CHAPITRE HUITIEME
Etat des esprits après la conquête. — Etienne Charest vend la seigneurie de Lauzon au gouverneur Murray (1765), et passe en France. — Les censitaires donnent un titre nouvel au neuvième seigneur. — Route Taniata. — Nouveaux colons dans l'Hétrière.— Henry Caldwell afferme la seigneurie ( 1774). — Route dans Beaulieu. — Concession St- Augustin. — Route dn Saut. — Emeutes au sujet des chemins.
u An printemps de 1760, les débris de l'armée de Lévis s'embarquaient pour la France. La plupart des familles nobles, les fonctionnaires, les négociants qui n'avaient dans la colonie que des comptoirs, laissèrent en même temps ce pays devenu terre anglaise." (1)
Cependant le clergé et le peuple espéraient ! Mais quand, au printemps de 1763, arriva à Québec la nouvelle du traité conclu à Versailles, et qui cédait. définitivement le Canada à l'Angleterre, la consternation fut grande dans la population. La clause qui garantissait le libre exercice de la religion " en autant que les lois de la Grande Bretagne le permettaient," semblait cacher un piège. Mgr de Pontbriand était mort quelque temps auparavant ; les vicaires capitulaires, MM. Perrault, Briand et Montgolfier, résolurent d'envoyer un des leurs, (M. Montgolfier), en Angleterre pour négotier le maintien de l'épiscopat, avec mission de faire accepter M.
(1) Hist. S. L., 11-356.
Montgolfier, comme évêque de Québec. De leur côté, les citoyens de Québec, auxquels se joignirent ceux de Lauzon, envoyèrent un délégué pour présenter au pied du trône leurs respectueuses demandes. Le seigneur Charest fut choisi pour cette mission.
Les démarches de MM. Montgolfier et Charest furent peu fructueuses.
M. Briand, ayant été choisi à la place de M. Montgolfier, partit pour l'Angleterre, et réussit, le 16 mars 1766, à recevoir la consécration, comme premier évêque sous la domination anglaise. Il était le septième, depuis Mgr de Laval.
Quant au délégué Charest, désespérant de pouvoir vivre en paix sous la couronne anglaise, il résolut d'opter pour la France. Il revint à Québec, vendit sa seigneurie, le 12 février 1765, au gouverneur Murraypour la somme de 3.750 livres sterling, régla toutes ses affaires et dit adieu définitivement au Canada. Quelque temps auparavant, environ 270 âmes, hommes, femmes et enfants, principalement des officiers avec leurs femmes, leurs enfants et leurs serviteurs, avaient également opté pour la France.
Les censitaires de Lauzon étaient naturellement anxieux de savoir comment leur nouveau seigneur les traiterait. C'était lui qui, comme on le sait, les avait traqués comme des bêtes fauves et fait brûler leurs demeures dans Lauzon. Cependant, sous une apparence sévère, on avait déjà des preuves qu'il cachait un cœur sensible et plein de bonté.
Les censitaires eurent d'abord à donner //// titre nouvel de leurs propriétés au neuvième seigneur de Lauzon, devant le notaire Saillant, qui prit huit long mois, en 1765, pour faire la besogne. Saillant n'a pas conservé la minute de ses actes, mais nous en avons vu des
copies dans les papiers des familles Lambert et Deniers, d'Etchemin. Le cnré Yonville Dufrost y signe comme témoin.
Dès i76i,Murray s'était occupé de faire réparer les chemins, et les routes dans les environs de Québec. La seigneurie de Lanzon se ressentit particulièrement de cette politique bienfaisante, sur plusieurs endroits.
En 1765, le grand-voyer Cngnet, afin de diminuer la distance que les colons de Taniata avaient à parcourir pour aller au fleuve, fit abandonner le chemin tracé en 1751, par M. de la Gorgendière et fixa un chemin de descente de quarante arpents de parcours jusqu'à l'ancien lieu d'embarquement. (1) Ce chemin d'abord fixé entre les terres de M. de la Gorgendière et de Jean Deniers fut deux ans après, tracé dans la ligne qui séparait les établissements d'Etienne Deniers et d'Ignace Roberge. A la demande du lieutenant-gouverneur, l'arpenteur général Holland dût lui-même se rendre sur le terrain, afin de faire cesser toute contestation. C'est ce chemin de descente, appelé d'abord route St Georges, et connu plus tard sous le nom de route des quarante arpents, ou encore, route Taniata, qui devait être la source d'un procès fameux entre les habitants de St-Jean- Chrysostôme et de St-Romuald. (1)
Disons de suite, sans tarder, que ce procès finit en 1876, par un jugement en conformité avec un principe aujourd'hui bien clair du code municipal ; à savoir que chaque municipalité doit pourvoir à l'entretien des chemins et routes qui sont dans ses limites. Depuis cette date, la route Taniata est à la charge de la municipalité de St-Romuald d'Etchemin.
(1) Hist. S. L. III— 18.
(2) Hist. S. Iv. loco citato.
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Le gouverneur Murray, du haut du rocher de Québec, devait voir avec satisfaction les travaux qui amélioraient son beau domaine de Lauzon, mais il n'en devait pas jouir longtemps. . Le 28 juin 1766, il dût s'embarquer pour aller en Angleterre se disculper des accusations portées contre lui par une nuée d'aventuriers, d'intrigants, de valets d'armée qui s'était abattue sui le Canada, comme une volée de corbeaux sur les champs de bataille. Son neveu, Richard Murray, fut chargé de prendre soin de toutes ses propriétés, pendant son absence.
Richard Murray fit quelques concessions sur le territoire de St-Jean-Chrysostôme.
Le 18 septembre 1766, il concédait à Claude Lemieux, habitant de la Pointe Lévy, une terre de trois arpents, à environ une lieue des terres bordant l'Btchemin, sur le même trait carré, à l'ouest de Michel Lemieux son frère, bornée au sud par le ruisseau aux truites et près du fief de M. Berthelot.
" Le 26 août, il avait également concédé, au même endroit, une terre à Etienne Lemieux, bornée au nord par Joseph Lemieux.
" Ces terres qui sont encore en la possession des familles Lemieux, se trouvaient dans le village que l'on nomme aujourd'hui V Hêtrîère, à quelques arpents des gares de l' Intercolonial et du Grand-Tronc, près du saut de la Chaudière. (1)" Nous verrons plus tard une nouvelle paroisse se former à cet endroit, et une église s'élever sous le vocable de Notre-Dame du Perpéttiel Secours de Charny.
Le 7 avril 1774, Murray loua pour 99 ans à un jeune officier de l'armée de Wolfe, nommé Henry Caldwell, la
(1) Hist. S. L. III— 39-
seigneurie de Lauzon et tous ses biens-fonds du Canada.
Devenu fermier de Lauzon, Henry Caldwell commença par faire construire un vaste moulin à farine à l'embouchure de la rivière à la scie, à environ un mille à l'est de l'Etchemin. " Et l'on venait à peine d'y mettre la dernière main quand, le 7 novembre 1775, les paysans de St-Henri, occupés au labour, virent tout à coup déboucher des bois de Sartigan qui les séparent de la Beauce, une troupe de soldats déguenillés, couverts de boue, crottés jusqu'aux yeux.
" C'était l'armée des sans-culottes du général Arnold qui venait, envoyé par le congrès américain, pour s'emparer de Québec. " (1)
L'émoi fut considérable, comme on peut se l'imaginer. u Plusieurs familles cachèrent au fond des bois, comme au temps de l'invasion anglaise, tout ce qu'elles avaient de plus précieux. On ne tarda pas à s'apercevoir cependant que les hordes de la Nouvelle-Angleterre venaient comme des libérateurs plutôt qu'en conquérants." (2)
Les censitaires de Lauzon se montrèrent assez sympathiques aux soldats Bostonnais. Ils avaient là une chance d'écouler leurs produits et, en guise de numéraire, ils recevaient des monnaies de cartes que le congrès avait fait émettre.
L'invasion américaine dura jusqu'à l'arrivée de la flotte anglaise, le 7 mai 1776. On sait que, après une malheureuse attaque contre Québec, le 31 décembre 1775, laquelle fut ensanglantée par la mort héroïque du commandant américain, Montgomery, les troupes américaines se répandirent dans les environs d z la capitale, pour y
(1) Hist. S. L. in-47-
(2) Hist. S. L., III.— 63.
passer l'hiver. Ils élevèrent des ramparts sur la côte de Lauzon et tirèrent 780 coups de canon et 180 bombes sur Québec.
Quatre jours après l'arrivée de la flotte anglaise, le 1 1 mai, les Bostonnais étaient déjà rendus à Lotbinière. Le 18 juin, il n'en restait plus un seul au Canada.
Les troupes anglaises furent alors, de 1776 à 1784, cantonnées dans les campagnes et firent payer très cher aux habitants les sympathies qu'ils avaient eues pour les Bostonnais.
A Etchemin, pendant cette invasion on ne signale aucun événement sérieux, si ce n'est le mouvement des troupes américaines d'abord, puis des patrouilles anglaises qui parcouraient le pays sur les bords du St- Laurent ou les rives de la Chaudière, pour surveiller les habitants et arrêter les suspects.
Caldwell, fermier de Lauzon, pût alors se mettre à l'œuvre pour exploiter sa belle propriété. Il devait " y travailler pendant plus de trente ans, avec un zèle et une énergie qui ne se démentirent pas. Sous son impulsion vigoureuse, les arbres de la forêt furent abattus, des routes nouvelles furent percées, des moulins à farine et des scieries s'élevèrent, les rivières furent canalisées et domptées pour y charroyer les bois de commerce, des villages nombreux et prospères s'établirent où vivent aujourd'hui des populations heureuses et contentes de leur sort " (1)
D'ailleurs, la charge de receveur-général qu'il reçut en 1794, lui aida grandement dans ses entreprises.
" En 1794, le grand-voyer Taschereau, à la demande de Caldwell, se transporta au haut du village de Taniata et des terres appelées Pointes de la rivière Etchemin, et
(1) Hist. S. L., III. — 130.
fixa un chemin de front et une route de sortie au village de Beaulieu qui n'en avait pas depuis son établissement.
" Voici les noms des habitants qui étaient alors fixés dans cette région, et dont les terres furent traversées par le nouveau chemin : Etienne Deniers, Joseph Deniers, Louis Boucher, Charles Couture père, Louis Cadoret, Joseph Lambert, Jean-Marie Gendreau, Etienne Deniers père, Antoine Boucher, Michel Boutin, François Couture, père et fils, Laurent Couture fils, Paul Roberge, Joseph Elk, François Simoneau, Jean Couture, Laurent Laliberté, Thomas Lafrance." (i)
L'année suivante (1795), James Johnston, Jean Dussault, Michel Lemieux, Etienne Deniers, Michel Lemieux fils et François Paradis ayant pris des terres et ouvert un village au bout de Taniata (St- Augustin), le grand-voyer leur accorda un chemin de front et une route de sortie.
En 1795, un procès-verbal statua sur la continuation du chemin de front de la Pointe-Lévy, sur les bords du fleuve, depuis chez les Lambert jusqu'au saut de la Chaudière, et régla le chemin de front de la concession du Saut et la route qui la mettait en communication avec le fleuve. (2)
Nous venons d'inscrire ce que nous pourrions appeler les actes de naissance des principaux chemins ou routes. Mais ce n'est pas tout. Ces chemins et ces routes, il faut les entretenir ; couverts de poussière aveuglante sous les chauds rayons du soleil d'été, ils sont souvent, en certains endroits, de vraies fondrières pendant les pluies d'automne ou à la fonte des neiges au printemps.
Le parlement de Québec intervint pour régler cette
(1) Hist, S. Iv. III— 184.
(2) Hist. vS. Iv., III— 304
question épineuse de l'entretien des chemins qui devaient être à la charge des censitaires.
Nous allons résumer, pour ce qui concerne Etchemin, ce que dit, sur ce sujet, l'histoire de la seigneurie de Lauzon. (i)
" A la cession du parlement de 1795, on avait passé une loi relative aux chemins et aux ponts, et cette mesure se présentait sous les formes les moins acceptables, parce qu'elle obligeait, ou à payer une certaine somme, ou à contribuer par le travail à ces ouvrages. On établissait un système de voirie sous la surveillance d'inspecteurs et de sous-voyers distribués par régions, sous les ordres d'un grand-voyer.
Cette loi fut très impopulaire à Lauzon comme ailleurs. En 1796, le grand-voyer, Gabriel Elzéar Taschereau, voulant mettre à exécution cette loi, divisa la seigneurie de Laùzon en 23 circonscriptions. La paroisse de St-Joseph de la Pointe Lévy eut un inspecteur et neuf sous-voyers
L'élection se fit, le 1er janvier 1797, comme suit :
Capt. Etienne Bégin, inspecteur.
Louis Lecours sous-voyer.
Ignace Couture u
J.-Bte. Charest
Joseph Larrivée "
Michel Dussault "
Pierre Baron "
Etienne Deniers "
Antoine Carrier "
Joseph Carrier "
Etienne Deniers était d'Etchemin, entre les deux rivières, et sa division était la quatrième dans la paroisse
(1) Hist. vS. L., III— 271 et suivantes.
de St-Joseph, comprenant les chemins, les routes, les ponts et gués de rivières, depuis la route pavée de St- Henri jusqu'au sault de la Chaudière.
" Les choses s'étaient passées assez tranquillement, et rien ne laissait soupçonner la conspiration qui se tramait. Les nouveaux fonctionnaires, se prélassaient pleins de quiétude, et satisfaits de la confiance que leurs concitoyens leur avaient témoignée. Le 9 janvier au soir, à la même heure, ils furent tous empoignés, dans leurs maisons, par neuf bandes différentes, solidement garottés et emmenés sous escorte, dans un endroit convenu, au centre de la paroisse, et là on les obligea à renoncer à leur charge et à remettre les instructions qu'ils avaient reçues pour leur gouverne. On raconte même que trois d'entre eux ayant voulu persister à exécuter la loi, furent enfermés dans une maison isolée et inhabitée où on ne leur laissa qu'un pain et un seau d'eau, bien décidé que l'on était de les laisser mourir de faim. Les familles de ces sous-voyers, pleines d'inquiétude sur le sort de leur chef, firent, on le comprend, les plus actives perquisitions pour les retrouver, mais ce ne fut que la troisième journée qu'elles les découvrirent et qu'elles purent les délivrer. Ils en était temps car ils étaient exténués ....
" On comprend qu'un pareil attentat ne pouvait rester sans punition.
" Le 11 janvier, un mandat d'arrestation était lancé contre quatre meneurs, et le 25, deux huissiers traversèrent de Québec pour les empoigner. Ils s'en allaient avec leurs prisonniers lorsque rendus sur les bords du fleuve, ils furent entourés par une bande de huit hommes armés de gourdins qui les forcèrent à lâcher prise. Les huissiers furent priés de retourner à Québec et d'informer ceux qui les envoyaient que les habitants de la Pointe de
Lévy ne souffriraient pas qu'aucun mandat fut exécuté dans la paroisse. Qu'ils envoient qui il voudront, ajoutèrent-ils, nous avons trois cents hommes armés, prêts à supporter notre décision.
" Cependant force devait rester à la loi.
" Les meneurs des premières émeutes aussi bien que leurs sauveteurs finirent par être arrêtés.
u Douze des chefs de la révolte comparurent donc devant le tribunal
" Ignace Lambert, Louis Roberge, François Cantin et François Roberge, pour avoir assailli le surveillant Etienne Deniers, pour l'avoir emprisonné pendant une heure, furent condamnés à un chelin d'amende et à six semaines d'emprisonnement . . ,
u Les autres furent condamnés à des amendes variant de un chelin à vingt chelins avec emprisonnement de six semaines à trois mois. Ceux qui avaient, le 25 janvier, arrêté les officiers du shérif, eurent à subir des amendes plus fortes et à faire beaucoup plus de mois de prison.
" Certes, le châtiment était sévère, mais il faut dire aussi qu'il était mérité, car on ne joue pas impunément avec la justice et il n'est pas permis de se révolter à main armée contre la loi, quelqu'injuste qu'elle puisse être.
" Après cette échafourée, le grand-voyer pût librement donner ses ordres et travailler à l'amélioration des chemins."