‹ La paroisse de ValnayChapitre 7 sur 10 · TROIS ESPRITS DE FEMLME · texte numérisé non relu

TROIS ESPRITS DE FEMLME

Mes lecteurs me permettront de laisser dans l'ombre tous les détails de chicane qui, pendant quinze jours, emplirent de bruit et de scandale celte jolie et pittoresque petite ville de Saint-Aiiiand-sur-Cher. Le grand poëte

des Parents pauvres^ le niùme qui a si mal peint la bonne ville d'Issoudun, le même dont le paletot drolatique renferme le plus rare et le plus fécond esprit des temps modernes, M. de Balzac, en un mot, l'ennemi intime de la Cognetie, le bouc émissaire des critiques sans foi et des romanciers sans talent, M. de Balzac, dis-je, écrirait sur ce thème de chicane un de ces chapitres élincelants qui sont familiers à son génie moqueur et brillant à la fois. Il dirait les huissiers et leur allure, le notaire et son petit clerc, le juge et sa majesté comique, le prétoire à tenir audience, ' les bonnes gens attroupées dans la cour... il dirait tout, jusqu'aux pariétaires et aux giroflées qui tapissent les murs lézardés du modfiste sanctuaire de Tliémis. Moi, plus humble, je passerai tout cela sous silence, et

par insuffisance et par tempérament. Je l'avoue, à ma honte peut-être, je n'ai point cette fureur d'art plastique qui court après le détail pour en dénicher le relief et les aspérités. Ce qui me séduit avant tout dans l'art d'écrire, c'est l'àme et l'émotion de la chose dramatique, c'est le mouvement dans les passions et le coloris dans la nature. Entre une femme qui pleure et un riche qui compte son or, mon choix sera bientôt fait. Entre un homme qui souffre et une lorelte qui grimace, je n'hésiterai pas une minute. Le peu de talent que je puis espérer du temps et de l'étude patiente, j'ai résolu de l'appliquer aux grands spectacles de la nature et aux grandes douleurs du l'huniaiiilé. 11 y a du neuf il de l'imprévu à rencontrer dans cette voie; et h je ne cherche point a suivre l'il-

LA l'AltOlS-SK TB VALNAY. JI. \\ .

ustre maîlro qnii j'ai 'lit, Cî> u'ost p.u'qn i jo (léJaigae sou champ et los dolicalt.!S mer- Ycilles d ! détail; mi\]i c'est que je tremblerais, Cil suivant c^. liarJi uioiisourieur, de .ue point rencontrer de glanes.

•l'éprouve du reste un nouveau besoin, c'est celui d'avouer à mes lecteurs que tous les détails du procès Rideau sont exactement véridiques, trop véridiques pour être mis en scène dans ce livre. Le procès à eu lieu, il a été plaidé par la voix déjà célèbre de M° Michel (de Bourges), et celle d'un homme qui tient de plus près au narrateur présent de la chose. Le jugement fut prononcé comme je le dirai plus tard.

Vers la fin de la première quinzaine du mois d'août, un matin, Marianne, appuyée sur la grille du château de Colombes, regar-

dait un groupe de cinq ou six hommes qui montaient le chemin de Chaleauneuf. C'était Abel Rideau et tous les amis qui se rendaient à Saint-Amand.

Jacques Naudet, qui nuit et jour tournoyait comme une crécerelle autour des fossés du château, vint se croiser les bras en face de Marianne.

— Que vous avez de beaux yeux noirs!

dit le paysan avec toute l'onction d'un connaisseur.

En effet, j'ai besoin de le redire à mes lecteurs, afin que le voisinage des dames de Thyzai ne fasse pas trop de tort à Marianne, Marianne était une admirable femme.

Le soleil était haut déjà et dorait le som^ met des hautes treilles qui couronnaient la grille ; l'ombre des feuillages enveloppait la

jeune femme tout enliùre, paissant dans le plus poétique demi -jour quelques boucles de cheveux noirs qui s'échappaient de ses tempes à demi emprisonnées sous les pUs de sa large coiffure; sa joue était pâle et un peu fatiguée, sa bouche triste et amoureuse, ses yeux plus éclatants que jamais.

— C'est égal, reprit le braconnier, j'aime mieux les yeux verts.

En ce moment les dames de Thyzai so montrèrent à la porte du vestibule. Jacques devint rouge comme un coupable; il fit volteface et se retira doucement, non sans retourner de temps en temps la tête.

— Mon Dieu! Jeanne, disait madame Geneviève, quand les châtelaines abordèrent Marianne, vous èles trop rigoriste, ma chère;

demander aux femmes tant de vertu, c'est les pousser à l'hypocrisie.

— Ah ! te voilà, Marianne? dit la marquise en abordant la veuve à Barillaut ; tu as pleuré, chère petite, et tu souffres, n'est-ce pas?

— Asseyons-nous h l'ombres dit Geneviève, et causons.

Marianne suivit les deux dames, qui déjà s'asseyaient sur un banc peint de vert en face de la grande pelouse.

— Voyons, Marianne, dit Geneviève avec un seiilimcnt de curiosité déréglée, que feras-lu, ma fille, si M. Rideau perd son procès ?

— Geneviève!... dit Jeanne d'un ton de reproche.

— - Ouoi ! êles-vous singulière, l)elle maliai) î Youb èles du ces femmes faibles et UTé- ■

solues qui, n'osant jamais envisager en face la possibilité de leur situation, en demeurent immanquablement terrassées. Demandez cela à M. de Neyra ! Il vous dira qu'il faut toujours regarder l'avenir par son côté le plus dangereux, afin d'être prêt à tout.

— Mais àquoi bon tourmenter cette pauvre Marianne? Voulez- vous en faire un ministre comme votre duc de Neyra? Est-ce elle qui aura dans les événements de sa vie l'initiative de l'action?

— Mon enfant, reprit Geneviève en passant le bras autour de la taille de Marianne, n'écoute pas Jeanne l'irrésolue, écoute plutôt Geneviève la prudente, et dis-moi nettement ce que tu feras si M. Rideau perd son procès?

— Laisse-moi répondre pour toi, Marianne, reprit Jeanne de sa voix la plus mélancoli-

que. Il y a ici-bas deux existences : l'une com posée de réalités bonnes et mauvaises ; l'autre composée d'espoir et de souvenir. Il est doux de vivre avec la réalité ; il est possible de vivre avec l'espoir. C'est un point immense pour un cœur qui souffre que de vivre avec le sentiment de sa vertu ; on laisse venir à soi les douces erreurs de l'intelligence ; Dieu, qui est juste, affaiblit notre jugement pour le transformer en extase. Si tu ne peux trouver le bonbeur, Marianne, tu resteras avec moi, et je t'enseignerai l'art de vivre sans blasphémer, quand on a le cœur plus froid qu'un tas de cendres éteintes. Tu sentiras les beaux rêves, les sublimes illusions s'éveiller dans ton âme éclairée, tu verras le ciel s'entr'ouvrir , tu entendras les harmonies glorieuses, tu verras rayonnant de

gloire le visage de ceux qui habiteront ta pensée; et plus ton esprit deviendra radieux et sublime, plus tu sentiras ton corps s'affaisser et se pencher vers le tombeau, où l'on va dormir d'une paix si douce et si longue !

— Et lui ! demanda Marianne, que ce langage extatique et profondément Iris'j.' fit lo :t à coup frémir. Que deviendra-t-il?

— Il priera pour toi, Marianne, et toi, tu prieras pour lui.

— Jeanne I s'écria madanni Geneviève, vous avez à la fois la violence et l'égoïsme d'un martyr. Vous êtes malheureuse, je le sais; vous vous êtes trouvée fatalement entre une tombe et un devoir; et vous vous êtes fait un esprit d'extase et de rêverie Mais osezvons vous proposer en exemple à une humble fille des champs qui ne sait de l'amour que

sa passion vivace et souveraine? Moi, Marianne, si M. Rideau perd son procès, je te donne le conseil de le suivre partout, d'être sa maîtresse , et de vivne avec lui comoie si résolument tu étais sa femme. C'est un devoir pour toi de le faire, et d'arracher ce brave jeune homme à ses idées de mort; car il en a, j'en suis sûre, et J^nne le sait bien aussi, je t'en avertis. Ecoute, petite, tout ce qu'on te dit de la rêverie, crois bien que cela ne vaut pas un des fins cheveux blonds du gehlil M. Rideau. Si tu as de la passion dans le cœur, une passion vaillante, si tu n'es pas une tête folle avec un cœur mort, tu feras ce que je le conseille.

— Geneviève, Geneviève! s'écria la marquise en entourant Marianne de ses bras, avez-vous si peu de verlu, si peu de reli-

gion, que vous osiez conseiller uiie honte h ce cœur encore innocent !

— Eh! chère Jeanne, combien parfois vous dites de grands motsl

— Les grands mots ne sont pas de mauvaises actions, reprit la marquise, dont le regard éclatait du plus profond dédain.

Geneviève pâlit. Elle ne leva pas la tête; et ses yeux fixes contemplèrent un moment le gazon, comme si elle eût craint de rendre à Jeanne regard pour regard, éclair pour éclair.

— Oh ! vous avez beau m'attirer, dit jMarianne qui éclatait en sanglots... Madame Jeanne, je ne suivrai pas vos conseils. Le bon Dieu me damnera, j9 h^ veux bien; mais, voyez-vous, je ne veux {-as, moi, me jeter dans la rivière une seconde fois; et je ne

veux pas le voir, lui, mourir de chagrin. Vous no comprenez pas ça, vous, madame Jeanne, vous êtes une suinte femme, un ange du bon Dieu: mais, moi voyez-vous, c'est bien différent. J'ai épousé Louis sans' l'aimer, sans savoir même ce que c'était que l'amour. Quand l'autre est arrivé, quand je l'ai vu pour la première fois avec ses yeux bleus et sa tète douce, oh! j'ai senti un grand coup dans le cœur, et ça m'a remuée du haut en bas. Je l'ai aimé mieux que mon enfant; quand j'avais froid, ça me réchauffait de penser à lui; et quand je cueillais [ our lui des fleurs, je n'aurais pas él(! plus contente de les cueillir pour la Sainte-Vierge. Puis, un jour, il m'a pres(]ue embrassée en médisant : « Je te maudis!.. » Alors, je suis devenue folle. Je me suis senti une rage au

cœur; et, jamais, jamais, on ne saura ce que j'ai souffert la nuit où je suis tombée à l'eau... S'il perd son procès, je serai sa maîtresse, sa domestique, n'importe; vi, h moins que le bon Dieu ne me tue de sa main, voyez-vous, non, il n'y a pas à dire... j'irai chercher jusque dans l'enfer ce curé qui m'a sacrifié sa soutane. Qu'est-ce que c'est que mon honneur auprès dQ.la soutane de M. Rideau! Belle misère, ma foi, que mon honneur!

— Oh ! Marianne !

— Non, cet homme-là, voyez-vous, c'( st ma vie, c'est mon bon Dieu, à moi, c'est mon paradis.

— Et, dis-moi, reprit Jeanne avec une amertume étrange, si tu te soucies si peu de Ion honneur, il pourra se faire un jour que

lu trompes cet homme que lu aimes tant, si lu viens à en aimer un autre.

— Oh! s'écria Marianne avec horreur, qu'esl-ce que vous me dites -là, Jeanne? Moi, j'aimerais un autre homme que M. Rideau? moi, je... Pourquoi me dites-vous de si abominables choses?

— Dame! tuas l'air de te soucier si peu de Ion honneur!

— Est-ce qu'il y a des femmes, reprit Marianne avec la plus étrange naivet('', est ce qu'il y a des femmes (jui ont le cteiir do tromper l'homme qu'elles iùment et qui est leur mari? Je ne sais guère ce que c'est ([ue l'honneur dont vous parlez; mais supposer que... Ah! ça ne m'était jamais venu dans l'esprit.

— Ça te viendra pcut-rtre, dit Geneviève

qui avoil compris le sens des paroles de Jeanne, et qui les recevait avec la dernière froideur ut la dernière audace.

Jeanne de Thyzai n'y put tenir. Elle pencha sa belle tête dans ses mains, et se mit à pleurer.

Le soir, le soleil élanl couché, Jeanne prit Marianne par la main, et toutes deux s'acheminèrent en silence vers le cimetière de Saint- Baudel.

— Je vais te donner une leçon de résignation, dit la marquise en poussant la porte de bois vermoulue.

Elle marcha droit à une tombe toute recouverte d'une herbe haute et touffu;3. Une simple pyramide de pierre était à la tète, et un rosier chargé de fleurs blanches.

Jeanne s'ogenouilla sur la terre, attira sa

conipagne pK'S d'elle, et lui dit à voix basse : — Prions pour lui ! Il .était jeune et beau comme celui que lu aimes. Il allait être mon mari ; je l'aimais avec celle passion insensée qui te domine; un mai foudroyant vint le frapper, et il mourut à vingt-six ans, emportant avec lui mon àme. Il mourut en poussant des cris d'horreur el de désespoir. Il m'appelait avec des sanglots déchirants, il blasphémait Dieu, il ne voulait pas mourir, el cependant il est mort. Oh! prions pour le repos de son âme! .,

La pauvre femme se mil à arracher une poignée d'herbe humide (ju'elle gUssa furtivement dans son sein; deux ruisseaux de larmes inondaient son pâle visage.

— Tous les soirs, ajoula-l-elle, je viens ici et je racoiiti; snu histoire au vent, au so-

leil, aux nuages. Il me semble qu'ils sont heureux de m'entendre. Il y a des jours où un petit oiseau noir el blanc vient se poser sur la triste muraille; il m'écoute parler; il jette quelques petits cris qui sont aussi tristes que mes larmes, et il ne s'envole que lorsque les mûclianls enfants du village viennent lui jeter des pierres. Tu vois bien, Marianne, qu'on peut vivre et se résigner.

— Oh! reprit celle-ci en se jetant dans les bras de la marquise, vous vouliez me donner une leçon de résignation, et vous me donnez une leçon d'amour.

En arrivant à Colombes, la première personne que rencontrèrent Jeanne el Marianne, ce fut Georges de Thyzai, qui vint à elles lestement.

^ — Pas de nouvelles! dit-il bien vite pour

ne pas effrayer Marianne ; je suis parti avant la fin de l'audience; j'étais écrasé de fatigue. Le jugement ne sera rendu que cette nuit. La bataille a été acharnée; et, dans quelques heures, il est certain que vous connaîtrez votre sort.

LA fAROISSB DE VAINAT. !I. 12

Le pluis preis^ié de touis n'eist pais eelui qu'oa penise

LK PLUS PRESSÉ DE TOUS n'eST PAS CELUI

qu'on pense.

Il était environ quatre heures du matin. Ni Jeanne, ni Marianne, ne s'étaient couchées ; et la pieuse dame de Thyzai, craignant toujours qu'un événement fatal ne vînt terminer les aventures du curé Rideau, conti-

nuaît de prêcher la veuve amoureuse, qui n*en persistait pas moins dans ses nettes et audacieuses résolutions.

Jeanne était un de ces rares et sublimes types féminins, chez qui la résignation n'est ni une hypocrisie, ni un long hymne d'égoïsme. Jeanne était de ces êtres purs et souffrants qui marchent sans cesse les yeux levés vers le ciel, pour avoir été frappés trop rudement dans les réalités de la terre.

La passion du devoir était son unique passion. Elle vivait pour entourer de soins et d'amour le vieux marquis de Thyzai, son mari. Au château de Colombes, elle s'était posée comme l'ange de la surveillance entre la faiblesse du marquis, la mélancolie inactive de Georges, et l'audace irréfléchie de Geneviève.

L'œuvre de la marquise était immense. Il fallait être à chaque instant sur la brèche, parler, reprocher, consoler, frapper et guérir à la fois, agir et observer sans cesse. Rien ne lui échappait, rien ne la trouvait en défaut} et lorsqu'en' de certains moments Geneviève lui enfonçait au cœur quelques-uns de ces mots cuisants et amers qui jailHssent du fond des effroyables haines, Jeanne levait les yeux au ciel et disait de sa voix douce :

— Tant que durera ma vie, je serai le défenseur de Georges et du marquis; quand je serai au ciel, je prierai pour vous.

— Ah ! madame Jeanne, s'écria Marianne, je meurs d'impatience et de chagrin. Quand nous étions toutes jeunes, vous rappelez-vous que souvent, la nuit, nous alHons courir sur les hsières du bois, ni plus ni moins que des

garçonsfc La pauvre chère dame de Saignelay nous grondait, le bon marquis nous appelait petites couratières . . . c'était le bon temps. Venez avec moi dans le chemin de Chateauneuf. Voyez un peu la belle nuit, les belles étoiles, la belle lune brillante... Venez, vous me direz vos raisons; vous tâcherez de me persuader de vivre sans M. Rideau, et je ferai de mon mieux pour vous comprendre.

— Perfide femme! reprit la marquise, comme tu te moques de moi, et combien peu tu crains ma raison, toi qui veux ainsi l'affronter! ^

— Oh! venez dans le chemin, nous rencontrerons quelqu'un, ou Pierre Auton, ou Jacques, ou M. Rideau lui-même.

— Allons, dit Jeanne, et fasse Dieu que tu trouves le bonheur ! Dieu seul dira son

dernier mot dans le revers de ta destinée. Quelques instants plus tard, Jeanne et Marianne avançaient toutes seules dans un chemin couvert, bordé par des buissons d'épines sèches.

En arrivant sur la lisière du bois, elles s'arrêtèrent dans une clairière, et Jeanne se mit à contempler avec amour ces sombres chênes si doucement éclairés qui tremblaient au vent de la nuit.

Marianne hésita d'un pas; elle pressa le bras de Jeanne, qui lui dit :

— As-tu déjà peur?

— Oui et non, reprit la charmante veuve ; le cœur me bat; j'ai froid par tout le corps, quoique ma tête brûle... J'ai une peur effroyable; et cependant j'irai plus loin si vous voulez.

— Viens, dit la marquise, je suis vaillante, moi. L'extase et la peur sont deux états incompatibles. Je suis une pauvre extatique, moi; viens, j'ai plus de lumière dans la tête qu'il n'en faut pour éclairer ces forêts. Qu'estce que c'est que la peur? C'est un avertissement sinistre qui parle au cœur des gens heureux. Est-ce que le malheur doit trembler? Viens.

— Marchons î reprit résolument Marianne.

— Hélas ! dit la marquise après un assez long silence, ce n'est pas la peur qui m'arrête , c'est la fatigue, ma bonne Marianne ; il y a bien longtemps que je n'ai marché de la sorte.

— Tenez, Jeonrr^ , voilà un arbre renversé, voulez-vous nous asseoir?

— C'est juste ; asseyons-nous et attendons.

Nous sommes dans le chemin, voici dans ces clairières les premières lueurs du jour ; il est probable que quelques-uns de nos amis ne tarderont point à passer par là. Voyons, chère Marianne, ne méprise pas trop ma morale, et laisse-moi te parler. Je suis comme ta mère, moi, plus que ta sœur; et, réellement, je ne veux pas que tu fasses de vilaines choses si la justice des hommes n'est pas pour M. Rideau. Écoule-moi, enfant, c'est déjà une affaire bien grave que ce qui arrive en ce moment. Je ne suis point une bigotte, Marianne; mais il n'en est pas moins vrai que le mariage d'un prêtre est un fait violent et anormal qu'on ne saurait envisager avec une émotion trop sérieuse. La circonstance est telle, je le sais, qu'il a été difficile de reculer; mais si tu ne peux pas épouser

M. Rideau, si les hommes prononcent ton malheur, comme Dieu, jadis, a prononcé le mien, crois-moi, Marianne, ne persiste pas à t'irriter contre la douleur; on n'y gagne rien que des douleurs nouvelles, et l'on y perd l'espoir en Dieu. Àh î si j'osais, comme je te ferais voir ce que les amours les plus purs enferment quelquefois de désespoirs à venir, quand ils ne sont pas placés sous la sauvegarde de l'autorité humaine et divine! Dieu est indulgent, Marianne, les hommes sont impitoyables; Dieu n'a que de l'amour, les hommes ont de la haine et de l'envie. Il faut adorer Dieu ; mais il faut craindre les hommes. On n'est pas seul sur la terre ; ce n'est pas assez d'y être heureux un moment , il faut y être respecté, respecté dans sa personne, dans sa famille, et surtout dans les

enfants que l'on met au monde. Eussé-je au cœur l'amour le plus ardent, je ne souffrirais pas un moment l'idée que le monde pût un jour mépriser et repousser mes enfants.

Voilà que tu pleures, Marianne, voilà que tu commences à comprendre la force de cette raison que tu essayais de railler. Ne t'irrite pas davantage. Tu demeureras avec moi dans ce cher vieux château de Colombes, où nous élèverons ton enfant pour en faire un honnête homme. Je te parlerai de mon amour; tu me parleras de ton curé; et nous vieillirons ensemble en pleurant et en priant.

— Et lui ! et lui ! s'écria Marianne qui s'était pendue au cou de Jeanne, et qui pleurait à sanglots.

— Écoute, dit la marquise, j'entends du bruit.

— in —

Marianne se releva vivement. A la clarté du crépuscule, elles aperçurent dans le lointain une vingtaine de personnes qui avançaient en criant et gesticulant.

— Courons, dit la veuve éplorée.

— Attends, dit Jeanne, et regarde. Ce ne sont pas là nos gens.

A ce moment un des hommes de la bande brandit une hache qu'il tenait à la main et se mit à saper par le pied un jeune chêne qui fut bientôt par terre. D'autres couraient çà et là en poussant des cris inarticulés; d'autres brandissaient d'énormes bâtons et des torches à demi éteintes.

— Grand Dieu! s'écria la marquise, qu'est-ce que cela veut dire?

La troupe était à trente pas des deux jeunes femmes, qui jugèrent prudent de s'ac-

croupir derrière le chêne où elles étaient assises.

Ils s'arrêtèrent, et Marianne reconnut distinctement Pierre Auton et Jacques Naudet, qui gesticulaient et criaient à qui mieux mieux.

*— Un moment! un moment I disait le pêcheur de barbillons ; arrêtez-vous et écoutezmoi.

C'était une bande de paysans, de braconniers et de laboureurs, dont le seul mot de révolution avait réveillé tous les instincts de colère.

Un vieillard de soixante-quinze ans au moins se mit à brandir sa faux dont il avait retourné le tranchant, et s'écria :

— Mort aux bourgeois 1 le feu au château ! le feu aux forêts ! le feu partout î

— Vieille bête sauvage en démence ! hurla le pécheur en saisissant le paysan au collet, tu veux donc monter sur l'échafaud et déshonorer ta famille ?

— Lâche-moi, Pierre Auton; lâche-moi, paysan manqué... Les bourgeois ont tué les nobles en 93... J'ai vu ça, moi... Le peuple tuera les bourgeois en 1830.

— Et pourquoi ça, veux-tu tuer les bourgeois?

— Parce qu'ils ont tout,et que je n'ai rien. Une nuée de paroles suivit ce mot du

paysan.

— Pourquoi est-ce que les bourgeois nous méprisent?

— Pourquoi est-ce que nous mangeons du pain dont ne voudrait pas le chien d'un bourgeois?

— Pourquoi est-ce que vous êtes un tas de brutes, d'imbéciles ou de fainéants? s'écria le pêcheur avec le plus beau mouvement d'éloquence rustique. Vous voulez vous révolter... Ah! pauvres gens que vous êtes, pourquoi est-ce donc que le démon vous pousse à l'échafaud ou aux galères?... Laissez-moi vous parler. Croyez-vous que la France soit un pays d'enfants et de niais pour se laisser mener par une centaine de furieux comme vous?.. Eh! l'Europe (oui entière n'a pas pu tuer la France; et vous voulez faire, vous, ce que n'ont pas fait douze cent mille soldats étrangers !.. Oh ! les bons idiots, les bons nigauds de paysans, qui croient révolutionner la France p;ircc qu'un vieil éventé met sa fourche à l'envers en disant : Tuons lesbourgi^uis! Allons, îilluus, regardez-

VOUS, mes compères, songez un peu à ce que vous êtes, et retournez à vos charrues. En vérilr, Camarades, moi qui suis aussi paysan que pas un de vous par le cœur et par le bras, je vous dis de vous tenir en repos. Le meilleur médecin du malheur, c'est le temps et la patience. Rentrez chez vous; envoyez vos enfants à la messe et à l'école; et soyez sûrs qu'avec de la prudence et de l'économie vous vous tirerez d'affaire aussi bien que personne au monde.

— Attends, attends, beau parleur! s'écria le vieillard en s'avançanl sur le pêcheur.

— Ah çà! voyons, re[)artit Jacques Naudet en arrachant sa faux au tueur de bourgeois, as-tu fini, vieille femme? et te tiendras-tu en repos? Pierre a raison; et moi qui suis savant, comme vous dites, je vous conseille

de rentrer chez vous tranquilles et de cesser d'envier les bourgeois. Votre pain est plus noir que le leur, c'est vrai, mais votre estomac est meilleur; vos maisons sont moins bien fermées, mais votre peau est plus rude ; vous êtes moins savants qu'eux, mais à coup sûr vous êtes moins bêtes ; et vous avez comme eux, si ça peut vous plaire, la possibilité de vous bêtifier à l'école. Je vous trouve plaisants, par ma foi, d'envier les bourgeois. Qu'est-ce donc que les bourgeois? sinon des paysans enrichis ou des nobles dégringolés? Il y a soixante ans, les paysans ne se révoltaient pas; ils étaient prudents, économes ; ils s'entendaient entre eux, ils achetaient de la terre au village, pendant que los nobles se ruinaient à P«iris; je vous citerai le père à Bastien Rivaut,qui a laissé à son fils une

fortune tout entit^re ; jo vous citerais vingt autres familles ih paysans qui possèdent plus de terre que les meilleures maisons de bourgeois. Je vous conseille à tous de demeurer en repos, de veiller sur vos intérêts, sur Yos sillons et sur vos vendanges. Soyez tranquilles , la fureur de l'industrie cessera en France; il vous viendra des gens qui s'a- • viseront de voir que la vraie force du pays est dans le paysan qui laboure et dans le sol qui nourrit.

Un vieil homme des temps passés, un bon citoyen qui s'appelait Sully, s'en est avisé par un beau jour, et tout le monde en France s'en est un peu bien trouvé. Le bourgeois, camarade>, c'est l'homme qui possède ; et vous qui êtes paysans aujourd'hui, qui avoz au cœur un peu de vaillance

et dans la tête un peu d'ordre, vous serez bourgeois demain.

— Ah! sacripant! dit tout bas Pierre à l'oreille du braconnier, pourquoi est-ce que tu ne deviens pas bourgeois, toi qui sais tout?

~ Tais-toi, mon vieux, je ne leur dis pas tout ce que je pense. Ces gens-là ne vaudront quelque chose que quand quelque âme cliaritable leur aura appris à se respecter.

— Tu ne me réponds pasï

— Assez, paysan! J'ai causé de ça l'autre jour avec le duc de Neyra. Quand tu sauras ce (|ue vaut le soleil, les bois et la liburt('', lu uie comprendras.

— Fais excuse, reprit doucement le pécheur, je le comprends.

Déjà les [)ays:ms se dispersaieul à travers

le bois, presque calmés par ce germe d'espoir que leur ami, leur oracle avait jeté sur eux.

Il est bien supposable, en effet, que si le peuple de France, par. les résultats d'une éducation bien dirigée, pouvait se rendre compte de la situation du temps présent, il y trouverait un grand allégement à son marasme et à son ennui. Si le peuple, et surtout celui des campagnes, savait le prix des biens qu'il a et le prix des biens qu'il envie, nul doute que la marche de notre civilisation n'en acquît un haut degré de calme et de régularité.

Mais la marquise de Thyzai s'était levée, et Marianne, les mains joinles, attendait son arrêt.

Les premiers rayons du soleil levant ve-

naient éclairer le sommet des feuillages, et de toutes parts les oiseaux chantaient.

— Ah! jarni! s'écria le pêcheur en apercevant la marquise.

Il courut à Marianne et l'embrassa vivement sur les deux joues, puis se recula d'un pas, jeta son bonnet de laine en l'air, et s'écria d'une voix sonore :

— Madan:e Abel Rideau, je vous salue de tout mon cœur!

En ce moment une nouvelle troupe apparaissait sous le dôme des feuillages humides.

Il y avait Fabius, le marquis de Thyzai et son fils, le duc de Neyra et le curé Séguin, et enfin le citoyen Rideau, comme ils disaient, qu'on ramenait triomphant ; maître Baslien Rivaul fermait la marche avec ses

grandes jambes et sa ûgure à la fois spirituelle et naïve.

Le sieur Géry venait par derrière, l'air inquiet à la fois et empressé ; il voulait marier Marianne séance tenante. Le sieur Géry, maire de la commune de Sainl-Baudel, venait d'être condamné à marier le ci-devant curé Rideau et la veuve Marianne à leur première réquisition, sous peine d'une formidable indemnité par chaque jour de retard. De telle façon que le sieur Géry avait encore plus hâte de marier le curé que le curé n'avait hâte d'être marié, et que le magistrat grommelait à [)arl lui :

— Le plus pressé de tous n'est pas celui qu'on pense.

Leis adieux

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