‹ La Paroisse de St-Romuald d'Etchemin avant et depuis son érectionChapitre 25 sur 73 · LA CALÈCHE EN · texte numérisé non relu

LA CALÈCHE EN

garder moins et avoir plus de bêtes à cornes d'une race améliorée. Ils n'ont généralement que six à sept vaches, une paire de bœufs, une vingtaine de moutons et quatre ou cinq cochons. Le poulailler est peu poupuleux, continue M. Masse en riant ; une douzaine de poules dont un coq, comme l'écrivait un vieux notaire. Les canadiens sont économes et épargnants ; vu la rareté du numéraire, ils se sont toujours appliqués à acheter le

moins possible et à fabriquer tout ce dont ils peuvent avoir besoin. Ainsi les toits des granges sont en chaume ou paille de seigle ; les chevilles remplacent les clous partout où c'est possible ; les clanches des portes sont en bois, les pentures sont en cuir, les herses ont des dents en bois d'érable et non en fer ; dans leurs charrues il n'y a que le couteau et le soc qui sont en fer, tout le reste est en bois ; les traîneaux sont tout en bois, les charrettes sont aussi en bois, excepté le bandage des roues. Les colliers des chevaux, les harnais sont fabriqués à la maison. Les habitants — cultivateurs, connaissent à peu près tous les métiers ; mais surtout, ils sont habiles charpentiers et menuisiers. Venez avec moi, je vais vous le prouver, dit M. Masse à son compagnon " Et tous deux, laissant leur voiture, entrent dans un fournil bâti sur le bord du chemin. Et là, ils voient des outils de toute sorte : des scies de travers, des scies à mains, des égohines, des haches grandes et petites, des marteaux, des galères, des guillaumes, des bouvets à planches, des compas, des équerres en bois, des maillets, des tenailles, des limes, des planes, des ciseaux à froid, une enclume sous forme de gros morceau de fer fixé sur un solide billot, un blanchissoir à bardeaux, etc. Et chose remarquable : la plupart de ces outil* étaient montés avec du bois travaillé sur place, (i)

Pendant ce temps passé à l'inspection des outils, l'éveil était donné et l'on avait annoncé la présence à Etchemin du curé Masse et d'un étranger.

Le curé Masse voit aussitôt accourir le propriétaire, son paroissien, un respectable vieillard de 64 ans, nommé Louis-Etienne Deniers. — " Bonjour père Etienne, dit M. Musse, j'ai l'honneur de vous présenter M. John, un

(1) Voir hist. S. L., IV, chap. III, passim.

anglais qui veut savoir si les habitants du Canada sont aussi à l'aise et aussi hommes d'affaires que ceux de son pays." — "M. John, j'ai l'honneur de vous présenter M. Louis-Etienne Deniers, un brave canadien qui avait 20 ans lors de la conquête du pays, et qui est un de nos marguilliers de l'église de St-Joseph, élu en 1794, dans la première année de mon séjour dans cette paroisse." — " Vous êtes les bienvenus, Messieurs, dit le vieillard, et je suis à votre service. Veuillez, s'il vous plaît, vous rendre à ma maison." — En s'y rendant, les visiteurs jetèrent un coup d'œil sur le jardin à droite de la maison au bord d'un rigolet (1) ; il y avait de beaux carrés d'oignons, de fèves, de blé-d'inde, de betteraves, d'oseille, etc. Le jardin était bordé sur le chemin, d'une belle rangée de pommiers et de pruniers.

La maison était bâtie à une trentaine de pieds, au nord du chemin. Elle était en pierres et les murs avaient trois pieds d'épaisseur. Elle avait un grand comble et une grosse cheminée au centre, qui montait du sol jusqu'à quatre ou cinq pieds au-dessus du toit. Elle avait une porte au centre et deux fenêtres de chaque côté en avant et en arrière.

" Père Etienne, dit M. Masse, nous ne voulons pas vous troubler bien longtemps ; M. John ne veut que voir comment est disposée une maison canadienne à l'intérieur."

La maison en dedans, était divisée en deux pièces appelées : la cuisine et la chambre. Les poutres étaient énormes et supportaient un plafond en pin non peinturé. Point de luxe mais beaucoup de comfort. On y voyait la large cheminée avec l'âtre ouvert et le foyer de pierres plates, la crémaillaire et les chenets, le grand chaudron

(1) Aujourd'hui l'étang Atkinson.

et les marmites, un gril, des poêlons, une bombe, tout lin régiment d'ustensils. Au-dessus de la corniche, étaient rangés les fers à repasser, un fanal en fer blanc, des chandeliers, (i)

— De quelle lumière faites-vous usage ? demanda M. John.

— On s'éclaire à la chandelle de suif que Ton fabrique à la maison, dit le père Etienne, chaque habitant possède un moule à chandelle. Quelques-uns ont aussi des lampes en fer où l'on fait brûler de l'huile de loupmarin, au temps des noces, ou bien on fixe alors aux murs de nombreux lustres sur lesquels on allume la chandelle de suif. On fait du feu avec des loupes d'érables sèches sur lesquelles on jette une étincelle avec un briquet et une pierre à fusil.

Il y avait aussi dans cet appartement, des chaises à fond tressé avec des lanières d'écorce d'orme, une huche, une table, deux ou trois coffres, une armoire, etc. Près de la porte était le banc aux seaux. — " Quelle vaisselle avez-vous, demanda M. John." — "Voyez, dit Louis- Etienne Deniers, en ouvrant une grande armoire à deux panneaux. Les assiettes sont en grès et les cuillers sont en étain ; un fondeur de cuillers passe sur la côte, de temps en temps, pour les fondre. Les fourchettes sont en fer, et les terrines sont en fer-blanc. Il y a peu de couteaux ; chacun se sert de son couteau de poche. Voyez aussi un moulin à poivre, un couloir, une boîte à sel, un fromager ; on fait le fromage avec la présure tirée de l'estomac des jeunes veaux. Là, à la poutre, est suspendu le fusil à pierre avec la corne à poudre. Autrefois, on chassait le caribou et l'orignal ; mais aujourd'hui ces animaux s'éloignent de plus eu plus. On se

(i) Voir Hist. S. h. IV, 165.

dédommage sur les tourtes qui sont en grand nombre et que Ton prend avec des rets. Ce petit gibier qu'on pourrait appeler un pigeon bleu, est un met délicat, délicieux à manger. Nous prenons aussi l'anguille, le saumon, l'esturgeon, mais en quantité moindre qu'autrefois ; nous avons tout ce qu'il faut pour faire la pêche: des rets, des lignes, des claies, des grappins, des nasses, des aiguilles à rets et aussi des canots." — " Alors, vous avez abondamment pour vivre? dit M. John." — "Oui, répond le père Deniers. La nourriture ordinaire se compose de soupe aux pois, de lard ou d'un ragoût de tourtes avec des pommes de terre, (i) du pain de ménage, du beurre ou du lait caillé, le matin, le midi et le soir."

— " Père Etienne, dit M. Masse, n'oubliez pas la petite goutte de rhum de temps en temps. M. John, voyez dans la chambre ces deux grosses cruches en grès, contenant trois ou quatre gallons chacune. C'est là que se met en réserve le rhum de la Jamaïque.

— " Je crois, répond M. John, que le rhum de la Jamaïque est meilleur pour la santé que le whiskey écossais.

— " Cela n'empêche pas, riposta M. Masse, qu'avec l'un ou l'autre, on s'enivre tout de même.

La chambre était ouverte. M. John y jeta un regard d'inspection : il y avait une commode dans laquelle la maîtresse de la maison entassait les sous, un rouet et son accompagnement nécessaire, le dévidoir, trois lits, à trois coins de la chambre, tous surmontés d'un baldaquin appelé ciel de lit et recouverts de la traditionnelle courtepointe. Un des trois lits, — le lit du père et de la mère, — appelé le lit garni de la communauté dans les actes des

(i) L,a pomme de terre n'était cultivée que depuis 50 ans.

notaires, était un véritable monument renfermant des couvertes, des draps de laine, des taies d'oreiller, un matelat, un lit de plume, etc. Au centre de l'appartement était le métier à tisser la laine et la toile, prêt à fonctionner pour la fabrication d'une pièce de toile.

M. John désirant avoir des explications sur la fabrication de la toile, M. Masse les lui donna.

" La toile du pays, dit-il, se fabrique avec du lin que l'on récolte en septembre. Avant d'être mis sur le métier que vous voyez, le lin subit trois opérations.

LE 3 BROYEUSES.

i° Par une belle journée d'octobre, il faut d'abord le broyer. C'est un jour de joie pour les broyeurs, et le 5 broyeuses. On étend le lin sur des perches au-dessus d'une braise que l'on entretient sans flammes, pour le

faire rouir et ensuite on le frappe avec un instrument qui s'appelle la broie pour l'amollir et le réduire en petits filaments. 2° Il faut ensuite l'écorcher pour l'amollir davantage et lui enlever de plus en plus la peau rude qui le recouvre et qui est l'étoupe. On se sert pour cela d'une planche fixée sur un pied solide, qui s'appelle un ècorchoir, et on le bat avec un gros couteau en bois, appelé battoir. 30 La filasse, devenue soyeuse, — remarquez bien, M. John, que c'est la soie de notre pays, — est enfin mise sur cette quenouille que vous voyez avec le rouet et filée délicatement par une main de femme.

Il ne reste plus qu'à la tisser sur ce métier que l'on trouve dans toutes les familles des habitants. Ce sont les femmes qui travaillent au métier.

La toile sert à la confection des sacs de farine ou de grain, des draps de lit et des habits d'été pour les hommes et pour les femmes.

En été, c'est un habit léger et frais ; les hommes y ajoutent le chapeau de paille tressé à la maison et la botte sauvage. Avec le chapeau de paille, les femmes ont aussi la capeline d'indienne.

Pendant la rude saison de l'hiver, hommes et femmes portent la laine qui fait des habits chauds, des bas et des tuques bien propres à préserver du froid.

A Montréal, on dit que la couleur de la tuque est bleue et qu'à Trois-Rivières, elle est blanche ; ici, à Québec, la couleur est rouge."

Pendant que l'on faisait l'inspection de la chambre, la femme de Louis - Etienne Deniers, — Marguerite Deniers, — alors âgée de 62 ans, avait fait son entrée dans la maison, avec son fils Julien et sa jeune épouse, Geneviève Roberge.

M. Masse les présenta à M. John, puis il ajouta : — " Ce sont deux jeunes époux que j'ai mariés l'année dernière, le 25 juillet 1803 ; je leur ai souhaité de marcher sur les traces de leurs ancêtres."

— Combien avez-vous eu d'enfants ? M. Et. Deniers, demanda M. John.

— Douze, répondit le père Deniers.

— Eh bien, jeunes gens, dit M. Masse, j'espère que vous apporterez au baptême la douzaine réglementaire d'enfants que toute bonne famille canadienne doit avoir. Vous avez dû prévoir ce cas dans votre contrat de mariage passé devant le notaire Lelièvre.

— M. le curé, dit John, vous parlez de contrat de mariage ; pourrais-je lire les principales clauses d'un semblable contrat ?

— Très certainement, dit le père Etienne Deniers.

Et le contrat fut tiré du coffre auxflafliers de famille et remis à M. Masse qui le résuma comme suit :

" Le contrat, dit-il, porte la date de 9 juillet 1803, — 16 jours avant le mariage.

" Le futur a 25 ans et la future, 16 ans.

" Les futurs devront vivre sous le régime de la communauté de biens. Les dits futurs époux seront uns et communs en tous leurs biens, meubles et immeubles ainsi que dans leurs acquêts immeubles, dérogeant pour cet effet à toutes les coutumes, us et usages contraires. . .

" Les dettes contractées antérieurement au mariage seront payées par celui des deux qui les aura contractées et sur ses propres biens ,

u II se marient avec les droits et biens à chacun d'eux appartenant, tant échus qu'à échoir

" Le père de la future s'engage à donner aux futurs, le lendemain des épousailles, en avancement de leur

future succession, une mère vache, deux mères brebis et im rouet

" Le douaire préfix de la future est fixé à la somme de trois cent livres de vingt sols à prendre sur les biens du futur époux.

u Le prëciput sera égal et réciproque de la somme de cent cinquante livres, de vingt sols à prendre par le survivant en deniers comptants ou immeubles de la future communauté

" Les futurs se font donation pure et simple entre vifs et irrévocable au survivant d'eux, de tous les biens meubles et immeubles acquêts et conquêts qu'ils pourraient avoir , pourvu qu'au décès du premier mourant il n'y ait pas d'enfants vivants, nés ou à naître

Cette donation reprenant sa force et vertu, si tous les enfants nés ou à naître du futur mariage venaient à décéder en minorité et sans laisser d'héritiers légitimes." " Maintenant, ajouta M. Masse, je veux vous montrer, M. John, comment la propriété de M. Etienne Deniers est passée à son fils Julien et à quelles conditions ; cela devra vous intéresser davantage."

On passa de suite au curé Masse, une copie de Y acte de donation de Louis-Etienne Deniers à son fils Julien Deniers, passé devant le notaire A. Dumas, le 23 octobre

M. Masse en fit le résumé comme suit :

" Ls.-Etienne Deniers et son épouse cèdent et transportent à leur fils Julien une terre et habitation de trois arpents et demi de large ou de front sur quarante arpents

de profondeur, située au premier rang attenant, au

nord-est à Etienne Deniers et au sud-ouest à François

Roberge ensemble la maison en pierres, grange,

étable et tous autres édifices en bois ou pierres sus cons-

truits ; compris dans la présente donation, tons les meubles et ustensiles de ménage et de culture, vaisselle de tonte sorte, animaux, volailles, voitures d'été et d'hiver, linge de ménage, de corps, hardes, argent monayé, grains battus on en grange, fourrages de tonte sorte et généralement et sans exception, tons antres objets mobiliers et immobiliers que les dits donateurs ont et possèdent quant à présent et qu'ils auront et posséderont lors de leur décès.

La susdite donation est néanmoins faite par les dits donateurs avec la réserve de jouir à titre d'usufruit et de maîtrise la vie durant d'eux deux, de tout ce que dessus donné, pendant laquelle jouissance et maîtrise le dit donataire restera, vivra et travaillera ainsi que sa femme et ses enfants, si Dieu leur en donne, suivant leur force et adresse, pour et sous la direction des dits donateurs ; et durant les années que les dits donateurs et donataire vivront ainsi, si les profits de chaque année excèdent la dépense d'icelle, cet excédent sera partagé par moitié pour les donateurs et moitié pour le donataire qui ne pourra transporter à personne la présente donation sans le consentement par écrit des dits donateurs

Kt s'il arrive que les dits donateurs ne puissent ou ne veuillent continuer leur maîtrise et usufruit susdits, alors le donataire sera tenu — de payer les droits seigneuriaux,— de fournir aux donateurs la chambre sud-ouest de la maison, — une place dans la cave et au grenier pour leurs provisions et de bien entretenir la dite chambre, de la garnir et fournir d'un lit en plume, de couvertes, de draps au besoin, — d'y mettre un poêle de fer garni et en bon service, — de leur fournir dans cette chambre des meubles, ustensiles et vaisselle dont ils auront besoin, — de fournir une place dans la cuisine pour faire leur ordi-

naire, — de leur donner l'usage du four, et du bois qui leur sera nécessaire pour faire cuire le pain, —de les soigner en santé, maladie et infirmité, — de faire leur cuisine, leur pain et les blanchir et racommoder lorsqu'ils ne pourront le faire eux-mêmes, de leur fournir constamment une vache qui sera renouvelée chaque fois que la circonstance le requerra, qui sera nourrie, établée l'hiver et pacagée l'été, — aussi un cheval attelé de voiture commode et de saison pour assister aux offices les dimanches et fêtes d'obligation et ailleurs lorsqu'ils le désireront de leur fournir des chirurgiens, des médicaments et les douceurs nécessaires à leurs maladies et infirmités, et de souffrir que les deux sœurs non mariées aient place et restent dans la maison jusqu'à ce qu'elles se marient ou tant qu'elles voudront rester avec lui pour leur travail et convenable entretien . . . ,

" Et par chaque année, à titre de pension viagère, le donataire leur fournira vingt-quatre minots de blé net et marchand converti en farine rendue au grenier, son et gru à part — deux cents livres de lard, — un quartier de bœuf d'environ quatre vingt livres, — trois agneaux, de l'année, livrables morts en automne, — deux minots de pois cuisants, du jardinage à leur besoin, un minot de sel, la moitié de l'anguille qu'il prendra à la pêche de la dite habitation, quinze cordes de bois coupé pour le poêle, et mis dedans si les donateurs ne peuvent le faire, de la chandelle au besoin, cent livres de sucre du pays, une demie livre de poivre, trente pots de rhum bon et potable, du savon au besoin, des œufs au besoin, du beurre frais et salé au besoin, quatre livres de thé de magasin, huit livres de café, des souliers tannés et de magasin au besoin, un demi papier d'épingles, deux capelines d'indienne et une de coton blanc, toutes faites^

quatre mouchoirs pour le col et pour la poche, pour chacun des donateurs, deux chemises bien faites, huit aulnes d'étoffe du pays pour le donateur, huit aulnes d'autre étoffe du pays pour et au goût de la donatrice, une paire de bas pour chacun, avec deux paires de chaussons pour homme et une paire pour femme, vingtquatre livres de tabac du pays à l'un, cinq livres de tabac en poudre pour la donatrice, six piastres en argent, deux minots de patates, chaque deux ans, un fichu et un bonnet drappé pour le donateur et chaque quatre ans, un habillement de pied en cap pour chacun des donateurs, à les prendre dans les magasins et délivrés tout faits.

" Au décès du premier décédé des donateurs, toute fourniture cessera et toute autie fourniture sera réduite à moitié, sauf la chambre, bois, lumière, vache, la voiture et les articles particuliers au survivant, au décès duquel toute pension sera éteinte au profit du donateur."

— Voilà, M. John, ajoute M. Masse, comment on fait les affaires dans notre Canada. Qu'en dites-vous ?

— Je ne puis m'empêcher de déclarer que cet acte de donation est très correct ; mais les détails en sont longs ; n'y avait-il pas moyen de les simplifier en marquant, par exemple, une rente annuelle de ioo ou 150 louis sterling ?

— Je vous attendais avec cette remarque, M. John, riposta M. Masse ; je vous l'ai déjà dit, l'argent est rare dans cette région, mais les provisions et les produits de la terre, — surtout de celle de M. Etienne Deniers, — le sont bien moins. Si le donataire avait été obligé de payer à ses père et mère une rente un peu considérable en argent, il lui aurait fallu vendre bien des denrées, du bétail, etc. ; il aurait eu beaucoup de peine à y arriver, mais avec les stipulations en effets de la donation telle

qu'elle est, le jeune Julien qui a bon pied et bon œil, ainsi que son épouse, se tirera d'affaire, malgré que les obligations vous semblent trop détaillées et onéreuses. En examinant les choses de près, on voit que le donataire a relativement peu d'argent à débourser ; il paie les rentes seigneuriales, il donne $6.00 par année à ses parents, il leur achète quelques effets de magasin, du tabac, du rhum et certains autres articles indispensables, et de plus il est obligé de leur donner une sépulture convenable dans l'église paroissiale. Le reste, il le trouve chez lui, sur sa terre qui n'est grevée d'autre hypothèque que celle de la donation. Il a dans sa maison le logement demandé par les donateurs, avec le lit garni, le poêle, les meubles et ustensiles nécessaires ; il a dans son étable des chevaux, des vaches, des moutons, des cochons, des bœufs ; il a dans sa grange du blé, de l'avoine, des pois, et dans son jardin, les patates et les légumes qu'il devra leur donner suivant les quantités marquées à la donation. Il a aussi une pêche qui fournira l'anguille et d'autres poissons et il a des filets pour prendre le lièvre, des rets pour saisir les tourtes par centaines ; il a un fusil pour chasser le chevreuil et le caribou, etc. Sous un régime semblable, le point important pour les donateurs et donataire c'est de vivre en paix et avec harmonie à la même table, comme l'on dit. L'union fait la force ! Mais souvent, quand il faut se séparer et que le donataire est obligé de payer aux donateurs retirés dans leur appartement, jusqu'à la dernière obole en argent et jusqu'à la dernière livre de bœuf ou de lard, alors, les difficultés commencent et les charges deviennent, dans bien des cas, trop lourdes pour le donataire, sans compter les autres misères inhérentes à la nature humaine. La donation devient tine damnation ! —

— Maintenant, mes chers paroissiens, je crois que M. John est suffisamment renseigné, nous allons prendre congé de vous.

— Oui, dit M. John, et je serai grandement reconnaissant à cette respectable famille pour les renseignements qu'elle a bien voulu me donner sur les coutumes de ce pays. Je leur dirai franchement que je trouve les Canadiens bien plus heureux que ceux des vieux pays qui sont grevés de taxes de toute espèce. Ici, il n'y a pas, d'après ce que je vois, d'hypothèques sur vos terres, et les rentes à payer au seigneur sont peu considérables. Je vous souhaite de vivre toujours heureux sur vos terres. —

Les deux visiteurs, saluèrent leurs hôtes, puis ils prirent la route de la pointe de Lévy.

En chemin, M. John ayant repété à M. Masse qu'il trouvait les Canadiens heureux sur leurs terres où ils élevaient leurs enfants nombreux dans la paix et la tranquilité, M. Masse lui dit que c'était bien le cas ; malgré les accidents, malgré les ravages de la grêle ou des insectes, malgré leurs rudes travaux, les canadiens étaient vraiment contents de leur sort, et ils savaient manifester leur joie dans les fêtes de noces ou les fricots, qu'ils donnaient de temps en temps.

Ils ont des défauts sans doute, mais ils sont charitables et hospitaliers. Ils aiment aussi les honneurs qui les distinguent dans leur paroisse ; comme les tities de marguillier, de lieutenant, de capitaine de milice, de major et de lieutenant-colonel.

" Sont-ils bien instruits ? demanda M. John."

" Bien peu savent lire et écrire, répondit M. Masse, il n'y a pas d'école en permanence ; mais je crois qu'en vertu d'une loi passée en 1801 par la chambre d'assem-

blée, les écoles vont s'ouvrir. Je conseille aux jeunes de se mettre à l'étude chez un voisin qui sait lire et écrire. Ainsi, m'étant aperçu que le jeune Julien Deniers, que nous venons de voir, ne savait pas signer son nom, lors de son mariage, je lui ai fait remarquer qu'un homme qui sait manier une hache doit être capable de manier une plume et d'apprendre à écrire et à lire. Il s'est mis à l'œuvre et je crois qu'il réussira avant longtemps, (i) "

Ce voyage à Etchemin, le lecteur s'en est aperçu, est purement fictif, quoique vraisemblable.

Nous voulions faire connaître sous une forme un peu plus agrémentée, les usages et les coutumes des habitants d' Etchemin vers 1800.

Cette civisation est aujourd'hui disparue à Etchemin, sous le souffle puissant du progrès moderne. Voilà pourquoi il nous a semblé bon d'en faire connaître les principaux éléments à la génération actuelle qui se figure difficilement comment les communications étaient alors pénibles et comment, vu la rareté du numéraire, on était obligé de recourir à bien des industries locales, pour se loger, se nourrir et se vêtir.

(1) Défait, Julien Deniers, qui fut plus tard syndic de St-Jean Chrysostôme et capitaine de milice, a signé son nom bien souvent. Il savait auss-i lire ; c'est lui qui nous a donné les premières notions de l'alphabet dans notre enfance.

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