écrivait l'année même de sa mort l'abbé L.-H. Paquet, ont eu le bonheur de connaître le cardinal Persico dans l'intimité, ne peuvent oublier les belles qualités d'esprit et de cœur dont il était doué. Rien ne pouvait égaler les charmes de sa conversation et de sa société. " L'abbé Paquet et Mgr Benjamin, son frère, restèrent en correspondance avec leur vénérable ami jusqu'à sa mort.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que des ecclésiastiques accueillis dans la vieille demeure de la famille Paquet. Que de laïques de tout rang ont reçu là, aussi, le même bienveillant accueil ! A part les nombreux clients dont le magasin était achalandé, combien d'imprudents, d'indécis, de malchanceux, de banqueroutiers, sont allés prendre conseil auprès de Benjamin Paquet, de son neveu et successeur Etienne-Théodore, puis de l'honorable E.-T. Paquet ! On remportait de là des avis sages, désintéressés et sûrs.
D'autres s'y rendaient, attirés par le charme des bonnes relations; tel M. J.-B. Cloutier, le pédagogue éminent dont nous avons déjà parlé et qui avait pour M. Théo Paquet la plus sincère estime. Tels encore le Dr Blanchet, l'ancien président des Communes, qui exerça sa profession quelque temps à Saint-Nicolas, et qui habitait tout près; le Dr Morin, ami de la famille Paquet, et qui fut longtemps médecin de la paroisse ; tel encore Monsieur W.-G. Ross, maître de l'importante scierie de bois, maintenant disparue.
De Québec et d'ailleurs venaient aussi des laïques distin-
gués par leur éducation, leur piété, ou leur honorabilité. Mentionnons, entre autres, M. Charles Frs Langevin et Madame Langevin, née Clotilde Keinper, son épouse, ainsi que Madame Charles Langevin, junior, anciens marchands de Québec, et divers amis et protégés de cette religieuse famille; M, L.-H. Huot, greffier en chancellerie, de Québec; de même, un irlandais catholique très estimable, Monsieur Arthur Murphy, ancien député de Québec, sa femme et ses enfants : M. Gédéon Désilets, inspecteur des Postes et beaufrère de l'honorable E-T. Paquet; etc., etc.
Grand nombre de personnages politiques de l'époque, l'honorable M. T-oly, chef de l'opposition à Québec, et plus tard premier ministre ; Monsieur L.-H. Fréchette, député de Lévis aux Communes et l'un de nos poètes les plus renommés; M. Achille Larue, avocat, et député du comté de Bellechasse aux Communes, les honorables J.-A. Chapleau et L.-O. Taillon, tous les deux chefs éminents dans la politique provinciale, M. Alfred Cloutier, avocat, et beaucoup d'autres, eurent l'occasion de faire visite à l'honorable M. E.-T. Paquet et à sa famille. On rapporte que certains d'entre eux, après avoir causé avec le père de leur ami, cet homme de bon sens vraiment remarquable qu'était " M. Théo ", furent émerveillés de ses connaissances et de la force de son jugement et .ne purent s'empêcher d'en exprimer leur étonnement.
D'autres hommes politiques et représentants des hautes classes sociales se mêlaient à ceux que nous venons de nommer : parmi eux, Faucher de Saint-Maurice fut l'un des plus assidus. L'abbé Camille Roy 5 en fait cette peinture : " On l'a surnommé le plus gascon des canadiens, et l'on ne s'est pas trompé. Le tempérament ardent et militaire dont il était
5. Tableau de l'histoire de la littérature canadienne-française , p. 67.
donc a marqué ses œuvres d'une allure franche et vigoureuse. Soldat, greffier, touriste, député, journaliste, Faucher a porté un peu partout son activité facile, et il a raconté ses impressions et ses fantaisies. ? En effet, beaucoup d'ouvrages, sans compter ses articles et ses discours, sont sortis de sa plume facile. C'était un patriote sincère, un causeur aimable et une âme loyale. Des liens étroits d'estime admirative, basée sur un fonds commun de patriotisme canadien et d'amour pour la France, l'attachait à son ami " Théodore ", et celui-ci se plaisait dans la conversation prime-sautière de Faucher. Ce dernier fut souvent l'âme de joyeuses journées et de longues veillées d'été chez l'honorable E.-T. Paquet.
Il n'eut d'égal, dans la liste des amis véritables de l'ancien secrétaire de la Province, qu'un autre compatriote érudit, Joseph-Edmond Roy, l'auteur bien connu de " l'histoire de la Seigneurie de Lauzon ". Celui-ci, notaire comme M. . Paquet, était bien fait pour plaire à ce dernier. Il fréquenta Saint-Xicolas dès ses études de droit. L'honorable M. Paquet, très versé non seulement dans l'histoire politique de son pays, mais encore dans l'histoire locale et régionale, fournit, croyons-nous, à Monsieur Roy, dans la rédaction de ses notes historiques, des informations précieuses. L'"Histoire de la Seigneurie de Lauzon " est remplie de détails concernant Saint-Nicolas, ses curés, ses développements, sa vie civile et religieuse. Joseph-Edmond Roy garda jusqu'à sa mort, à M. Paquet, l'amitié si franche qu'il lui avait vouée dès les débuts de sa carrière.
Les hommes disparaissent. Le vide se fait dans les foyers les plus aimés.
Depuis plusieurs années, le berceau de la famille Paquet, enveloppé de deuils successifs, est entré dans le silence. Un fermier veille sur la métairie. Quelquefois, le propriétaire, le lieutenant-colonel Paquet, vient en faire la visite. Il y a renouvelé la plantation des arbres fruitiers. Lui-même. Madame Paquet et leurs quatre enfants, y ont passé quelques semaines de vacances en 191 6. Les échos endormis se sont éveillés, et le vieux logis a repris une vie nouvelle .
L'avenir, uous l'espérons, réserve encore à cette maison si chère aux membres, dispersés un peu partout, de la famille Paquet, des jours de bonheur.
Ecoutant les voix du passé, nous croyons entendre celle que la paroisse applaudit tant de fois, et qui résonna jusque sur les bancs des ministres, jeter aux descendants ce vœii profond et émtu:
O terre des aïeux, terre douce et aimante qui a su garder auprès de toi plusieurs générations vaillantes ; terre nourricière dont les entrailles éventrées par le soc des charrues a fourni le pain vivifiant à tous ceux qui lui ont été fidèles; terre qui a bu la sueur des miens, et qui les a vus ardents aux labeurs pénibles mais féconds en riches moissons ; terre où il est impossible de faire uni pas sans que jaillissent les plus émouvants souvenirs; terre fertile non seulement en bons grains, mais en hommes qui ont honoré la paroisse par leurs travaux intellectuels, mis au service du pays et l'Eglise, je t'aime et je te vénère ! Fasse la Providence divine que jamais un pied étranger ne te foule !
La chapelle de Noire-Dame de Grâces.