‹ La paroisse de ValnayChapitre 4 sur 10 · K FILLE DES CHAMPS · texte numérisé non relu

K FILLE DES CHAMPS

Quelques heures plus tard, Marianne avait compris les conséquences de son refus ; et les dernières paroles du curé s'étaient gravées au fond de son cœur avec toute leur énergique dureté.

Ce coup terrible, ce reproche amer devait frapper la jeune femme de celte façon vive et acérée qui souvent, du premier coup, peut tuer les natures où dominent l'expansion et la naïveté.

Comme nous l'avons déjà dit, Marianne avait trouvé au château de Colombes, dans la compagnie des dames de Seignelay, ces façons douces et distinguées qui étaient le parfum de sa pure et rustique beauté. Paysanne pour la force et la vivacité de ses sensations, elle possédait le charme d'un monde plus élevé, l'amour de la rêverie, et une distinction presque native dans les sentiments. Elle aimait pour la première fois; elle aimait un homme qui lui était de beaucoup supérieur par l'intelligence, presque son égal par la beauté ; son amour devait

donc avoir tous les caractères d'un sentiment religieux et profondément passionné. La malédiction de cet homme, qui était pour elle l'idéal de toutes les grandes choses, devait la frapper assez cruellement pour que sa raison en fût atterrée.

Le lendemain de ce jour fatal, vers six heures du soir, elle commença par mettre au lit son enfant, et vint s'arrêter un moment sur le seuil de sa porte. Plusieurs voisines passèrent, et pas une ne manqua de saluer d'un sarcasme ou d'un malin sourire la pauvre veuve, dont la pâleur et les yeux malades eussent dû inspirer quelque pilié.

On était au lîidu mois de juillet. L'atmosphère était lourde et brûlante. De gros nuages gris et noirs s'accumulaient à l'horizon, et pas un soufûe de vent ne venait

faire trembler les treilles pendues aux murailles , ou les joubarbes sur les toits de chaume.

Tout d'un coup un son clair, net et mélancolique se fit entendre ; c'élaitle sacristain Loiseau qui sonnait l'angélus pour toute la paroisse de Valnay.

Le son criard de Tairain linlait avec une étrange monotonie, et vibrait seul dans le silence de toutes choses.

Marianne tressaillit comme si celle voix d'église lui eût répété la malédiction de son curé. Ses yeux prirent une expression d'angoisse et de douleur; elle (il un geste de la main, comme si elle eût pu imposer silence à l'angélus, puis elle rentra chez elle et vint tomber assise auprès du lit où était mort Louis Barillaut.

Bientôt, elle courut à un petit bureau de bois où elle tenait ses comptes de boulangerie, prit une plume, une feuille de papier, et s'assit doucement en face de ces singuliers préparatifs.

Elle retourna la plume dans ses mains pendant quelques instants, puis elle se pencha et écrivit d'une main tremblante, en tête de la feuille de papier :

« A Monsieur Abel Rideau, curé de Valnay. »

Elle s'arrêta. Deux longues larmes tombaient de ses yeux et lui obscurcissaient la vue. Elle se leva d'un mouvement convulsif, et courut au lit où dormait son enfant.

La Ggure de l'innocent était pure et d'une sérénité parfaite. Une douce respiration s'exhalait de ses lèvres entr'ouvertes, et

quelques mèches de cheveux blonds ruisselaient sur son cou de neige.

Marianne sembla un moment vouloir arracher l'enfant au sommeil; mais ce calme profond lui fit peur; ses bras se raidirent: elle osa à peine déposer un baiser fiévreux sur une petite main rosée qui sortait des couvertures; puis elle revint à la lettre commencée, et reprit sa plume avec une douloureuse résolution. Elle écrivit ce qui suit :

« La présente lettre est pour vous dire, « monsieur le curé, que vous allez être dé- « livré d'une mauvaise femme qui vous a « rendu bien malheureux. Je ne veux pas « me marier avec Bastien Rivant, et j'ai pris « tout bonnement la résolution d'aller re- « trouver mon cher défunt.

« Tout s'arrange, comme vous voyez :

« VOUS aviez juré au mourant de ne point « quitter le pays avant de m'avoir assuré un

1 sort heureux Le meilleur sort d'une

« pauvre folle comme moi, ça n'est pas de « vivre...

a Vous voilà donc libre, tout à fait libre, a et vous allez pouvoir retourner dans votre a chère Auvergne : dans quelques heures « d'ici je serai morte, morte sans avoir « du moins maudit personne. Cependant, « mon cher monsieur le curé, je mourrai a sans confession; mon corps n'ira pas en « terre sainte, et peut-être pas mon ame en « paradis, à moins que vous ne me fassiez la « charité de prier un peu pour mon repos « éternel.

« On n'a guère eu pitié de moi sur la terre; « faudra-t-il que je meure une seconde fois,

« et que tout soit triste pour moi dans l'autre « monde comme en celui-ci?

a Dites cela au bon Dieu dans vos prières; « il sait pourquoi je meurs, et que ce n'est « pas par faiblesse.

« Je ne vous dis rien de plus pour ce qui « me regarde. Dans quelques heures j'aurai « fait mon devoir; laissez -moi donc dicter « le vôtre.

« Cher curé, je laisse un petit enfant qui « aura huit ans vienne le mois d'août pro- « chain. Je vous demande la grâce de l'élever « comme tout ce qui reste de deux bonnes « créatures qui vous ont aimé.

a Mon bon oncle Fabius m'a dit un jour « que vous étiez un grand esprit; je ne sais « guère ce que ça veut dire, mais le cher « homme parlait de vous avec tant de res-

« pect, que ça m'a fait pleurer de joie. Élevez « donc selon voire esprit le fils de Louis et « de Marianne, et parlez-lui de sa mère le a plus rarement que vous pourrez.

« Je ne veux pas qu'il vous demande « comment je suis morte ; je vous connais, « je sais ce que vous avez de vertu ; je suis « donc sûre que mon enfant sera le vôtre, et a que lui du moins pourra trouver un appui « dans les plis de votre soutane.

« Vous qui avez tant de force et de cou- « rage, mettez-en un peu au service de mon ■ enfant, ça sera au moins un acte de vertu a qui ne fera de mal k personne.

« Vivez pour lui, mais ne le faites pas « prêtre, je ne le veux pas. L'enfant deMa- « rianne, qui n'aura pas sans doute un « grand esprit, aura peut-être un bon cœur,

« lin cœur humain, un cœur facile aux len- « dresses... Ah !^ faites de lui tout ce que « vous voudrez, mais ne l'habillez pas d'une « soutane.

« Adieu, cher monsieur Rideau, nous ne 0 nous verrons plus en ce monde, et priez « Dieu que mon âme ne soit pas trop dam- « née, quand votre sainte vertu vous aura « gagné le paradis. »

Cette lettre froide, celle lettre de coups de poignard, cette lettre sans larmes^, cette lettre d'une femme exaspérée par la douleur, le narrateur de cette histoire l'a tenue^ entre ses mains; et il l'a lue avec toute l'anxiété curieuse d'un anatomiste qui examine une plaie nouvelle, et il a compris alors toutes les armes poignantes dont peut s'ingénier le désespoir.

En ce moment, Marianne en était à ce point de la douleur où rien ne vit plus chez l'être humain que celte raillerie amère de toutes choses qui accompagne les mourants. Elle était froide, résolue, impassible; elle ne souffrait plus, elle venait de maudire la vie; elle s'apprêtait à la mort.

Bientôt elle marcha vers le lit de son enfant qui dormait du plus angélique sommeil; elle le contempla pendant quelques instants avec une froideur apparente; puis elle se mit à dire à demi voix :

— Pauvre innocent, je suis pourtant ta mère ! et si l'homme à soutane allait l'abandonner!

Cette pensée fit de nouveau tressaillir Marianne. La vie circula plus libre ; le sang battit dans son cœur, et ses regards inquiets

se mirent à errer de côté et d'autre avec un sentiment d'épouvante.

Puis elle fit un cri de joie, courut à un beau cruciflx d'ébène que lui avait donné le curé Rideau, le détacha de la muraille, l'embrassa avec transport, et vint le déposer sur les pieds de l'innocent endormi.

Le sentiment religieux est dans la mort ; la mort est le seul être qui parle raisonnablement de la vie ; donc le sentiment religieux doit être dans la vie.

Marianne avait plus confiance en Dieu qu'en son curé.

Puis elle tomba à genoux aux pieds du

lit, se mit à sangloter longtemps, longtemps ;

si bien que quand elle se leva, la nuit était

déjà venue.

Alors la pauvre femme sortit sans regarder

derrière elle, après avoir fermé les rideaux du lit où dormait l'enfant qu'elle abandonnait pour jamais.

— Où vas-tu comme ça, gente Marianne?

dit la mère Loiseau qui passait en ce moment.

— Je rentrerai vers neuf heures, maman Loiseau. Venez me voir demain au jour, j'ai à vous parler.

— Ahî vraiment? Est-ce de mon fou de neveu que tu veux me parler, belle beauté?

— Nenni, maman Loiseau, c'est d'autre chose.

— Tu fais bien, car il vient de partir pour Clialeauneuf il n'y a qu'un instant. Tu lui as été bien dure, à mon neveu, belle Marianne!

— Que voulez-vous , on fait ce qu'on peut.

— Et pas toujours ce qu'on veut, ajouta la vieille avec une intention d'épigramme.

— Pourvu qu'on fasse tout ce qu'on doit !

— Ah! c'est juste, c'est juste!...

La vieille s'éloigna en ricanant, et Marianne continua sa route.

La chaleur était toujours étouffante, et un grand vent balayait les chemins poudreux.

Marianne descendit jusqu'à l'Orange et prit un petit sentier derrière la forge.

Arrivée à l'extrémité des bâtiments de l'usine, elle tourna sur la droite, et s'engagea résolument sous les hautes futaies d'un bois que l'obscurité rendait tout à fait noir.

Une bande de mules passa. Le muletier était par derrière, monté sur un petit cheval

blanc ; il chantait un air monotone. Il reconnut Marianne et s'écria en ricanant :

— Bonne nuit, la brune ! et beaucoup de choses de ma part au gentil .AI. Rideau î C'te manière de confesser les jeunesses!...

Et il reprit, d'une voix plus joyeuse et plus accentuée, le refrain de cette chanson du pays :

Chantons, buvons, Divertissons-nous, La loi nous ordonne De faire l'amour!...

Et il ajouta en formulant une variante :

C'était une belle veuve Qui n'avait pas vingt ans.

Et court les bois sculette Après monsieur Rideau 1

Le troupeau de mules passa. Le bruit des grelots et de la voix chevrotante du muletier s'en cillait mourant sous les feuillages,

et Marianne continuait sa marche aventureuse.

Elle marcha longtemps sans se rendre compte ni du chemin qu'elle faisait, ni de la direction qu'elle pouvait suivre.

Cependant, quand sa fièvre fut un peu calmée, toujours résolue, toujours vaillante, elle se détourna vers la droite, du côté où les pentes du bois s'inclinaienl, et elle dit à demi voix :

— En avançant par là je rencontrerai la rivière.

Bientôt elle s'arrêta cependant, harassée de chaleur et de fatigue, les pieds déchirés par les ronces , et elle vint s'affaisser sous un grand chùne, entre des touffes de fougères et de genévriers épineux.

La nuit était profonde , le ciel absolu-

ment noir. Un silence de mort enveloppait toutes choses. Il n'y avait pas, en ce moment, un souffle d'air qui vînt rider le front des chênes.

Quelques gouttes d'eau tombèrent bientôt dans le silence, et vinrent humecter le visage brûlant de Marianne.

— Où suis-je? dit-elle. El déjà le sentiment de la vie revenait la saisir, pendant que s'apaisait un peu le désordre de son esprit.

— Je me suis perdue, reprit-elle ; et sa tête retomba sur sa poitrine avec un accablement profond.

Puis un bruit long, sourd, monotone et mille fois répété, se fit entendre. Marianne se leva d'un geste, et se colla contre le tronc du chêne avec le sentiment de la plus affreuse épouvante.

C'était le tonnerre lointain qui roulait.

Une longue traînée de lumière éclairait la forêt.

Marianne vit les troncs gigantesques se dresser comme des fantômes : mille formes bizarres avaient frappé son imagination ; elle poussa un cri lamentable, comme pour appeler du secours.

Sa voix se perdit sous les feuilles qui tremblaient d'une façon sinistre, pressées par les premières rafales d'un vent d'orage.

Marianne poussa un cri nouveau. Un grêlon, gros comme une noisette, venait de la frapper au visage. Bientôt le ciel parut se mouvoir et s'entr'ouvrir, donnant passage à des torrents de lumière. La grêle continua de tomber abondante, brisant les feuilles, brisant les fougères, s'entassant dans les cre-

Tasses de la terre desséchée , et chassant de leurs retraites les oiseaux de nuil qui appa raissaient dans l'éclair , tremblants et désespérés.

Le vent soulevait la voûte du bois avec un fracas solennel ; de grands faisceaux de ramée se montraient tordus, dressés, déchirés, et couvrant le sol sauvage de feuilles, de rameaux brisés et de pluie.

Bientôt Marianne perdit le sentiment de sa douleur morale. Le propre des grandes convulsions de la nature, c'est d'isoler la créature humaine et de ne rien laisser vivre en elle que la plus respectueuse terreur et le profond désir du salut.

Marianne était venue chercher la mort dans l'eau de la rivière, et déjà le feu et l'eau du ciel amenaient en elle une commotion suprême

qui lui redonnait l'amour de la vie en face des fléaux qui portent la mort.

Elle courait à tjavers le bois, tantôt retournant son doux et pâle visage du côté de l'éclair, tantôt fuyant la tête basse, sans voir la route, se heurtant aux troncs d'arbres et se déchirant les mains aux broussailles.

En marchant toujours, elle arriva sur un chemin où les voitures passaient d'ordinaire ; un éclair brilla et elle crut voir dans le lointain deux hommes qui marchaient luttant contre le vent furieux. Elle se mit à pousser des cris de détresse; mais rien ne lui répondit que les rafales et le tonnerre. Elle voulut suivre le chemin frayé, mais elle n'eut pas marché quelques minutes qu'elle se retrouva au plus profond du bois, plus égarée que jamais.

Le inulelier, bon compagnon, rêvait peutèlre H-n ce moment aux amourettes de dame Marianne et du gentil curé Rideau.

Un quart d'heure se passa de la sorte et Marianne avançait toujours. Bientôt elle se vit hors du bois, et le premier éclair lui laissa voir dans toute sa sauvage irrégularité le cours torrentueux du Cher qui rongeait ses rivages chargés de chênes et de saules.

L'orage ne se faisait presque plus entendre; mais un vent glacial fouettait encore les feuilles : on eùl dit (pie la grôle eût amené dans les bois le froid le plus mordant et le plus aigu.

Marianne ne put aller plus loin. Ses jambes lléchiienl; elle tomba sur le sol détrempé et fil enlenilrti im dernier gémissement.

Que se [)assa-t-il alors thuis le corps et

l.A PAROISSE DE VALNAV. ï. H. i

— rA —

dans l'esprit de la pauvre femme? La pluie l'avait pénétrée jusqu'aux os; ses habits étaient déchirés, ses mains saignantes et ses pieds désormais incapables d'efforts :

— Ohî que j'ai froid 1 murmura-t-elle d'une voix mourante; et ses dents commenc^'îrent à claquer.

La terreur ne lui apportait plus sa violente et parfois salutaire émotion ; la douleur morne et navrante du froid la pénétrait de plus en plus. Vn hoquet affreux lui souleva la poitrine; elle fit un effort surhumain, et, se relevant sur les genoux, elle se traîna sur le rivage.

L'idée de la mort était bien décidément , bien absolument, dans son esprit. Le chagrin l'avait poussée au suicide; l'orage et la grêle lui avaient inspiré l'amour du salut;

— sale froid pf)ignanl la tuait une seconde fois.

Un moment, du haut de la rive, elle contempla le torrent qui clapotait à dix pieds sous elle ; elle sg leva par un dernier effort , et, le visage tourné vers le bois, elle recula, recula... jusqu'au moment fatal oh le sol manqua sous ses pieds.

Une dernière traînée de lumière éclaira cotte désolation de la nature et de l'humanité.

Marianne, en tombant, crut voir se dresser dans l'éclair deux formes humaines debout sur un talus du rivage; mais le torrent déjà l'engloutissait et la roulait dans son flot limoneux, comme une touffe de roseaux qu'il ertt arrachée du rivage.

Le curé Rideau capitule

Page 1