‹ La paroisse de ValnayChapitre 6 sur 10 · CAUSERIE ET PAYSAGE · texte numérisé non relu

CAUSERIE ET PAYSAGE

Les trois amis couchèrent à la forge; et, vers quatre heures du malin, ils prirent à peu près les mêmes sentiers qu'avait déjà parcourus la tant désolée Marianne.

Pendant (Qu'ils cheminunl, moi, je vais nie reposer, si mes iovlcurs me le permetlunl.

— lie —

sur ces grèves intérieures où l'ame humaine déploie son vol capricieux; je vais parler de la victoire insidieuse de Pierre Auton, le paysan philosophe, sur Abel Rideau, le curé. 0 furieux amants de l'action dévorante ! ô vous qui n'avez nulle pitié des sueurs et des pieds saignants de la Muse ! Vous qui la forcez d'aller comme un cheval sauvage, l'œil en feu, les naseaux fumants, le poitrail blanchi par l'écume, considérez un moment ce fait, qu'il y a seiitier et sentier; considérez que vous devez en effet pousser la Muse à fond de TRAIN, dès qu'elle s'élance sur les routes fréquentées, monotones, vierges de tout autre accident quele platane poudreux ou la hutte misérable du cantonnier. Mois considérez aussi quedu moment que la Muse vous entraîne dans les forêts pleines de soleil et d'aventures, d'ui -

seaux heureux, d'arbres géants, de fleurs charmantes... il est tout à fait de votre avantage d'aller doucement, bien doucement, afin que rien ne vous échappe des trésors d>j la matière vivante ou de l'esprit capricieux.

La Muse a tant de choses à vous montrer! Pour Dieu, ne la pressez pas tant! Modérons, modérons nos allures ; si nos pieds sont moins maladroits, nous n'écraserons pas la fraise parfumée qui dort dans la poudre humide. Si nous nous asseyons sur le tronc penché des hêtres, nous verrons comment le soleil joue à travers les feuilles; nous verrons la pourpre et l'or dont le rayon s'illumine ; nous verrons le coin d'azur qui apparaît entre les rameaux enlacés, le nuage neigeux que le vent pousse, et les tristes lierres qui s'enlacent au tronc noueux.

LA PAROISSE DE VAr.NAY. II, 8

— il8 --

Tout est spectacle, tout est leçon, tout est divin dans les bois. 11 y a lu bouvreuil qui est beau comme la plus belle réalité, mélancolique comme la plus tendre rêverie. Il y a Fépervier qui a l'audace, le pic-vert qui a l'induslrie, l'angoulevent qui a la tristesse, la sitelle qui a la gaieté, la tourterelle qui a la passion. Pour un œil qui voit, et un esprit qui juge, rien n'est doux et salutaire comme l'observation patiente des mystères de la nature. A chaque moment, c'est une surprise, une joie, un délire nouveau. La fréquentation de toutes ces choses extra-vivaces apporte un parfum dans l'dme, une santé dans le corps, dont la plupart des hommes ne se font pas une idée.

Une douceur moins vive, mais plus attachante peut-être, c'est l'étude patiente du

cœur et de l'esprit humain. Dès lors, Tobservation prend un caractère mélancolique et presque maladif, dont l'explication est facile.

L'œil, dans la nature, assiste à des spectacles divers, tantôt terribles, rarement repoussants et malsains.

Quand l'œil humain descend dans les profondeurs de l'âme, en est-il tout à fait de même? A Dieu ne plaise que je veuille anathématiser le cœur de l'homme! Je sais cependant ce que d'ordinaire on trouve au fond; mais, je sais aussi toutes les choses douces et sublimes que les esprits dominés par une colère égoïste ne veulent pas y voir. Il y a des instincts tellement Idches, tellement odieux dans le cœur humain, qu'il faut un courage presque héroïque pour continuer son

étude, quand on s'est vu face à face avec certaines monslriiosités. Cependant, si le dégoût ne tue pas l'esprit; si l'indulgence prévaut sur le mépris et l'indignation, l'analyste est sûr de trouver de pures oasis après la sécheresse du désert. L'dme est à la fois un enfer et un paradis. Il y a dans le calme imposant de la certitude et de l'autorité humaine, dans sa confiance aveugle de l'amour, dans les ravissements surhumains de l'extase , dans l'espoir du jeune homme, et dans le regret du vieillard... des spectacles qu'on ne saurait contempler avec trop d'amour et de vénération. Ici, je ne veux point d'exclusion, je crois que dans tout être humain, se nommât-il Tib're ou Caligula, il y a de beaux spectacles, de grands horizons, des côtés superbes. De même que l'apôire est grand par

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son amour, l'isolé est grand par sa douleur, le criminel par sa terreur, la courtisane par son abjection; et, pour tout dire, je crois que tout homme porte avec lui-même le germe de sa rédemption.

La nature est douce à connaître; l'abondance est sa première vertu : elle porte la vie et la santé chez ceux qui l'aiment et la fréquentent. L'âme est de plus difficile accord, vous la voyez sous la forme d'une sirùnu demi-nue qui vous appelle sous les halliers avec de provoquants sourires; vous courez, vous ouvrez les bras... et vous vous sentez au visage le souffle dévorant d'une harpie. Si votre cœur est faible, vous lâchez prise, cl vous tombez foudroyé ; si votre cœur est fori, vous tenez ferme, el bientôt vous vous trouvez face à face avec une belle femme éplorée

que vous vous mettez à aimer pour ses larmes, et que vous n'avez point la force de maudire.

Je voudrais me sentir le pouvoir de peindre les grandes âmes et les grands esprits de l'humanité; je voudrais qu'un bel aquilon soufflât à travers les ailes de ma Muse; je voudrais tenir l'Océan de la main comme je |e tiens du regard... Mais ce sont là de folles et d'audacieuses rêveries. Je dois m'accommoder au petit tempérament de mon époque, et revenir tout placidement aux cœurs simples et vivaces de l'amoureuse Marianne, et du vaillant curé Rideau.

Après une heure de marche sous l'ardeur d'un dévorant soleil, les trois amis vinrent s'asseoir sur un tertre en dehors du bois, qui dominait la rivière. Les restes éteints d'un

grand feu, un sol dépouillé d'herbe, et le lambeau d'un vêtement à demi brûlé, firent tressaillir le citoyen Rideau, comme l'appelait Bastien.

— C'est ici, dit Pierre, en touchant l'épaule du curé.

— Ah ! oui, dit l'autre qui, appuyé sur son bâton, contemplait le cours charmant de la rivière.

— Mon Dieu, le beau paysage! reprit-il, en essuyant son front qui ruisselait de sueur, et en cherchant peut-être à dissimuler une larme.

— Ahî ah! cher monsieur Rideau, reprit le pêcheur d'une voix railleuse, il paraît que vous vous laissez prendre. Vous allez croire aux biens de la terre. Allons, ouvrez les yeux, bon rêveur, touchez ce qui est autour de

VOUS, et cessez de nous prêcher l'amour, en même temps que vous nous ordonnez d'y renoncer.

— Oh ! chers paysans mes amis, dit le prêtre, les yeux penchés sur le cours de la rivière, est-ce que l'esprit impérieux de l'homme raisonne par hasard contre l'absolutisme de la foi ? Est-ce que la réalité vaut mieux que mes adorables et magnifiques rêveries ?

— Rêver n'est point mauvais, reprit le pêcheur, de cette voix tendre et mélancolique qui est particuHère à certains paysans. Rêver le soir au blé vert qui demain sera jaune, aux petits enfants qui grandissent, aux filets qu'on a tendus dans le courant du Cher, et qu'on trouvera chargés de poissons... Oh ! voilà qui n'est point mauvais... Rêver la nuit

est bon, pourvu que dans le jour on vive. Ne vous mettez pas en peine, cher citoyen Rideau ; et croyez que si le bon Dieu nous défendait les biens de la terre, il ne les aurait pas faits si doux.

— Ah! Pierre, Dieu ne m'a pas maudit, car je sens mon cœur et mon esprit qui s'ouvrent à une vie nouvelle. Je me sens libre, je me sens fier, je sens que je ne porte plus avec moi le fardeau du péché des hommes ; et puis encore le fardeau du mien. Viens, frère, descendons au fleuve où Marianne a voulu mourir ; je veux toucher cette eau heureuse qui m'a rendu par tes mains la liberté de mon cœur, que j'avais engagé sans trop savoir ce que je faisais, et combien je le regretterais plus lard.

Le paysage était en effet d'une incompa-

rable beauté; et rien ne saurait se décrire de plus poétique.

La rivière fuyait vers la gauche, dans un horizon chargé de lourds nuages dont l'eau reflétait les teintes sinistres et plombées. Un magniûque amphithéâtre dominait l'un des rivages, tandis que l'autre, moins sévère, étalait toutes les formes souples et caressantes des saules et des oseraies. Un rayon de soleil, glissant sur les nuages, éclairait ces fraîches demeures, pendant que la rive opposée demeurait sombre et presque orageuse.

Au pied des voyageurs, il y avait quelques bancs de sable qui entouraient un admirable îlot chargé de peupliers, où quelques vaches paisibles broutaient une herbe abondante.

Abel Rideau descendit sur le sable. A ce mo-

ment, il vit s'envoler deux petits oiseaux gris qui lui apparurent avec un cou et un double collier noir. Ils se mirent à pousser de grands cris, empreints d'une tristesse et d'une monotonie singulières; ils tournoyaient dans l'air, s'élevaient jusqu'aux nuages, et redescendaient toujours tournant, toujours criant, comme si quelque terreur profonde les eût attachés à cette grève.

Le curé s'assit sur le sable, et l'œil dans l'horizon brumeux, les mains jointes, il contemplait avec ravissement les deux oiseaux qui tournoyaient toujours et continuaient leur lamentation.

— Prenez garde! dit Pierre Aulon; vous allez écraser les petites bêtes.

— Quoi ! reprit Abel étonné.

— Vous ne voyez pas... là... à deux pas de vous !

— Je ne vois rien.

— Regardez.

Abel Rideau se frotta les yeux, et il fallut que le paysan, qui avait une prunelle d'épervier, lui montrât, en lui faisant toucher l'objet de son exclamation.

— Ah ! Seigneur ! dit le curé, les admirables petits êtres !

Il n'y avait point de nid. Les petits pluviers à coUier étaient tapis dans le sable, dont ils avaient presque la couleur. Ils étaient gros chacun comme une noix. Un duvet Gn, court et dru, leur couvrait tout le corj)s. La couleur en était d'un gris tendre, avec mille mouchetures brunes et rousses, qui les faisaient ressembler à de petites bécasses. Ils

avaient de gros yeux avec un beau cercle jaune; et leur gorge était plus blanche que du lait.

Ils se levèrent et se mirent à courir sur le sable avec une prodigieuse vélocité. Ils semblaient glisser comme des apparitions, et, tapis de nouveau, disparaître comme par enchantement.

— Voilà ce que c'est que la nature, dit le pécheur avec son ricanement habituel. Ainsi et de môme, avant quelques années, trottineront par les pelouses de gentilles petites créatures dont je vois d'ici le frais visage. Et si de méchants voyageurs viennent leur faire peur, elles iront se réfugier sous l'aile de marne Marianne, la gente ménagère au bon M. Abcl Rideau.

— Allons-nous-en ! dit ce dernier en frissonnant à la fois de plaisir et de terreur.

Ils n'eurent pas fait cent pas qu'ils virent les deux pluviers rétrécir peu à peu le cercle de leur vol; leur cri était plus vif, plus pressé, moins mélancolique, et bientôt ils les virent glisser à leur tour sur le sable, le rasant de la poitrine et relevant prestement leurs belles queues blanches et noires.

Quelques moments plus tard, Abel Rideau disait à ses amis :

— Je ne me reconnais plus; j'ai gardé un souvenir terrible de ce voyage que je fis avec Marianne; les arbres, les gazons me sont présents à la mémoire, et cependant...

— Faites excuse, cher monsieur Rideau.

Dans votre voyage, vous êtes passé par la rive droite du Cher, et à celte heure vous

êtes sur la rive gauche. Nous allons retrouver la rivière à Chaleauneuf, où nous passerons le pont.

En effet, vers huit heures de la matinée, les trois amis, après avoir quitté la petite ville, arrivaient au village de Saint-Baudel.

Ils entrèrent droit chez le magister comme chez eux, et le bon Fabius vint au-devant d'eux la ûgure rayonnante. Le curé Séguin était assis au milieu de la classe, et fit un cri de surprise en apercevant son cher Abel, le ci-devant curé Rideau.

— Mon enfant, dit Fabius en prenant la main du jeune homme, votre habit me dit assez la violence de votre résolution. Marianne m'a tout appris, et j'ai pleuré en un moment plus de larmes que dans toute ma vie.

— Mon frère, dit le curé Séguin de son côté, je crois que la main de Dieu est dans votre étrange destinée. D'une part, je vous plains d'avoir été force de quitter la plus sublime des professions, une profession magnifique dont vous étiez digne ; d'un autre côté, j'ai vu avec résignation que, ne pouvant plus être prêtre parfait, vous avez eu le courage de devenir tout simplement homme. Venez m'embrasser, je vous plains; mais je vous aime.

— Ah çà ! dit le père Fabius, je suis homme de décision, moi, et je pense qu'il faut en finir.

— Où est Marianne? dit Abel Rideau.

— Chez le marquis de Thyzai, à Colombes. Reposez-vous un moment, mon cher neveu ,

et allons trouver le marquis; nous déjeunerons au châleau.

Quelques moments plus tard, toute la compagnie du magister se trouvait réunie sur la place du village. Baslien Rivaut prit un air modeste et dit au magister :

~^— Adieu, monsieur Fabius, et vous aussi, monsieur Rideau, et toi, Pierre! Je retourne à Villecelin. Je n'ai plus rien à faire avec vous. Dites à ma'me Marianne que je ne serai pas un des derniers à prier le bon Dieu pour elle.

— Restez, dit Abel Rideau, je vous en prie. Je crois que vous n'avez jamais été bien sérieusement amoureux de Marianne, et vous n'eles d'ailleurs ni méchant, ni envieux. Voulez-vous être un des témoins de mon mariage? je vous estime beaucoup, et

j'ai toutes les envies du monde de vous traiter en ami.

— Ah.' monsieur Rideau, ah!...

— Trêve de cérémonie, Bastien, dit Fabius, chez le marquis, mon garçon ; c'est un homme de cour qui reçoit les paysans à sa tabie . et ne leur parle jamais sans leur imposer le respect. Viens.

lis prirent tous le chemin du bois, et arrivèrent bientôt en face des grilles du château. Le premier être qu'ils rencontrèrent à leur arrivée, ce fut Jacques Naudet, qui, assis sur un bloc de grès, contemplait les tourelles avec le sentiment d'un conquérant qui surveille une ville prise d'assaut.

— khi dit Abel Rideau, cet homme est le braconnier qui a tué mon cheval. Quelle figure superbe et audacieuse !

— Ne m'en parlez pas, dit Fabius à demi voix. C'est l'enfant de mon esprit, un enfant bâtard et monstrueux. Il a reçu l'éducation d'un prince, et s'obstine à vivre dans l'isolement de ses passions et de sa rêverie.

— Comme il regarde le château !

— Ne m'en parlez pas, vous dis-jeî vous me feriez de nouveau frémir. Que ne puis-je briser mon ouvrage !

Le marquis de Thyzai apparut sur sa porte, et vint au-devant de ceux qu'il attendait avec impatience.

Un autre coup d'État

UN AUTRE COUP d'ÉTAT.

— Je vous connais tons! je vous connais tous! (lit le marquis do Tliyzai en abordant ses hôtes. Voilà Pierre Autoii, le bourreau des barbillons du Cher. Ton pi-re à quatrevingts ans, mon fils, et il a dîné l'autre jour

au château. Ah! voilà maître Bastion Kivaut, mon voisin de Villecelin, qui a été sur le point de m'enlamer un proci;s. Je te salue, camarade; tu es un beau laboureur et un garçon plein d'esprit, quoique chicaneur. Je t'invite à déjeuner, voisin, aûn que tu boives à la santé de la marquise. Et vous, cher monsieur Rideau, je vous salue avec mon cœur tout entier. Je sais vos peines, cher amoureux, ie les sais toutes, et un beau matin je vous conterai les miennes. Bonsoir, curé Séguin, et toi aussi frère Fabius ; madame Geneviève demande après loi, camarade, et affirme que tu la négUges.

Le marquis de Thyzai était très-haut de cœur et d'esprit, mais sans morgue; il aimait la rude compagnie du paysan, et tout le monde le vénérait dans ce pays ardent, où il

y a tant de sourdes haines, tant de jalouses' colères, el si peu de respect humain.

Il introduisit ses hôtes dans le grand salon du château, où les paysans entrèrent avec une sorte de confusion, Fabius avec aisance, Abel Rideau avec terreur.

Deux dames étaient debout auprès d'une table chargée de corbeilles de fleurs. Marianne les aidait à former des groupes dont elles ornaient les vases de cristal; un jeune homme blond était étendu sur un divan de velours jaune.

L'une des dames était Jeanne de Thyzai, la femme du marquis; l'autre était Geneviève de Thyzai, la femme du jeune homme, qui, lui-même, était le iils du marquis de Thy/ai.

— Ma chère Jeanne, dit le marquis en regardant la jeune femme avec l'expression du

plus profond amour, voici nos hôtes, et, parmi eux, M. Abel Ridea^î, que tu connais déjà, et que je te présente.

La marquise fit un pas, tendit au jeuiio homme sa belle main humide de rosée, et lui dit d'une voix triste et argentée qui lui était habituelle :

— Que ceux qui n'ont pas aimé vous accusent! Vous aurez pour vous tous les cœurs qui ont pleuré

— Tous les cœurs cui sont pleins, et tous les esprits qui sont libres ! ajouta Geneviève.

Abel Rideau était rouge de confusion.

— Oh! Madame, dit-il à Jeanne, que je suis heureux d'ôlre absous par voire bouche! Vous êtes femme par la jeunesse et la beauté : vous êtes ange par le respect que vous im posez.

— Un ange, dites- vous, cher M. Rideau! s'écria le vieux marquis d'une voix impétueuse... Un ange! dites donc tous les anges à la fois, et vous ne saurez rien encore de la sublime douceur de ma chère épouse, et je ne...

— Contenez-vous, marquis, dit la belle dame en passant son bras sous celui de son mari.

Un jet de flamme inorida la prunelle de Geneviève. Fabius le vit et baissa la tête. Georges de Thyzai s'était levé de son côté, et il regardait sa belie-mère avec tout le doux enthousiasme de son œil mélancolique.

Après le déjeuner, Georges lira son père à part, prit la main du curé Rideau, et leur dit:

— Venez causer un moment. Je crois que

dans notre enthousiasme pour les amours de la belle Marianne et du cher monsieur Hideau, nous avons un peu négligé le fond de l'affaire.

— Que veux-tu dire, Georges?

— Je crois, je suis sûr même, que tous les vœux de monsieur Rideau tendent à épouser Marianne?

— Pourriez-vous en douter, Monsieur?

— Je n'en doute pas, mais je me demande comment vous en arriverez à ce point désir* -. A dire le vrai, je ne pense pas qu'il y ait un maire en France qui ose prendre sur lui de marier monsieur Rideau. Celui-là, s'il se trouvait, serait poursuivi par le parquet, condamné à des dommages-intérêts, à une forte amende, et le mariage déclaré nul.

Fabius vint rejoindre le marquis.

— Déjà, dit Abel Rideau, cette affreuse appréhension m'a frappé. Si cela est ainsi, j'ai résolu de passer en Angleterre avec Marianne.

— Hein? dit Fabius avec émotion ; quitter la France, entraîner Marianne dans un pays étranger, où vous n'aurez point de ressources, où, privé de fortune et d'aide, vous végéterez dans la plus cruelle réalité?.. Cela serait anti-raisonnable, anti-humain... Vous avez assez de sens et de droiture, Abel, pour voir plus loin que les premiers jours d'enivrement. Que ferez-vous en Angleterre, avec une famille que vous verrez souffrir, et une jeune femme que vous verrez pleurer?

— Vous avez raison, Fabius, dit Abel avec celte décision qui semblait être le fond de son caractère; je ne quilteriù point la France.

Un moment, j'ai cm le bonhenr proche, et j'ai jeté des défis à la loi de la résignation qui était dans mon âme chrélienne; j'ai été présomptueux et profane. Puisque la chaîne est à mes mains et à mon corps, je marcherai jusqu'au bout avec tous les courages possibles; j'invoquerai toutes les lois humaines, et si je suis vaincu ,.. si je. . .

— Donnez-moi le bras, monsieur Rideau, dil la marquise qui avait entendu ces dernières paroles.

Elle ne fut pas plus tôt éloignée de quelques pas du groupe, qu'elle dit d'une voix émue :

— Si vous êtes vaincu, que ferezvous?

— Aussi vrai que je ne suis plus prêtre, Madame, je me tuerai; j'en fais le serment. Prêtre, celte idée du suicide me faisait hor-

reur; je la repoussais comme un crime.

Homme, je la crois plus en harmonie avec mon nouvel tHat... Elle m'apparaît possible. Puisque l'homme ici-bas est plus libre que le prêtre, je saurai user de cette liberté pour me soustraire à des maux dont j'ai pu subir la violence, dont je ne subirai pas la lenteur. Jugez-moi; je suis dans une situation fatale : j'ai déchiré ma soutane pour Marianne; mais si je n'ai pas iMarianne, il m'est impossible de reprendre ma soutane. Que voulez-vous que je fasse ici-bas, ayant renié le sacerdoce, et ne pouvant pas avoir l'amour, sans avenir et sans passé? Oh! comprenez-vous cela. Madame!

— El vous oserez vous tuer?

— Non, peuL-élre... mais j'oserai me laisser mourir, (".royiv.-moi, Madame, il n'y a

que la force morale, la passion du devoir qui soit capable de soutenir le corps de ceux dont l'âme est morte. Rendez-moi mes pauvres, ma sainte église, la majesté de ma religion ; ou donnez-moi une famille à sauvegarder et à nourrir! Je suis fait ainsi. Qu'on m'attelle à quelque labeur immense, et je trouverai en moi des vigueurs dont on n'a pas d'idée. Mais si je demeure libre, seul et désolé, entre mon église que je n'ai plus, et Marianne que je ne puis pas avoir... je tomberai plus lâche et plus débile que si une montagne pesait sur mes épaules. Je me coucherai sur la terre, et je m'endormirai du sommeil éternel.

— Pauvre exalté! que je vous plains, et que je vous envie, vous qui avez peut-èlre le droit de mourir!

Georges de Thyzai n'avait pas perdu de temps, et déjà il reparaissait, tenant par le bras un bon gros lourdaud de paysan nommé Géry, avec son chapeau rond, son gilet à raies rouges et bleues, et sa culotte de velours vert, selon la mode du pays.

Ce persoiniage était le maire de la commune de Saint-Baudel.

— Mon père, voilà Géry, le maire du village; veuillez lui exposer le cas.

Maître Géry ût ses politesses, et Fabius vint lui loucher la main.

— Camarade, voilà un homme qui s'appelait hier lu curé Rideau, et qui n'est autre aujourd'hui qu'un citoyen comme toi et moi. Ma nièce Marianne cl lui font éltxliou de domcile à Sainl-Baudcl. Ils vont eu signer immédiatement la doiible déclaration, el dans

— -Iso —

vingt-quatre heures ils viendront te requérir de les marier selon la loi.

— Marier un prêtre! dit le maire tout scandalisé, je ne ferai point cela.

— Vous avez peut-être raison, Géry ; mais moi qui suis avocat, je vous déclare qu'il n'y a rien dans nos lois qui s'oppose au fait que l'on requiert de vous. C'est donc une question toute neuve à présenter aux tribunaux. Refusez -vous de marier M. Rideau?

— Je refuse positivement.

— Et vous faites bien. Marier le curé sans un jugement serait dangereux pour vous.

Dès demain donc, si l'on m'en croit, vous allez être appelé au tribunal civil de Saint- Amand, pour vous entendre condamner à marier M. Rideau et la jeune veuve; ou à

payer mille francs par jour de retard, jusqu'à l'exéculion des devoirs de voire charge.

— Sera-t-on assez endiablé pour faire un pareil procès?

— On le fera, dit résolument Fabius.

— On le perdra.

— On le gagnera.

— Le parquet en appellera. Le jugement sera cassé.

— Mais le mariage sera fait. Vous aurez agi en vertu d'un jugement rendu, et vous serez hors de cause.

— Ah! Jésus, en voilà des choses! Si je les marie d'une patte, je veux que le diable me casse l'autre.

Maître Géry se retira en formulant toutes sortes d'imprécations, et Georges de Thyzai allait répliquer, quand il fut interrompu par

une exclamation de Jacques Naudet, qui s'était rapproché de la grille.

— Qu'est-ce que c'est? demanda le maifquis.

— Voyez! dit le braconnier en étendant le bras vers le chemin qui longeait le bois.

Un cavalier couvert de poussière arpentait le terrain au galop, suivi d'un seul domestique. Son cheval noir était couvert d'écume. Dans ce temps, toute cette partie du Berry ne possédait aucune espèce de route ; les chemins vicinaux y étaient dans un état déplorable, changés à chaque moment par le caprice des voyageurs, ou la nécessité des mauvais temps. Tout, dans ces chemins creux, était fondrière en hiver, et presque aussi impralicuble en été. Les lourdes chorretios seules pouvfiient s'aventurer dans

ty^

de semblables parages, et les dames de Thyzai elles-mêmes n'arrivaient à Colombes que dans une lourde patache.

— Oh ! s'écria Georges en courant, je ne me trompe pas; c'est le duc de Neyra... îl ne devait revenir qu'en septembre!..

— C'est bien lui, dit le marquis, avec son cheval arabe qui rase la terre... C'est bien lui.

En ce moment, le duc de Neyra mettait pied à terre au milieu des hôtes du château de Colombes.

— Marquis de Thyzai, dit-il en sautant à }>ns de son cheval, quel jour sommes-nous fiMJourd'hui?

— Fh ! morbleu, la question est bonne!... Vous auriez meilleur air, si vous demandiez à boire. Nous sommes le 31 iuillct. /

— Non , marquis , nous sommes le 1" août.

— Ah! c'est juste. Après?

— Marquis, le 2G juillet, le peuple de Paris s'est soulevé, le 27 il s'est battu, le 28 aussi, et le 29 Charles X était en fuite vers Rambouillet. La branche aînée des Bourbons est déchue. Le duc d'Orléans est nommé lieutenant général du royaume.

Je suis parti de Paris hier à midi, et j'arrive.

On pense quelle stupéfaction produisirent les paroles de M. de Neyra.

Le marquis de Thyzai poussa un cri d'angoisse et pleura.

Un océan de souvenirs, de rancunes et de colères, venait de se soulever dans le cœur du vieil émigré.

Son exaltation fut si vive et si soudaine, qu'il chancela dans les bras de Fabius, et vint s'asseoir sur un grès énorme qui gisait entre les herbes. '

— Oh ! reprit-il en levant les yeux au ciel, oh! pauvre France, que j'ai tant aimée, qu'as-tu fait et que veux-tu devenir, pauvre France? Elle a subi le cardinal Dubois, et Marat l'ami du peuple; elle a fourni quatorze armées à son fantôme de République ; elle a donné un million d'hommes aux caprices de son empereur; douze cent mille barbares sont venus boire à l'eau de la Seine... et, cependant, la France vivait encore. Elle vivait, elle marchait, elle grandissait... et voilà qu'un trait de plume vient do la replonger dans l'abîme!.. Ah! je suis heureux d'être vieux; je mourrai avant mon pays.

— Calmez-vous, marquis, dit le duc de Neyra, il y a longtemps que j'observe la France, et je crois que les choses se passeront autrement qu'en quatre-vingt-treize. Les gens qui sont l'esprit de cette révolution peuvent passer pour des demi-philosophes ; ils se sont donné le nom de doctrinaires; ils ne créeront rien de durable; mais ils maintiendront avec fermeté la France dans la voie constitutionnelle. Il y a chez eux des esprits fermes et droits pour contenir, faibles et irrésolus pour comprendre et fonder. Mais, d'ici vingt ans au moins, il n'y aura besoin, en France, que de sagesse, de modération et de fermeté. C'est un grand bonheur pour le pays, que d'avoir maintenant à sa tête les hommes que je dis. L'école doctrinaire a donc devant elle vingt ou vingt-cinq ans de belle

existence. Les rêveurs, les philosophes de l'école, deviendront fous ou athées; les politiques deviendront des hommes absolument de manie, des hommes sans gouverne supérieure, et qui devront lâcher pied devant les grands faits, les grands besoins, et les grandes idées.

— Allez au diable, vous et vos doctrinaires ! dit le marquis en poussant un énorme soupir.

•:— A ce que je vois, dit Fabius, et au tour que prennent vos paroles, monsieur le duc, il m'est évident que vous jetez là les fondements de l'école dogmatique.

— Je ne fonde rien, magister, je sais et j'observe. Je vous prolesle que la science des faits a une rare analogie avec la science dus

chiffres. Il n'y a point de problème, dont on ne puisse dé^ger la quantité inconnue.

— Quand serez-vous ministre? demandn Fabius avec une pointe de raillerie.

— Dans trente ans, magister.

— Et, quel estJ[otre âge?

— Vingt-neuf ans.

— Vous êtes patient!

— Point de grandeur sans patience.

— Vous êtes en p"»ssession d'un beau nom, il est vrai, et votre fortune...

— Il ne s'agit pas de mon nom ni de ma fortune; mais c'est que, voyez-vous, magister, j'ai ce que n'avaient pas ceux qui tombent à cette heure; j'ai le sens mystérieux de mon époque.

— Et vous comptez là-dessus pour la dominer?

— Pour la servir.

— Sur Dieu qui m'entend, je crois ce que vous me dites; et si j'ai un regret, c'est d'être trop vieux, je ne vous verrai point à l'œuvre. Fier ambitieux, je vous connais, je sais que vous irez loin.

— De tout on parle, reprit Georges de Thyzai; ce que je vois de plus clair dans cette révolution-là, c'est qu'elle peut puissamment servir les intérêts du cher M. Rideau et de la belle Marianne.

Trol§ cisprilis de femme

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