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mets à l'eau (|uc si j'apjU'Ili'. lin avant! et au large.
Comme l'avait dit la mère Loiseau, Baslien Rivaut avait cru devoir reprendre mélancoliquement le chemin de son village, et pour ne point trop s'ennuyer] en route il s'était ingénié d'emmener Pierre Au ton passer quelques jours à Villecelin.
— Viens avec moi, bon ciable ; lu diras un petit bonjour à ton père à Saint-Baudel, el nous irons tous deux pécher des carpes dans l'Arnon, puisqu'jl n'y a pas moyen de pêcher des veuves à Valnay.
— Des carpes de l'Arnon, mon Baslien, ça n'est pas méprisable-, mais...
— Quoi, mais?
— J'ai à prêcher mon curé. ,
— Et au diable ton curé! lu le prêchcfiis
un autre jour, tu le confesseras même ; il en a grand besoin; mais, ce soir, viens avec moi ; nous voyagerons de nuit pour ne point avoir trop chaud, et nous irons coucher chez le bon papa Fabius.
— Ma foi, ça va ! les carpes de l'Arnon me tentent ; je reviendrai jeudi, et prêcherai mon curé dimanche. ^
Pierre et Bastien étaient partis. Ils étaient trempés comme des soupes; ils avaient juré comme des templiers en sentant la grêle harceler leurs larges épaules, mais, le cor{)S bien enveloppé dans leur cape de bure, penchés dans le vent qui leur coupait le visage, ils avaient tenu tête au vent et à la foudre, toujours devisant et riant, en vrais Gaulois de bois chaud.
Vers neuf heures du soir, ils s'étaient ef-
frayés de (juclques cris dans lu bois; mais l'orage était si fort à ce moment, qu'ils n'avaient pu guère concevoir une cerlitudt', encore moins prendre une décision.
Vers neuf heures et demie, ils s'étaient arrêtés sur le bord du Cher, un peu audessus de Chaleauneuf, et ils avaient pu voir, à trente pas d'eux, une créature humaine qui se laissait tomber dans la rivière, et paraissait agir dans toute la plénitude de sa volonté.
Ils avaient crié; et Pierre Auton, parfait nageur, était entré résolument dans le courant.
La rivière, quoique rapide et profonde en cet endroit, n'avait rien de ce caractère torrentueux qu'elle prend en de certaines saisons; aussi Bastien Rivaut, debout sur la
rive, suivail-il avec une parfaite Iraïuiuillilé les mouvemenls de son ami, autant du moins que pouvait le permettre la pâle clarté de la lune qui déchirait les nuages.
— Tiens-tu quelque chose, mon Pierre?
cria le jeune laboureur après avoir fait quelques pas dans le sens du courant. Veux-tu que j'aille t'aider?
— Laisse faire, Bastien, laisse faire... L'eau m'emporte, et je ne vois... Àh! v'ià que ça flotte... Une jupe... Je ne vois rien. La lune y met de la malice... Ah! au diable, v'ià mon gibier qui lile dans les saules, dans le fort du courant... Ah! coquin de sort!... et coquine de lune ! ... Oh î oh î v'ià le paquet arrêté dans les saules... Une branche retient les jupes. Ça doit être une femme!... Boiî! v'ià que je prends pied... trois nagées... et
- Oi —
v'Ian!...j'y suis... Ali! ah! pauvre chère créature du bon Dieu... Je la tiens... Descends un peu, mon Baslien, tu l'enaporleras sur la pelouse... Ah! pauvre chère femme... ça doit être tout jeune... des petites mains de rien du tout... Arrive, mon Bastien, arrive; c'est quelque petite bergère qui se sera perdue dans le bois... c'est drôle tout de même.
— Donne, mon Pierre, donne ! dit Bastien en écartant les oseraies, donne !
— Crc chien ! quel froid il fait là-dedans, mon Bastien!... As- tu ton briquet.
— Oui-da! Ça ne pèse pas plus qu'un levraut. Point de lune ! Pauvre femme ! je crois hcn qu'air est morlo... rien ne bouge.
Pierre Auton sortit de 1 eau, el les deux
paysans remontèrent ensemble sur la pelouse.
— Or çà, avisons, mon Pierre. Es-la fou de m'avoir demandé mon briquet î
— A cause?
— A moins que tu ne veuilles allumer l'eau ! tout est mouillé à cette heure. Tu ne ferais tant seulement pas griller ta barbe, mon 'fils, [après un orage pareil.
— ^Tu badines, Bastien, tu badines! dit le pécheur ^ en désignant du doigt à son compagnon une énorme meule de foin, à quelque trente pas d'eux, dans une de ces ravissantes presitju'îles qui sont familières au cours capricieux du Cher.
— Va, mon Bastien, enlève les premières couches dherbe, et lu trouveras du beau
ioin loiil sec, qui va flamber comme un feu de soie.
— T'as, ma foi, raison : et v'ià sous ma main un vieux restant de clôture bâti avec une douzaine de fagots plus qu'à moitié pourris.
— Vite à la besogne! et pressons-nous.
Ma noyée est froide comme l'eau ; mais, à coup sûr, elle n'est pas morte.
Baslien courut à la meule de foin. Pierre ne s'était pas trompé, sous les premières couches, l'herbe était parfaitement sèche; et bientôt le jeune laboureur revint élevant sur sa tête et sur ses épaules un sac énorme d'herbagus qui traînaient jusqu'à terre.
Pendant ce temps, Pierre arrachait de côté et d'autre des genévriers dont la tige
résineuse devait fournir au feu un alimenl Irès-convenable.
Bastien enflamnia son amadou que toujours il portait dans une petite boîte de ferblanc; en quelques secondes il eut du feu, lin feu vif, clair, bientôt alimenté par du bois morl, des touffes de genévriers, et les fagots de la clôture.
Pierre prit Marianne dans ses bras, l'approcha du feu ; et se mit en devoir de délacher ses vêtements.
— Oh! ohl Pierre... Pierre... Ah rà!
j'y vois clair, je sup[)Ose; regarde, regarde donc!
— Eh! Jésus, mou doux Sauveur, c'est la pauvre chère Marianne! Ah!13aslien, (pi'at-elle fait là, la malheureuse I c'esl-y Dieu possible! Elle, la veuve du bon B.irillaul,
rànio (Je mon clicr cure Rideau... Ali eà, il paraît qu'elle veut mourir dans l'eau, l'extravagante .
— Au secours ! au secours! criait Bastien d'une voix désespérée.
— Ah cà ! veux-tu te taire, braillard, et
l'imagines-tu pas que lu vas réveilber les médecins. Pas de fariboles, jarni! et du feii, du feu !
— Couche-la sur le ventre, Pierre, (|u'elle rende au moins l'eau qu'elle a bue.
— Es-tu si benêt que ça, monBaslien, ou si rudement assolé! Tu veux donc que je l'élouffe! Du feu, encore une fois, et tais-loi.
Le pécheur s'assit sur son fagot, posa Marianne sur son genou , l'approcha tout près du feu, et se mit à pratiquer sur elle un remùde qu'il avait entendu vanter par le
bonhamme Fabius, et qui, disait-on, était de l'invention de Samuel Hiverneau.
Il arracha du vêtement de Marianne une forte épingle, et il se mit résolument à piquer sa malade aux mains, au cou, aux bras, à ce point que chaque piqûre faisait jaillir une goutte de sang.
Le remède réussit à merveille. Bastien regardait son ami avec un singuher sentiment de confiance et de terreur; son visage ne s'éclaircit définitivement que quand il vit les lèvres de Marianne s'agiter, ses sourcils se plisser sous le sentiment delà douleur, puis enfin ses yeux s'ouvrir avec égarement.
— Es-tu sorcier, mon Pierre, et où diable as-tu appris ces manigances-là?
— Paix! jeune homme, paix! fais sécher ma veste, et donne-moi ta limousine qui
fume déjà de tout son cœur; ma chère beauté n'est point morte, et le bon Dieu s'en est mêlé.
Une seconde fois, Marianne ouvrit les yeux, et les promena avec le dernier égarement sur ces deux hommes dont les rudes visages étaient illuminés parla flamme, et sur cet ardent foyer qui dévorait les branches résineuses avec des pétillements singuliers.
Marianne poussa un cri d'effroi et voulut essayer de fuir. Le pêcheur la retint fortement ; et elle s'écria d'une voix effrayée.
— Déjà l'enfer !
Pierre Auton ne put s'empêcher de sourire. Il regarda Bastien de l'air le plus narquois du monde ; et il lui dit de ce ton railleur et salisfait qui est exclusivement gaulois :
— T'es si laid, mon pauvre Bastien, avec
tes grandes quilles et ton nez en trompette, que la chère veuve le prend tout nettement pour M. Satan en personne. Veux-tu faire une autre mine que ça?..
— Oh! que j'ai froid! dit Marianne sans lever les yeux.
— Voyons, voyons, chère Marianne, c'est moi, Pierre Anton, votre voisin, votre compère, et Bastion Riva ut, un bon diable... Nous vous avons tirée de l'eau, vous êtes en vie, chère femme ; et ça n'est pas gentil de votre part de nous prendre pour des damnés. Je suis Pierre Auton, quoi ! et vous n'êtes
*pas morte, pas morte du tout.
— Oh! dit Marianne qui commençait à comprendre, apportez- moi mon enfant.
— Oui, votre enfant, vos amis, votre cher oncle, on vous apportera tout ça... Et un
autre, un vilain homme que je tuerai du coup, en lui disant que vous avez voulu vous noyer. Cette vive et délicate insinuation eut tout le succès qu'en attendait le discret paysan. Il ne disait rien, mais il faisait beaucoup comprendre et beaucoup espérer ; le cœur de Marianne en tressaillit d'allégresse , et pourtant elle ne put s'empêcher de dire une seconde fois :
— Oh ! que j'ai froid !
— Bastiea, dit Pierre Auton en attirant son ami, éloigne-toi. J'ai quarante-quatre ans, mon fils, je suis père de famille et honnête homme par-dessus le marché. Va-t'en, mon garçon, lu comprends, hein?
Bastien ne répondit pas; et s'en alla se promener à quelque cent pas de là.
— A/'ame Marianne, dit le pêcheur presque
tout timide, voilà une limousine, une veste et une blouse qui sont sèches et toutes chaudes. Ne voulez-vous pas vous réchauffer?
— Allez-vous-en, dit Marianne.
— Je ne demande pas mieux ; mais je ne crois pas que vous soyez de force à faire votre petite besogne toute seule. Je suis un vieux, ma'me Marianne, et je pourrais avoir une fille de votre âge. Faut pas mépriser mes petits services.
— Allez-vous-en !
Pierre se leva discrètement, et lit une trentaine de pas dans l'ombre. Mais en vain la jeune femme essaya- t-elle de mille façons d'arracher ses vêtements trempés d'eau et de boue ; ses mains tremblaient de froid et d'émotion; le pécheur fut bientôt forcé de se rapprocher, au moment o\\ Marianne, désolée
se laissait tomber presque dans les cendres du foyer.
— Ne faites pas l'enfant, Marianne. Je suis une vieille femme, une vieille bonne femme, froid comme la rivière, et moins méchant.
— Que je suis malheureuse! dit Marianne en s'abandonnant aux soins du très-pudique paysan.
Quand Bastien Rivaut reparut, Marianne, enveloppée dans tous les vêlements secs qu'elle avait pu trouver, était à demi couchée sur une botte d'herbes sèches, admira- ■ blement belle, à la lueur du foyer bien nourri, aussi belle d'abattement que de confusion.
— Chère niame Marianne, si vous m'avez pris pour le diable en enfer, dit galamment
le laboureur, moi je vas vous prendre pour la bonne vierge en paradis.
— Tu fais ton câlin! dit Pierre d'un air presque troublé. Faut pas t'allumer, mon brave, mais bien plutôt aviser. Or çà, maintenant que la chère femme est sauve, il ne s'agit plus que d'une chose, c'est de couper court aux méchants bruits.
— Il est onze heures à peine. Cher Bastien, tu vas prendre tes jambes à ton cou, et marcher vers Valnay le plus vilement possible.
Tu iras sonner, cogner, faire le sabbat chez le curé Rideau : tu commenceras par lui dire que Marianne est morte ; et, si tu n'es pas tout de suite excommunié pour ta peine, tu lui diras de prendre sa bique et de venir nous trouver sans perdre une minute, afin de faire enlever le corps. Entends-tu? Pour lors vous
arriverez tous deux clopin-clopant, et vite, afin que la chère femme puisse être dans son lit avant le jour, et que les voisins ne sachent rien. Va, cours, reviens; et tâchez de ne pas vous perdre en route.
— Ne lui dites pas que je suis morte ! s'écria Marianne qui tremblait dans son âme que l'on portât un tel coup à cet homme étrange, dont la douleur égalait au moins la prodigieuse énergie.
— En route ! reprit le pêcheur, et fais ce que je t'ai dit.
Bastien Rivaul encore mouillé, sans veste, sans limousine, ramassa une trique de bois presque aussi haute que lui; et, semblable à un guerrier Mohican, il partit à travers bois pour exécuter sa rapide et délicate mission.
Pierre Au ton vint s'asseoir auprès de Ma-
rianne, et lui dit avec une bonté tout amicale.
— A présent, chère belle, vous allez me dire sans vergogne pourquoi vous vous êtes jetée dans la rivière. Ça me regarde, c'est un fameux coup du sort que je me sois trouvé là pour vous tirer d'affaire; aussi, tant pour vous que pour un autre qui n'est guère moins fou que vous, je veux tout savoir. Ainsi parlez : je suis bon avocat autant que bon nageur , et j'ai un tas de raisons dans ma vieille cervelle qui avanceront peut-être vos affaires plus que vous ne pensez.
Marianne se mit donc à raconter au pêcheur toutes les phases, toutes les péripéties, toutes les douceurs, comme aussi toutes les larmes de son amour.
Pendant ce temps, Bastien courait le bois ;
et Marianne causait encore, que le jeune laboureur frappait déjà rudement à la porte du presbytère.
Abel Rideau vint immédiatement ouvrir ; il était complètement habillé; et Bastien vit bien tout d'abord que le jeune prêtre ne sortait pas du lit.
— C'est vous, Bastien? dit le curé; je vous croyais parti. Que voulez-vous de moi? Est-ce qu'il y a quelqu'un de malade à Valnay ?
Bastien regarda fixement le curé, d'abord avec un sentiment de colère et d'envie, puis avec un air de commisération profonde. Il y avait une si amère douleur dans les traits du jeune prêtre !
— Tai à vous parler, monsieur Rideau.
— Entrez, Bastien.
Et le curé précéda le laboureur, qui bientôt
se trouva seul avec son rival auprès du lit de ce dernier.
— Que me voulez-vous, Bastien?
— Où croyez-vous que soit Marianne, monsieur le curé, la Marianne que vous vouliez me faire épouser?
— Mais, chez elle, sans doute.
— Tenez, curé Rideau, je vois que vous êtes ce qu'on appelle un vaillant homme. Apprêtez-vous donc à des coups plus rudes que ceux que vous avez déjà supportés. Marianne vous aime, je le savais déjà; or, la pauvre folle a quitté Valnay vers sept heures du soir; à neuf heures, elle recevait sur son pauvre corps tout l'orage dans les bois de Château neuf. A dix heures, elle se jetait dans la rivière, où elle serait encore, si Pierre Aulon
et moi nous ne l'avions trouvée accrochée aux saules du rivage.
Venez avec moi, curé Rideau ; il faut respecter les malheureux, et ne pas faire connaître des choses que tout le monde ne doit pas savoir. Prenez un cheval et venez avec moi chercher Marianne.
Bastien avait vu le curé tressaillir. Celui-ci
avait baissé un moment la tête, comme si les paroles du paysan l'eussent frappé de la
foudre.
Quand il releva le front, Bastien le vit les mains jointes sur sa poitrine, la face livide, les yeux chargés de celte lumière éclatante et sinistre qui est dans le dernier regard des mourants.
Au spectacle de cette horrible contention de la plus forte douleur que pût supporter un
homme, le paysan sentit son cœur se fendre et ses yeux se mouiller de larmes.
Le curé ne put prononcer que quelques paroles inarticulées.
— Dieu est le maître... Dieu est le... de de. . . de. . . De profundis l
Il voulut se raidir; mais la nature humaine devait à la un se trouver impuissante; il tomba tout de son long en arrière; sa tête heurta le pavé, et quelques gouttes de sang vinrent porter à son comble l'horreur qui dominait Bastien.
— Ah! Seigneur! s'écria-t-il les yeux noyés de larmes, et prenant le curé dans ses bras, revenez à vous, cher monsieur Rideau... jesuis un gueux... uncoquin... unmenleur... Elle n'est point morte, elle vous attend toute gaillarde auprès d'un grand feu de bruyères...
Allons, allons î je vous jure qu'elle n'est pas morte; c'est par malice que je vous ai dit ça. Pierre Auton l'a tirée de l'eau... je vous dis qu'elle n'est pas morte.
— Seigneur, que les hommes sont méchants!
— Mais Dieu est bon, vilain curé que vous êtes! Est-ce à vous qu'il faut répéter ça? Voyons, en route, et ne soyez pas méchant pour les hommes; ils ont du bon, je le sens là.
Une demi-heure plus tard, Abel Rideau était aux pieds de Marianne. Les deux paysans s'étaient éloignés.
— Tu as voulu mourir, ^Marianne ! tu as voulu tuer ton corps et damner ton âme, et tu as voulu te venger de moi, sans doute, en uie laissant le désespoir de la mort!
Ah! lu peux revivre maintenant; je ne sais ce qui vient de se briser en moi, je ne sais quels insidieux démons habitent en ce moment mon âme; mais si tu cherches à mourir une seconde fois, ce ne sera pas du moins par le fait de mon indifférence. Que la terre se brise sous mes pieds, que l'enfer m'attire, que le ciel me soit à jamais fermé, je t'aime !
Il n'y a pas d'homme, s'il n'est de pur métal, qui puisse résister autant que je l'ai fait; je tombe à cette heure, mais je tombe avec tout ce qui me reste des forces de mon ame, et ayant pris une fois la résolution de me donner à toi; je le fais avec toute ma passion, toute ma ténacité. En face de l'eau dont tu sors, du feu qui t'a ranimée et du ciel qui no l'a pas frappée... Je l'aime! et je te donne ma
vie, ma vie entière, cette vie qui n'appartient qu'à Dieu !
Je te permets à présent, je te supplie de m'aimer et de laisser aller ton cœur selon ta tendre inspiration. Dès cette nuit, je ne suis plus prêtre; je suis ton mari, ton amant, tout ce que tu voudras.
Si tu n'es pas morte dans le fleuve, c'est qu'alors Dieu veut que tu vives, et Dieu sait bien que tu ne peux vivre sans moi.
Rentrons à Valnay, Marianne; demain je déposerai ma soutane, et laisserai croître mes cheveux. J'ai eu de la force pour te repousser tant que j'ai cru pouvoir le faire ; aujourd'hui que j'accepte ton amour, je le fais avec un courage aussi ferme et plus doux. Je souris, je le presse les mains, je te bénis, je suis heureux.
Pierre Auton se rapprocha, et l'on entendit dans le lointain les clochettes d'un troupeau de mules, et le même muletier goguenard qui fredonnait sa chanson en retournant à Chateauneuf.
Chantons, buvons.
Divertissons-nous, La loi nous ordonne De faire i'amov.r?
Un premier coup crÉtat
UN PREMIER COUP d'ÉTAT.
Le lendemain, Abel Rideau écrivit la lettre suivante :
« A monseigneur IGuillaume Aubin de Vil- LÈLE, primat des Aquitaines, pair de France, archevêque du diocèse de Bourges.
« Monseigneur, « C'est avec une humilité profonde, mais
aussi avec le sentiment d'une ferme résolution, que je viens mettre à vos pieds le spectacle de ma déchéance, de mes malheurs et de mon impérieuse destinée. Il y a parfois icibas des situations tellement étranges, tellement anormales, que les plus hautains doivent courber le front devant elles, et les regarder comme l'émanation d'une volonté plus forte que les volontés de la terre.
« Je m'interroge. Monseigneur ; je fouille les repris les plus secrets de mon âme, et j'ose affirmer, à la face de Dieu et des hommes, que je suis né avec un cœur droit et religieux. Mon père et ma mère m'ont fait prêtre; je les en ai bénis; et, pendant quelques années, je me suis ravi de mon saint ministère, heureux de vivre pour donner aux pauvres une part de mon âme, et une part de
mon pain de chaque jour. Je n'ai jamais dé- . siré ce que le vulgaire nomme les joies du monde, moi qui étais né pour connaître celle joie intérieure et immense que Dieu réserve à ceux qui savent les voluptés de la prière et de la charité. J'étais simple de cœur, grave et doux de caractère ; en un mot, je ne crois point manquer aux lois de la modestie, en osant vous affirmer que j'étais un bon prêtre.
« Vous en jugiez ainsi, Monseigneur, en me nommant curé de la paroisse de Valnay.
« Je me suis donc dirigé vers ce fatal pays ; et mon premier acte, en arrivant sur les rivages du Cher, a été moins l'acte d'un prêtre que celui d'un homme. J'ai eu le bonheur de sauver la vie à une jeune femme, mère de famille ; et je ne pense pas que rien ne soit à
blâmer dans ce fait, qui, cependant, devait peser sur moi comme une faute.
« Le mari de cette jeune femme était affecté d'une maladie de poitrine; six mois après mon installation, je dus l'assister dans sa mort, et comme chrétien et comme ami ; car, je ne saurais passer sous silence que, dominé sans doute par ce besoin d'épanchément qui est dans toutes les agonies, le malade m'aimait avec une sorte de fiévreux délire. Il m'aimait un peu pour moi-même, beaucoup pour la douce religion dont je lui parlais tous les jours.
0 Cependant, Monseigneur, — et c'est ici que j'ai besoin d'un grar# courage pour continuer mes aveux, — je voyais bien que la femme du mourant subissait comme lui un entraînement qui menaçait de prendre un
plus dangereux caractère. Déjà, dominé par les conseils de l'excellent curé Séguin, j'avais eu l'honneur de vous demander mon ciiangement, et vous étiez sur le point de m'accorder cette grâce, quand la mort vint frapper au seuil de l'homme que je disais tout à l'heure.
« Alors, en ce moment solennel, cet affligé me prit la main, el il me supplia de ne point quitter Valnay que je n'eusse assuré, par un nouveau mariage, l'avenir de sa veuve el de son enfant. Je refusai absolument; mais alors arrivèrent deux des hommes les plus recommandables du pays, deux pères de famille, que le mourant adjura eu joignant les mains de me faire consentir ;\ son dernier vœu. Il poussa l'exaltalion jusiju'à refuser le saint viatique, si je persistais dans ma résolution.
Que derais-j(3 fciirr, Monseigucur?... Les deux témoins de celle scène déchirante ne comprenaient pas que je pusse balancer u;i moment; je cessai la résistance, et je fis a i mourant le serment de ne point quitter 1 1 paroisse, avant d'avoir assuré le sort de sa veuve.
« Dans le cours de cet été, résolu de me rendre libre et de fairo cesser cet élat intolérable, je parlai à la famille de la jeune femme, les adjurant de lai chercher un mari, afin que les vœux du mourant fussent satisfaits sitôt le lemp>; du veuvage accompli. J'amenai à ValnAy un jeune homme choisi par Tonde de la veuve, un rich.: laboureur des environs de Saint -Baudel. Je le conduisis moi-même chez la jeune femme, qui le refusa avec une force el une volonté que je ne m'ai-
tendais pas à rencontrer en elle. Je mis tout en usatre, la menace, les larmes, les conseils les prières; tout fut vain : je ne réussis qu'à exciter la passion de cette malheureuse, en même temps que je sentais naître en moi les premiers effets du poison.
« Vous avez déjà compris ce que devait produire l'irritation du laboureur. La médisance prit tout aussitôt les allures de la calomnie ; je restai deux dimanches sans oser monter en chaire; les riics insolents me saluaient au [lassage; ma vie était j)lus qu'un supplice, c'était une honte longue et t(Miace... Il y eut uiî moment où j'éclUai en reproches tellement amers contre cette femme, qu'un mol affreux, un mot anti-chrétien sortit de ma bouche : j'usai lui dire qu'elle tuait ma
vie en ce monde, et ma vie dans l'autre ; j'osai lui dife : — Je te maudis!
« Ah ! daignez voir, Monseigneur, combien la logique des faits dément à toute heure les prévisions de l'humanité... J'amène un mari à mon ennemie, elle me répond : — Je vous aime! Je la frappe d'une malédiction... et de cette malédiction même sort ma chute ; et quand je croyais avoir porté un coup terrible, c'est moi qui me retrouve à terre et prosterné par le plus insolent triomphe.
« Voici les faits : le soir elle quitta sa maison, son enfant, après m'avoir écrit la lettre que j'ai l'honneur de vous envoyer ci-jointe. Vers onze heures du soir, après' avoir subi l'orage, elle se jetait dans la rivière, où elle serait morte sans le secours de la divine Provi-
dence,qui envoya là, comme à point nommé, deux robustes paysans.
« L'un d'eux vint, frappa chez moi, et me dit : — Marianne est morte, et c'est vous qui l'avez tuée !
« Ahî Monseigneur, je n'essayerai point de vous décrire alors tout ce qui s'est passé en moi. Un moment, il m'a semblé que tous les ressorlsde la vie étaient brisés : l'air manquait à ma poitrine, el le sens à mes idées; je mourais dans le reproche et dans le désespoir. J'ai douté de moi-même, de mon habit, de ma piété, de ma religion... Une effroyable émotion a prosterné tout mon être; j'ai cru que c'était la mort... Non, Monseigneur, ce n'était pas la mort, c'était une transformation.
« Je suis allé vers cette femme qui venait
de commettre, pour moi, le péché du suicide ; j(i suis tombé à ses pieds, je lui ai demandé pardon j à mou tour je lui ai dit : — Je t'aime !
a Voilà ce que j'ai fait, Monseigneur. Je viens de vous exposer toutes les phases de ce drame étrange avec la plus tranquille naïveté. Je mets la main sur mon cœur, et, aussi vrai que j'espère en Dieu, je n'ai pas dit un mot qui ne soit l'expression de la vérité, et sur ce point, en tant du moins qu'un chrétien puisse se fier à sa chétive intelligence, je ne donne à qui que ce soit au monde le droit de douter de ma bonne foi.
« J'arrive maintenant au but précis de cette lettre.
«MonseigilBur, je dépose entre vos mains sa. crées le saint caractère dont vous avez daigné
m'investir. Je le fais avi^c uno douleur a nère ; «
je le fais avec toutes les toriures d'un vrai chrétien qui abandonne la cité de Dieu pour entrer dans la cité des hom.nes, Je sais d'où je sors; je ne sais pas où je vais. Je ne serai plus icibas dans la condition dt* l'humble prêtre, qui n'est pas enviée par les hommes, n'ayant rien de leurs instincts déprédateurs. Je n'aurai plus de ces doux plaisirs de la tranquille solitude. Avant de donner aux étrangers la meilleure part de mon pain et de mon dme, mon cœur égoïste devra songer à d'autres êtres qui seront pour moi plus sacrés que le pauvre. Je n'aurai plus cet orgueil légitime du prêtre digne de ce nom, qui apprend aux hommes la vie, et les console de la mort. Saint prélat, puissant de la terre, plaignezmoi de quitter ce rang glorimix, où me re-
tenait l'amour et le devoir; mais ne me maudissez pas.
« J'ai lutté avec une force presque héroïque, et cependant je ne suis pas mort. Il y a donc en nous deux êtres : le prêtre qui est fait d'esprit et d'amour; l'homme qui est fait de vie et de chair. Peut-on être prêtre sans être homme? Si, oui; et qu'une catastrophe vienne foudroyer le front du prêtre, tout est fini; la mort a dit son dernier mot. Si non, l'homme peut vivre encore après la mort du prêtre, regrettant sans doute la sublimité de sa première condition, mais acceptant son état nouveau avec décision et courage. Si vous me frappez d'anathème, j'en ressentirai une grande et vive douleur; je verserai des larmes amères; mais, je ne courberai pas la tête. Comme prêtre,, je
n'existe plus; comme chrétien, je n*ai rien fait qui soit bas ou indigne; j'ai donc droit à demeurer debout, selon ma qualité d'homme et de citoyen. A Dieu ne plaise que je dise cela pour vous braver. Monseigneur! je suis humble et souffrant comme qui que ce soit peut-être; mais vous le comprendrez, en perdant mon caractère religieux, j'ai besoin d'en trouver un nouveau en harmonie avec ma nouvelle condition. Nul n'est bon et honnête, s'il n'est respectueux envers lui-même, et la foi qu'on a dans sa petitesse ou dans son infamie, est un signe assuré qu'on ne fera jamais rien de bon, ni de juste. Je veux garder le premier droit de l'homme, celui de ne pas se mépriser soi-même. Oui osera m'en faire un crime?
« Je n'entreprendrai point une discussioi
LA PAnOI5=!E DR YAI.NAY. II. 7
passionnée pour savoir qui a rnison des Conciles ou de l'Évangile, de Jésus-Chrisl ou d'Hildebrand; cela u'esl point de ma compétence; je n'ai point à m'enquérirsi le célibat des prêtres est légal selon le christianisme, puisqu'en ce moment je sors de l'église pour entrer dans la cité. Mais, si vous devez m'accueillir autrement que par une malédiction, j'ose seulement vous demander (les faits de ma vie étant seulement présentés par moi véridique, et reçus par vous confiant), ce qu'un plus digne eût pu faire à ma place'.'
« Un dernier cri de l'âme terminera cet appel à votre estime, sinon à votre indulgence. Jésus, le père des hommes, a relevé la femme adultère, vX il a dit aux docteurs qui la poursuivaient d'injures :
a Que celui de vous qui est sans péché lui « jette la première pierre. »
« Je suis, Monseigneur, avec le plus profond respect,
« De Votre Grandeur,
« Le très-humble et très-res[iectueux serviteur,
« Abel rideau. »
■ Dès le malin, Marianne était partie pour Saint-Baudel, emmenant son enfant, résolue de demander un asile à son cher oncle Fabius.
Le curé Rideau lut sa lettre à ses amis, Pierre et Baslien ; et ce dernier, désormais dominé par l'ascendant du jeune prêtre, vint lui prendre affectueusement la main.
— Voilà parler, du moins, monsieur Rideau! J'ai eu des morneiiisoù j'ai été envieux et jaloux de vous, mais, ça m'a passé. A cette heure je vous aime; et si vous avez besoin d'un ami... vous n'avez qu'à dire. Vous venez de faire une vraie vaillanlise, quoi ! et moi, ça me réjouit, ça me fait bonheur.
— Ah! mon Dieu 1 s'écria le pêcheur de sa voix railleuse et naïve à la fois : V'ià donc mon curé converti!
— Vous allez souper avec moi tous les deux, dit Abel Rideau aux deux paysans.
— Ça va, mon pas leur, dit Pierre Au ton.
— Ça va, citoyen, dit le laboureur qui semblait aimer sa locution de l'ancien âge.
— Ah! est-ce qu'il y a dans le village un lailliv,ir, une couturière, quelque chose enfin (pli sailie coudre o'.i à peu près?
— 11 y a votre sacristain Loiseau, ni [)lus n moins.
— Faites-le-moi venir!
— Eh! justement, lo voilà qui passe avec son air bête, et ses jambes cagneuses... Eh ! voisin Loiseau, arrive donc, mon fils, v'ià de la pratique qui t'arrive.
Célestin entra, son bonnet à la main, et dit au curé : ■
— Je suis sacristain, sabotier et couturière... Quoi qu'il y a pour votre service?
— Peux-lu me faire d'ici à demain tantôt, un pantalon de toile et une blouse quelconque?
— Ça se peut, monsieur le curé, en passant la nuit.
— Alors, mets-toi immédiatement à l'ouvrage. Tu seras bien payé.
— Ah ! oui ; mais encore faut-il prendre mesure. Pour qui est-ce que je vais travailler?... pour le vilain Pierre Auton, sans doute; car vous avez pour lui des complaisances...
— Tais-toi, vieille femme; tais-toi, monsieur Loiseau, ou plutôt monsieur Loison; tais-toi et écoute avec tes grandes oreilles, si elles sont aussi fines que longues.
— C'est pour moi que vous allez travailler, dit résolument le curé.
— Pour... Ah! quoi! Comment! Un pantalon, une blouse!...
— Pour moi.
— Vous voulez rire, monsieur le curé?
— Cousin, dit doucement Baslien, pourquoi es-tu si bête ou si curieux? Tu ne sauras donc jamais tenir ta langue?
— Lui, dit le pêcheur, il tiendra sa langue quand je la lui aurai coupée et mise dans ie creux de la main. Hors çà, point d'affaires.
— Faites excuse ! dit le sacristain consterné, faites excuse, monsieur Rideau. Ce n'est pourtant pas le temps du carnaval... et je ne pouvais pas deviner...
— Vieille pécore ! dit ie pêcheur en saisissant le bras de Célestin, pourquoi tant de manigances? Veux-tu travailler, oui ou non?
— Pierre, tu m'ennuies et tu me fais mal.
— Célestin, dit doucement le curé, si vous m'apportez demain ce que je vous demande, je vous donnerai deux pièces d'or en échange.
Les yeux du tailleur brillèrent du i)lus vif éclat.
Les deux paysans le mirent rudement à la porte, et Pierre dit à son curé :
— Soyez tranquille, ça sera fait.
Le lendemain, vers huit heures du soir, le curé Rideau, entouré de ses deux amis, s'ajustait devant une glace, cl se coiffait d'un chapeau de paille acheté dans la journée; ses vêtements de prêtre étaient épars sur son lit; et il tressaillit des pieds à la tête quand dame Prudence, faisant irruption, le vil dans ce nouvel accoutrement.
— Ah! Seigneur! Et où allez- vous comme ça, monsieur le curé?
— Prudence, il n'est plus temps de tromper qui que ce soit. Vous avez été assez bonne femme avec moi, pour que je vous doive un mot d'explication. Je ne suis plus prêtre, et je vais bientôt quitter Vahiay pour jamais. Je vous remercie des soins que vous avez pris
de moi, et, quoiqu'il arrive de moi, je penserai souyent à vous.
Nous n'avons point à nous appesantir sur l'étonnement de la rude commère; une larme
oula dans ses grands yeux, et Pierre Aulon
ui dit tout bas :
— Es-tu sotte de pleurer ! . . . Il t'en reviendra un autre qui sera plus accommodant, plus... papaNaigeon.
— Votre cheval est-il prêt? demanda Bastien.
— Mon cheval, pourquoi faire? Ne suis-je pas citoyen et paysan comme vous?.. J'irai à pied, mes amis, un bâton à la main, comme vous, comme elle, comme tout le monde.
Vous ne sauriez croire (juelle révolution subite s'est opérée dans ma santé physique, plus encore que dans ma santé morale. J'ai
un besoin d'air, do marche et de fatigue; je me sens hotiime; je veux vivre.
— Alors, enroule! dit le pêcheur.
— Un moment! j'ai encore un devuir à remplir.
La nuit ne fut pas plus tôt venue, que le nouveau laïque, un gros paquet sous le bras, prit le chemin du cimetière de la paroisse, toujours accompagné do son Pierre et de son Bastien.
— Où diable nous mène-t-il? dit tout bas le pêcheur. Est- il devenu fou?
— Suivons-le, Pierre, et voyons-le faire. La nuit était admirable de sérénité. La lune
se levait entro les nuagos, jetant ses teinter, argentées dans l'augle des humbles croix noires (]ui se dressaient entre les hautes herbes.
Arrivé dans un des recoins du cimelière, Abel Rideau se mit à enlever la terre à quelques pas d'une tombe encore fraîche.
Les deux paysans debout, la tôle nue, les bras croisés, le regardaient faire avi.c le plus profond intérêt. Quand il eut fini de creuser la fosse, il se mit à genoux auprès et commença ses prières.
Puis, ils le virent dénouer son paquet, et déposer un à un dans la terre tous ses habits sacerdotaux, puis il les couvrit sous les mottes de gazon, el se mit à prier une seconde fois.
îls l'entendirent se frapper la poitrine et demander pardon à Dieu ; ils l'entendirent prononcer le nom de Marianne, et ils ne purent s'empêcher de se prendre la main et de se la serrer mutuellement, comme si une
même pensée de religion el de pitié les eût dominés tous les deux.
— A présent, dit le jeune homme, quand il eut rejoint ses amis, je suis prêt à vous suivre. Plus rien n'existe de mon passé. Priez pour rame du curé Rideau.