‹ La Paroisse de St-Romuald d'Etchemin avant et depuis son érectionChapitre 35 sur 73 · CHAPITRE QUATORZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIEME

De l'instruction à Etchemin. — Les premières écoles. — Le choléra de 1832 — La disette dans les paroisses de la seigneurie. — L'ivrognerie.— Progrès des communications fluviales avec Québec. — Les derniers efforts de Sir John Caldwell. — Augmentation des familles à Etchemin.

L'auteur de l'histoire de la seigneurie de Lauzon(i) affirme que les premiers colons venus de France dans Lauzon possédaient en général, une bonne instruction élémentaire et que, ceux qui ne savaient ni lire ni écrire formaient l'infime exception. La génération qui succéda à ces pionniers possédait, elle aussi, une instruction convenable, quoiqu'il n'y eut aucun couvent tenu par les sœurs de la Congrégation, comme à la Pointe aux Trembles et à la Ste-Famille, I. O., ni aucune de ces écoles tenues par les frères Charron. L'instruction se puisait dans les familles pendant les soirées d'hiver, ou bien chez les voisins qui savaient lire et écrire. Mais, depuis la conquête du pays, il semble que les habitants de Lauzon ont oublié totalement l'art d'écrire. C'est à peine si, de temps en temps, un capitaine de milice ou un marguillier ose mettre la main à la plume pour signer sou nom. Vers 1800, on aurait difficilement trouver cinq à six personnes capables d'exprimer leurs

pensées par écrit et de faire les règles les plus communes de l'arithmétique. L'apathie semblait générale à Lauzon, comme aussi^dans plusieurs endroits du pays.

Les évêques adressaient des lettres à leurs curés pour leur demander d'étudier chez les paroissiens, ceux d'entre les enfants qui auraient quelques dispositions à s'instruire. Les curés y mettaient toute la diligence possible, mais ils butaient toujours devant le même obstacle : la grande répugnance que les parents avaient de se séparer de leurs enfants et de les abandonner à la solitude du collège.

C'est ce qu'écrivait à son évêque le curé Berthiaume de St-Joseph de Lévy, en 1781. " De jeunes enfants qui sussent lire peut-être et écrire un peu, je crois qu'on pourrait trouver quelques-uns dans la Pointe-Lévy, mais qui voulussent se livrer aux inquiétudes et à la solitude du collège, je ne crois pas qu'on en put trouver un seul. J'ai déjà parlé de cela avec quelques-uns, qui m'ont répondu qu'ils le voudraient bien, mais que leurs enfants n'en avaient point l'idée." (1)

L'enfant canadien semblait avoir pour s'instruire la répugnance qu'éprouvait le sauvage : habitué lui aussi, à vivre au grand air des champs, il ne pouvait s'astreindre au régime scolaire et à apprendre des choses dont il ne voyait pas l'avantage immédiat. Aussi les curés se contentaient-ils généralement pour les besoins du culte, d'enseigner la lecture et l'écriture à quelquesuns, afin d'en former des enfants de chœur, des servants de messes ou des chantres au lutrin.

A Etchemin comme ailleurs, dans le temps, bien peu savaient lire et écrire, et les règles de l'arithmétique étaient peu connues ; on se contentait de certaines

(1) Hist. S. Iv., III.— 221.

marques que l'on faisait avec un couteau sur le chambranle des portes, comme, par exemple, pour compter la quantité de minots de grain battu et vanné, afin de payer exactement le vingt sixième minot de la dîme due au curé. On rapporte cependant que, vers 1825, lm maître d'école ambulant, du nom de Morneau, allait vendre sa science de porte en porte, dans Etchemin, à peu près comme les petits marchands qui courent les campagnes, pour vendre des boutons et des mouchoirs.

Le 8 avril 1801, la chambre d'assemblée du Bas- Canada adoptait une loi intitulée : "Acte pour l'établissement d'écoles gratuites et l'avancement des sciences dans nos paroisses. " (1) Ce premier effort tenté par le gouvernement, avait du bon, mais ne cachait-il pas un piège dans le fait que le gouverneur avait autorité exclusive dans le choix des syndics qui devaient la faire fonctionner et dans la nomination des maîtres d'écoles? N'était-ce pas un moyen pris pour anglifier les canadiens ?

La paroisse de St-Joseph de Lévy se risqua à accepter les faveurs gouvernementales.

La pétition, en date du 25 juillet 1805, était faite par neuf citoyens dont quatre avaient pu signer et cinq avaient apposé leur marque.

Les commissaires nommés, le 20 septembre 1805, étaient John Caldwell, écuyer, et Louis Cantin, capitaine de milice, et l'école s'ouvrit la même année sous la direction de François Malherbe qui fut le premier magister de Lauzon. Il y tint l'école pendant quinze ans, jusqu'en 1820, où il fut remplacé par Pierre Romain.

Les paroisses de St-Nicolas et de St-Henri voulurent aussi avoir leurs écoles, et en 1829, on v°it partout les écoles fonctionner dans la seigneurie de Lauzon.

(1) 41. Georges III ch. 17.

En 1829, Ie village d'Etchemin avait son maître d'école dans la personne de James Belcer. En 1830, Thimothé Amiranlt, fils de Pierre Amirault, marchand de Madawaska, y enseignait d'après le système de Lancaster. En 1831, dans une visite qu'il fit le 26 octobre, dans la nouvelle paroisse de St-Jean-Chrysostôme, l'évêque Signay y avait trouvé trois écoles fréquentées par 82 élèves ; les instituteurs étaient Augustin Samson, Thimothé Amirault et Henriette Amirault. En 1834, une école indépendante et gratuite était tenue par une Dame veuve Paradis dans la concession du Saut ; l'abbé Jacob Côté, un enfant de la paroisse, nous a dit avoir fréquenté cette école. Dans la même année, on voit aussi d'autres écoles fonctionner sous la direction de syndics nommés en vertu de l'acte des écoles de 1822, et choisis en assemblée présidée par Julien Deniers d'Etehemin, qui était alors capitaine de milice. (1)

Parmi les maîtres et maîtresses qui ont enseigné à Etchemin jusqu'à l'année de la formation de la paroisse de St-Romuald, on nous a mentionné les noms de Thimothé Amirault, Brunet dit Dauphiné, Mitchel, Madame Alcock, les Délies Maguire, M. Allard, M. Tanguay etc. Depuis 1846, une commission des écoles avait été formée.

Avec les maîtres et maîtresses du temps, qui n'avaient pas tous des diplômes authentiques, les enfants ne devenaient pas tous des savants ; mais au moins ils apprenaient à lire, à écrire et à compter, en même temps qu'ils s'initiaient à la connaissance du cathéchisme préparatoire à leur première communion.

Pendant que les maîtres d'écoles enseignaient à leurs élèves attentifs, l'alphabet, la grammaire et l'arithméti-

1) Papiers famille Demers

que, voilà que tout à coup, le 12 juin 1832, on annonce l'apparition, pour la première fois au Canada, de ce terrible fléau qui s'appelle le choléra asiatique. Un navire, le Carrick^ ayant à son bord 133 passagers, était arrivé de Dublin et sur le nombre des passagers, 39 étaient morts pendant la traversée. On avait désinfecté le vaisseau et les bagages, et l'on ne redoutait plus aucun danger, quand huit des nouveaux immigrants tombaient victimes du fléau. L'épidémie se propaga si rapidement, qu'à trois heures de l'après-midi du même jour, on constata quinze autres cas, dont sept eurent un résultat fatal. (1)

L'épidémie fit des ravages à Québec et les environs, à Montréal, à Toronto et ailleurs. A la Pointe-Lévy, les décès furent au nombre de vingt-cinq ; nous ne pouvons dire quel fut le nombre à Etchemin. A St-Nicolas, il y eut 13 morts sur 234 cas Au 10 octobre, le fléau était disparu et les affaires reprenaient leur cours ordinaire.

Le fléau éclata de nouveau en 1834, parmi les immigrants arrivés à Montréal, et visita les villes d'Ontario. La ville de Québec fut aussi cruellement éprouvée qu'en 1832, mais l'épidémie fut de plus courte durée. A la quarantaine de la Grosse-Isle, le nombre des victimes était de 20 par jour parmi les immigrants.

Le fléau cessa à la fin d'août.

Aux ravages de l'épidémie, vinrent s'ajouter trois années de disette qui pesèrent lourdement sur les habitants de Lauzon. Laissons parler le député Jean Boufïard, qui appuyait les requêtes de ses électeurs, le 20 janvier 1834.

" Cet été, en faisant la visite des écoles du comté, j'ai vu des champs entièrement détruits par la grêle à

(1) Hist. S. L., V.-349.

St. Jean-Chrysostôme. Dans toutes ces paroisses (du comté), la récolte a manqué et plusieurs sont réduits à la plus grande misère. C'est la troisième année que l'on souffre d'une pareille disette. Cette année, la végétation a été retardée par une abondance de pluie si continuelle que les grains n'ont pu parvenir à maturité. Les premières gelées d'automne ont mis le comble à une détresse désolante. La récolte des patates a manqué dans une grande partie de ces paroisses. Avant la fin de l'hiver, une très grande partie des habitants manquera totalement de subsistance .... L'année dernière, les habitants ont dû hypothéquer leurs terres pour acheter la semence."

Les curés de St-Joseph, de St-Henri, de St-Jean Chrysostôme s'accordaient pour dire que leurs paroissiens ne pouvaient ensemencer leurs terres s'ils n'avaient pas de l'aide.

La chambre d'assemblée vota trois cents louis pour secourir ces pauvres gens. St-Henri reçut ^ioo ; St-Anselme : £jo ; St-Jean : £yo ; St-Joseph : ^60. (1)

Mais un autre fléau, plus terrible encore que le choléra ou la grêle, ravageait encore les campagnes. Nous voulons parler de l'ivrognerie. Ce mal rongeur, enraciné dans la colonie dès son origine, avait pris dans ces dernières années, des proportions de plus en plus graves. La désolation était dans les familles, par suite du bon marché des boissons alcooliques, (on payait deux sous pour une roquille de rhum et quatre sous pour un demiard), et aussi à raison de la facilité avec laquelle on pouvait en obtenir.

Les Irlandais, nouvellement arrivés, étaient portés à s'enivrer pour le moins autant que les Canadiens.

(1) VoirHist. S. h., V— 359.

C'est alors que le clergé commença une croisade contre les désordres causés par l'abus des boissons enivrantes. M. Dufresne, curé de St-Nicolas, fut un des premiers et des plus vaillants apôtres de la tempérance. Dès le 14 décembre 1832, il poussait ses paroissiens à présenter une pétition à l'assemblée législative, pour diminuer le nombre des auberges et n'accorder des licences qu'à des aubergistes respectables, pour taxer fortement, sinon prohiber, la boisson qui rentre au pays, pour en défendre la vente le dimanche, pour infliger une amende à ceux qui s'enivrent, etc., etc. (1)

M M. Beaumont, cu^ré de St-Jean Chrysostome, et Chiniquy, curé de Beauport, continuèrent la croisade dans leurs paroisses respectives en 1839 ; M. Benjamin Desrochers, curé du Château-Richer, suivit leur exemple en 1840.

M. Quertier, curé de St-Denis, prit la croix en mains en 1843, e^ ^a donna comme symbole divin à la société de tempérance qu'il organisa, avec toute l'énergie de son grand cœur et l'éloquence de son âme d'apôtre, dans un grand nombre de paroisses de Kamouraska et de l'Islet. M. le grand-vicaire Alexis Mailloux continua cette belle œuvre quelques années après, et écrivit un livre, dont le titre indique la thèse développée par l'illustre prédicateur dans ses serinons : " LHvrognerie est V œuvre dît démon, mais la sainte tempérance de la croix est P œuvre de Dieu." (2)

Cette société de tempérance à fait beaucoup de bien dans le passé. Fasse le ciel qu'elle produise encore d'heureux fruits dans nos paroisses canadiennes !

(1) Hist. s. h., v— 360.

(2) Québec, Typographie d'Augustin Côté & Cie. 1867 ; voir pages iio-iii.

Pendant que les fléaux les plus désastreux semblaient vouloir se déchaîner sur la côte de Lauzon et ailleurs, on cherchait à améliorer la traverse entre Québec et la Pointe de Lévy, et aussi la voie de communication fluviale entre Québec et St-Nicolas et aussi le village d'Ktchemin.

Dans les commencements, on s'était servi, comme nous l'avons déjà dit, du canot, de la chaloupe et de petits bateaux pour descendre à Québec ; le progrès ne demandait-il pas quelque chose de mieux ?

Entre Lévy et Québec, le seigneur Caldwell avait mis, en 1819, un bateau à vapeur le Lauzon pour faire la traverse. En 1828, James McKenzie, propriétaire de l'hôtel élevé par les soins de Caldwell à Lévy, remplaça le Lauzon par un autre bateau à vapeur, qu'il nomma le New-Lauzon. Depuis 1831, un bateau à vapeur faisait la traverse régulière entre Québec et St-Nicolas ; il s'appelait le Lady Aylmer. Mais depuis 1828, on voyait aussi entre Québec et Lévy, des bateaux mus par des chevaux (horse-boats). Charles Poiré en avait un, et la société de Augustin Bégin, Julien Chabot, Michel et Pierre Barras en eut un autre. En 1830, James McKenzie, propriétaire du New-Lauzon, ne voulant pas se laisser devancer par ses concurrents, fit construire à son tour un horse-boat qu'il mena de concert avec son bateau à vapeur, le New-Lauzon.

En 1 831, un bateau traversier mû par des chevaux fut aussi lancé à St-Nicolas. Il avait été bâti par les habitants de cette paroisse.

Etchemin, où le commerce de bois se faisait en grand, ne pouvait-il pas suivre la voie du progrès et avoir au moins un horse-boat ? Oui certainement, et le nouveau bateau, construit par les deux frères, Laurent et Thomas

Roberge, de l'ancienne famille des Roberge d'Etchemin, commença vers 1831, à voyager entre Québec et Etchemin.

" Mais qn'était-ce qu'un horse-boat ? L'invention était des plus primitives. Que l'on s'imagine une barge flanquée de deux roues à aubes. Dans les flancs de la barge, deux, trois ou quatre chevaux bâtés faisant mouvoir une roue d'engrenage qui mettait à son tour toute la machine en marche. Dans les mauvais temps ou les forts courants, les passagers aidaient. (1) "

Entre Etchemin et Québec, on suivait toujours la marée, et on dit que quand les vagues étaient fortement soulevées par le vent, les chevaux tombaient à terre, et on avait beaucoup de peine à les faire relever.

Ce n'est que, vers 1843, <lue ^es horse-boats, vaincus enfin par la vapeur, disparurent de la scène de ce monde, pour la plus grande satisfaction des passagers et au grand soulagement des pauvres chevaux qui n'en pouvaient plus de ce métier de forçat.

En 1844, un habitant entreprenant de St-Nicolas, le capitaine Basile Deniers fit bâtir un bateau à vapeur qu'il appela du nom de sa paroisse. Ce vaisseau fit son premier voyage, le 2$ juin, entre St-Nicolas et Québec. Il faisait deux voyages par jour. Ce bateau ayant été incendié en 1847 (2) ^e capitaine Basile Deniers le reconstruisit et continua à tenir la ligne entre Québec et St-Nicolas jusque vers 1864. H arrêtait aussi à New- Liverpool en montant et en descendant, au quai de MM. Benson. Le St-Nicolas fut remplacé par le " James ", qui était la propriété de M. James Gaherty, un respectable citoyen d' Etchemin qui fut élu marguillier en

(1) Hist S. L. V. 367.

(2) Hist. S. L. V.— 367.

1873, et qui tint la ligne de St-Romuald jusqu'à ce que son bateau se brisa, un dimanche de pèlerinage, en 1883, sur une roche en face de la chute Montmorency.

Depuis cette époque, les MM. Beaulieu de Lévis, qui organisèrent la Compagnie Maritime et Industrielle de Lévis, ont bâti un quai solide et confortable à la pointe Benson, et cette compagnie a toujours tenu, à la grande satisfaction de tous, la ligne entre St-Romuald et Québec, d'abord avec le bateau " le Lévis " et maintenant avec le splendide bateau " le Frontenac. "

Etchemin eut aussi sa navigation d'hiver avec Québec pendant longtemps, et jusque vers 1860. Ses canotiers, sans être célèbres comme ceux de la traverse entre Québec et la Pointe de Lévy, étaient cependant des gens habiles, pleins d'audace et en même temps très prudents sur leurs solides canots. Ils suivaient la marée, et transportaient des passagers et surtout des effets destinés aux marchands d'Etchemin. Il nous plaisait, quand nous étions jeunes, d'assister au départ et à l'arrivée de ces canots. Nous nous rappelons y avoir vu alors, dans le mois de janvier, de belles charges de dindes, de poulets et d'oies que les commerçants allaient acheter dans le comté de Lotbinière et dirigeaient sur le marché de Québec.

Mais, en 1836, où en était rendu le procès commencé depuis 1823, dans ^a chambre d'assemblée, contre le défalcataire Caldwell ? Disons de suite que ce procès, au milieu des nombreux griefs dont les députés canadiens avaient à se plaindre contre le gouvernement, passionna fortement les esprits. Les représentants du peuple montrèrent dans cette affaire une grande énergie et réussirent à vaincre toutes les résistances. De son côté Caldwell se déclarait vaincu. Victime d'une situation qu'il n'avait

pas créée mais qu'il avait aggravée sans doute, héritier d'un père coupable, le receveur-général en avait accepté les responsabilités onéreuses. Il avait courageusement fait face à l'orage et de plus en plus il s'était enfoncé dans l'abîme.

La chambre allait voter une loi pour vendre à l'enchère la seigneurie de Lauzon, quand un brusque ajournement des chambres, en 1836, arrêta toute l'affaire et permit au haut et puissant seigneur de Lauzon de jouir encore quelque temps de cette belle propriété. Nous ne pouvons nous empêcher d'enregistrer ici le jugement que porte sur ces temps troublés des annales de notre pays, l'auteur de l'histoire de la seigneurie de Lauzon :

" Il faut, dit-il, avoir suivi au jour le jour et à la trace pour ainsi dire, les correspondances échangées entre les officiers coloniaux et ceux de la métropole, comme nous l'avons fait, pour bien comprendre le cynisme avec lequel ces gens en place se moquaient du public et des réclamations de la chambre d ^ assemblée. Et dire que l'affaire de Caldwell n'était qiûun anneau dans la longtce chaîne des iniquités que Von reprochait alors au gouvernement.

" Un jour viendra sans doute, où un historien impartial reprendra en sous œuvre, la liste des griefs formulés en 1834, pour les étudier un par un et en faire ressortir tous les détails. Celui-là, s'écartant des voies insuffisamment ébauchées par les Garneau et les Kingsford, mettant un frein au patriotisme outré des uns et au fanatisme grossier des autres, ne palliant ni l'impatience de l'assemblée, ni les fourberies des gouvernants, ni les excès de Papineau, saura sans doute faire ressortir en pleine lumière les faits tels qu'ils sont, dans toute leur nudité, et cela en sera assez pour la justification d'un peuple si longtemps opprimé auquel on ne peut reprocher

qu'une chose, une révolte insensée, au moment où il était sur le point de vaincre par la seule force du raisonnement et par le seul exemple de sa longue et généreuse obéissance, l'obstination du peuple anglais. " (i)

Mais nous avons anticipé ; remontons quelques années en arrière, et voyons comment Sir John Cadwell résista à l'orage déchaîné contre lui.

En prévision d'un catastrophe possible, il se mit à retirer les arrérages des rentes dues par les censitaires de Lauzon, fit faire un nouveau terrier de la seigneurie, passa des titres nonvels aux censitaires et consentit des bails à ceux qui avaient bâti des moulins et écluse les rivières pour faire tourner des moulanges. Il vendit, en 1825, à son fils Henry John, toute l'embouchure de la rivière Chaudière avec une pièce de terrain en montant, sur la rive ouest, de 42 arpents en superficie ; il céda en 1828, à sa fille Ann, toute cette étendue de terre qui s'étend sur les grèves, depuis l'embouchure de la rivière Ktchemin jusqu'en plein centre de St-Romuald. En même temps il encourageait tous ceux qu'il croyait dignes de sa protection. C'est ainsi qu'il assistait aux cérémonies de la plantation de la croix et de la fixation du site des églises de St-Anselme et de St-Jean Chrysostôme, et que, de son siège au conseil législatif en 1831, il demandait au gouvernement un aide pour la construction du collège de Ste-Anne de la Pocatière que M. Painchaud, curé de Ste-Anne, venait de fonder. (1)

De plus il résolut de frapper un grand coup et de refaire sa fortune en donnant à son commerce de bois une extension beaucoup plus grande.

L'occasion était favorable ; son beau-frère John

(1) Hist. S. L. V— 489-490.

Ce) Voir Hist. S. L., V, 134-147.

Davidson venait d'être nommé à l'emploi de surintendant des forêts appartenant à la Couronne, depuis le St-Laurent jusqu'aux monts Alleganys, et traversées par les rivières Chaudière et Etchemin. "On voit d'ici, dit l'auteur de l'histoire de la seigneurie de Lauzon, (2) l'admirable combinaison, et comme les deux beaux-frères, ainsi que deux joyeux compères, durent s'en promettre et s'en donner.

" La forêt fut donc mise en coupe, et ce fut une coupe fantastique, extravagante, une véritable. ronde de sabbat. Une armée de travailleurs pénétra jusqu'aux points les plus reculés de cette région. Torrents, précipices, rapides, rochers abruptes, aucun obstacle ne les effraya. Une grande partie de la jeunesse s'enrôla dans ce régiment de coupeurs, de scieurs, à^êquarisseurs, de charretiers. Les premiers défricheurs sur les bords du lac Etchemin, à plus de dix-huit lieues du fleuve, trouvaient encore, il y a trente ans, les traces de son terrible passage. Sur des milles et des milles de distance, on ne pouvait plus voir un seul arbre de pin. Tout avait été abattu, jeté à la rivière, trainé au fleuve, scié par les machines de Caldwell.

" Cette exploitation effrénée, poussée à outrance, devait cependant consommer la ruine de Cadwell. Les marchés furent envahis, il y eut dépréciation de valeur dans la marchandise et pour mettre le comble à tout cela, l'Angleterre, en 1830, abattit les barrières qui avaient été élevées jadis devant les bois de la Baltique et de la Norvège."

Dans tous les cas, cette activité extraordinaire avait éveillé les esprits et attiré les regards d'un grand nombre sur Etchemin où étaient les moulins de Cadwell et

sur le crique de New-Liverpool, où étaient les chantiers de MM. Hamilton et Benson et où venaient charger les bâtiments qui transportaient les bois en Angleteare. Plusieurs habitants des concessions d'en arrière abandonnaient la culture de leurs terres aux soins de leurs femmes et de leur enfants et venaient faire de l'argent à Etchemin pendant l'été, et souvent finissaient par y faire descendre leurs familles. Beaucoup de familles irlandaises, en arrivant à Québec, entendaient parler de New-Liverpool, et venaient aussi y tenter fortune.

Parmi les familles nouvelles, venant de la verte Erin, qui vinrent prendre place, de 1830 à 1854, à côté des anciennes familles irlandaises dont nous avons déjà parlé, nous devons mentionner les noms des familles McReady, Stanton, Fitzgerald, McKenzie et Wilson.

M. HENRY McREADY était marié à Amelia Casey dont il eut plusieurs enfants : Marie- Louise, mariée en 1842, à James Gibson de Hadlow ; Emélie, mariée, vers 1860, à Eusèbe Pelletier, marchand de St- Romuald, Robert, Henry et Johmiy McReady qui furent des respectables citoyens de St-Romuald. Madame veuve Henry McReady a tenu un magasin important à New-Liverpool, pendant longtemps.

M. JOHN STANTON, marié à Suzanne Maguire, a tenu aiissi un magasin, là où réside aujourd'hui M. le Docteur Villeneuve, en face de l'ancienne maison du lieutenant-colonel Pierre Lambert. Il a été marguillier à l'église de St-Romuald et donateur d'une cloche, comme nous le dirons plus tard.

Le Docteur JAMES MAURICE FITZGERALD, a été pendant longtemps le seul médecin de St-Romuald.

Nous en parlerons dans la liste des médecins de la paroisse.

M. JOHN McKENZIE, qui était protestant et d'origine écossaise, était marié à une catholique, Jessie Slater, décédée le 27 avril 1906. Il a tenu magasin pendant plusieurs années à la pointe Benson, au côté ouest. Une de ses filles, Clara, est mariée à M. George Marois, marchand de St-Romuald, et frère de Mgr. C. A. Marois, vicaire-général de l'archidiocèse de Québec. M. John McKenzie s'est depuis converti à la religion catholique. Il demeure maintenant à St-Romuald, après avoir séjourné à Montréal pendant plusieurs années. Il a été maire de St-Romuald, de 1872 à 1874, et juge de paix pendant quelques années.

M. THOMAS WILSON, marié à Mary McCarthy, était mesureur de bois (culler). Il a été marguillier à l'église de St-Romuald en 1861 et il a laissé une famille nombreuse et respectable.

Les familles anglaises qui appartenaient à la religion protestante étaient assez nombreuses vers 1850, pour avoir une église qu'ils bâtirent sur la Côte-Rouge, en face de l'anse de New Liverpool ; un ministre protestant venait de Lévis faire l'office dans cette église ; plus tard le ministre protestant résida dans les environs de l'église.

Pendant un quart de siècle, la population canadienne et irlandaise du bord de Veau resta sous la houlette des curés de St-Jean-Chrysostôme. La distance depuis le pied de la route Taniata jusqu'à l'église, est de quatre milles, et beaucoup plus, si Ton compte à partir du haut de New-Liverpool ou de la concession du Saut.

Les curés de St-Jean descendaient administrer les malades et visiter leurs paroissiens sur les bords du

fleuve et ceux-ci. étaient tenus de monter à l'église de St- Jean pour y assister aux offices, pour y faire les Pâques, pour la célébration des baptêmes, des mariages et pour la cérémonie des sépultures.

Les cultivateurs seuls avaient des voitures ; les autres familles n'en avaient point. Nous nous rappelons bien avoir vu, par les belles journées d'été, le chemin rempli de paroissiens et de paroissiennes montant du bord de l'eau à l'église St-Jean ; au retour surtout, la joie était grande parmi les garçons et les filles qui descendaient par groupes. Quand le temps ne permettait pas d'assister à la messe dite à l'église, nous nous rappelons encore une bien pieuse coutume établie à Etchemin. A dix heures, on entendait tout-à-coup, vers le temps le plus précieux de la messe, la voix de la mère de famille, retentissante comme une clochette d'église, crier : " Allons les enfants, la prière ! " et tous les membres de la famille, ainsi que les étrangers qui pouvaient se trouver dans les environs, se mettaient à genoux pour dire le chapelet.

Cependant, il faut bien l'avouer, la population du bord de l'eau commençait à se fatiguer d'avoir à franchir la distance qui la séparait de l'église St-Jean. Le nombre des familles à Etchemin, qui était de cinquante, lors de la formation de la paroisse de St-Jean, dépassait maintenant le chiffre de deux cents. Et il y avait encore apparence d'augmentation. La ligne du chemin de fer du Grand-Tronc de Lévisà Richmond, était commencée, et les contracteurs de cette ligne avaient bâti sur la propriété de Benjamin Deniers, une grande maison pouvant recevoir une dizaine de familles. On commençait à New- Liverpooî la construction des bâtiments en boiis. Le choléra qui avait de nouveau fait son apparition au

Canada, en 1849 et en I852> i1) n'avait fait que peu de victimes à Btchemin, et de nouvelles maisons étaient en construction sur le chemin du roi ; une rue nouvelle et parallèle à la route Taniata au pied de la côte, s'ouvrait sur la propriété de Benjamin Demers, et plus loin, au chantier Benson, l'œil du voyageur passant sur le fleuve pouvait contempler avec curiosité une maison démesurément longue, percée de portes et de fenêtres, et pouvant loger une cinquantaine de familles.

I^a population était mélangée de c anadiens et d'irlandais, et souvent de sérieuses altercations éclataient entre les deux races ; ça et là, sur les chemins et dans les chantiers on entendait parler le français et l'anglais, et l'on voyait passer, par groupes, les joyeux matelots des vaisseaux ancrés à New-Liverpool qui allaient chez l'habitant, boire un bol de lait ou chez l'aubergiste, un verre de whiskey.

Un curé, résidant non pas à quatre ou cinq milles, mais au milieu de cette population mixte composée de deux races aux mœurs et aux coutumes différentes, ne serait-il pas appelé à faire beaucoup de bien et à prévenir, par ses conseils, beaucoup de désordres ? Cette question agitait les esprits à Etchemin depuis quelques années ; elle devait être résolue en leur faveur en 1854.

(1) A Québec et ailleurs, le choléra de 1849, fit 1185 victimes ; celui de 1851, 288 victimes ; celui de 1852, 144 victimes; celui de 1854, en fit 803. (Voir le Bulletin des Recherches Historiques).

L'HÔTEL DE VlI,EE DE STpRomUAED.

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