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CHAPITRE V

Les paroisses de France constituaient le fond solide sur lequel s'appuyait la prospérité religieuse du pays. Mais à la suite des progrès réalisés aux xiii^ et xiv** siècles, des causes de nature diverse remirent les paroisses dans un état de malaise auquel le concile de Trente chercha à les arracher.

Tout d'abord, le système adopté pour le gouvernement des paroisses donnait lieu à de graves abus dont souffraient à la fois les pasteurs et leur troupeau. Une des principales ressources de la paroisse avait été originairement la dîme. On distinguait les grosses dîmes, prélevées sur le blé, le vin et le gros bétail, et les menues dîmes, portant sur le menu bétail, la laine, le lin, les fruits, les légumes. Les moines étaient restés les patrons d'un grand nombre de paroisses fondées par eux; de plus, la plupart des paroisses autrefois possédées par des seigneurs laïques leur avaient été confiées. Comme les règles de l'Église ne leur permettaient pas de garder personnellement le service des paroisses, ils y plaçaient des prêtres séculiers qu'on appelait desservants. A titre de gros décimateurs, ils s'attribuaient le revenu

de la paroisse et ne laissaient au desservant qu'une pension alimentaire souvent insuffisante. Le quatrième concile de Latran (can. 32) avait exigé qu'on assurât à ces desservants congruentem portionem, une part convenable, d'où le nom de « portion congrue » attribué à la pension alimentaire, et celui de « congruistes » donné à ceux qui la recevaient. De plus, à titre de curés primitifs, les titulaires des bénéfices prétendaient affirmer leur droit en officiant aux principales fêtes et en traitant le desservant comme un chapelain amovible à leur gré.

Le curé primitif ou décimateur avait une triple obligation : entretenir le chœur de l'église, fournir les vases sacrés et les ornements nécessaires au culte et payer la portion congrue. Lui-même était en contestation continuelle avec les tenanciers et les paysans tenus à la dîme. Ceux-ci mettaient toute leur habileté et souvent toute leur mauvaise foi en jeu pour payer le moins possible. En conséquence, le décimateur se montrait récalcitrant quand il lui fallait acquitter ses charges, et le congruiste subissait le contre-coup des mécontentements succes^fs des décimateurs et des dîmes ^

L'intervention des ordres mendiants dans la pré-

1. H en était ainsi même quand le curé primitif était une personne ou UQ corps ecclésiastique. L'ablx* B. Poclhès en fournit un exemple dans son livre intitulé : Monographie historique ou l'ancien Raulhar depuis ses origines jusqu'à la grande Révolution, Auvillac, V.H)3. t. I. I.e titulaire de la cure de Ilaulhac était d'abord le prévôt du cliapitre cathédral de Saint-Flour, puis, à partir du xvn« siècle, le cliapitre lui-même; mais révè(|ue était le collateur. Il est probable que le Nicomte de Cariât, fondateur de l'église, avait anciennement cédé son droit de patron à l'évèque, et que celui-ci avait assigné les revenus de Raulhac au prévôt dont la prébende était insuflisante. Or le cliapitre de Saint-Flour se montrait ordinairement Ires • dur à la détente » quand le pauvre congruiste réclamait.

dication populaire et dans le soin des âmes ne fut pas de nature à améliorer la situation du clergé séculier, au moins dans bien des paroisses. Les religieux mendiants accusaient les curés d'incapacité, et, forts des approbations que leur avaient accordées Boniface VIII et Clément V, ils attiraient à eux les fidèles et parfois se donnaient le tort de se substituer aux curés dans l'exercice du saint ministère. Les curés se plaignaient à bon droit qu'on détournât d'eux leurs paroissiens. Sans doute, la formation intellectuelle des prêtres séculiers n'égalait pas en général celle des religieux. Les séminaires n'existaient pas encore pour préparer les jeunes clercs au sacerdoce. Mais, malgré les services éminents rendus par les religieux, les malheureux congruistes, qui pratiquaient la pauvreté sans en avoir fait le vœu, étaient fort excusables de réclamer, quand ils constataient que leurs fidèles et leurs revenus se détournaient de la paroisse. Il y eut naturellement des exagérations de part et d'autre ; il surgit des conflits regrettables, que les papes s'efforcèrent de calmer. La situation n'en restait pas moins assez tendue. L'Université de Paris s'en mêla sans aboutir à une solution satisfaisante. A tort ou à raison, le clergé séculier continua à se plaindre. En 1516 seulement, le cinquième concile de Latran (xi® sess.) affirma les droits des curés sur fadministration des sacrements de mariage et d'extrême-onction, et l'obligation pour les moines de se soumettre, en des cas déterminés, à l'autorité des évêques.

Les bénéfices ecclésiastiques étaient, depuis le xiv^ siècle, l'objet de mesures prises par la cour pontificale pour subvenir d'abord à ses propres besoins.

puis à des dépenses somptuaires. En se fixant à Avignon, de 1305 à 1378, la papauté vit diminuer considérablement les revenus fournis par les Etats de lÉglise. Pour y suppléer, elle frappa de redevances spéciales les bénéfices de la chrétienté. Déjà, en 1154, Adrien IV, le premier, avait recommandé aux évoques et aux chapitres certains clercs dignes de recevoir des prébendes en récompense de services rendus à rÉglise. Avec le temps, la recommandation pontificale devint un ordre. Elle visait les églises vacantes ou à vaquer. Les souverains Pontifes se firent ainsi attribuer la collation de certains bénélices qu'on désigna sous le nom de réser^>es. Quand le titulaire vivait encore, mais qu'on prévoyait sa fin, ils accordaient par une bulle Vexpectatwe de son bénéfice, cest-à-dire le droit d'en jouir après lui. La provision était la bulle qui conférait un bénéfice, sans avoir égard au droit des patrons. Par la commende, on attribuait à titre provisoire un second bénéfice à celui qui était déjà titulaire d'un premier ^ Parla résignation, un bénéficier se démettait en faveur d'un autre à qui il voulait assurer sa succession, et par la confidence, quelqu'un pouvait jouir des revenus d'un bénéfice dont un autre n'avait que le titre, ce qui facilitait et dissimulait le cumul -.

Ces promesses, ces collations et ces tolérances constituaient une source de revenus pour la cour de Rome. De temps en temps, celle-ci levait aussi des décimes sur les églises. Le premier pape d'Avignon,

1. Le provisoire arrivait souvent. i)ar privilège, à devenir une jouissance à vie. P. Sarpi, Hisloii-e du concile de Trente, Amsterdam, 1586, p. 233.

± Voir l'abbé Sicai;d, La nomination aux bénéfices ecclésiastiques avant 1780, Paris, 18%.

Clément V, introduisit l'usage de verser au trésor pontifical les revenus des bénéfices vacants. Plus tard, on exigea des nouveaux titulaires les annates, soit une année de revenu pour les évêchés et les abbayes, et une demi-année pour les autres bénéfices. En France, toutes les classes sociales, les gouvernants, le clergé et le peuple furent unanimes à réclamer contre les prétentions pontificales. Une assemblée du clergé, présidée par le roi Charles VU, se tint dans la Sainte-Chapelle de Bourges, en 1438, et, en s'inspirant des décrets du concile de Baie, rédigea la Pragmatique Sanction. Par cet acte, on supprimait les annates qu'on remplaça par une contribution d'un cinquantième, et on abolissait les réserves pour laisser le choix des titulaires de bénéfices aux chapitres et aux anciens patrons. Le roi, qui avait des droits de patronage très nombreux, et la noblesse, qui en possédait aussi beaucoup, applaudirent à ces mesures, qui leur permettaient d'avantager ceux qui leur étaient dévoués. Les Universités avaient vivement poussé à cette déclaration qui écartait les clercs étrangers de la jouissance des bénéfices du royaume.

Les paroisses avaient souffert des charges qui, finalement, pesaient en grande partie sur elles. Le grand schisme, qui venait de désoler l'Eglise pendant quarante ans, avait d'ailleurs contribué à affaiblir le respect pour l'autorité souveraine, en même temps qu'il multipliait les sacrifices d'argent réclamés des fidèles, puisqu'il y avait deux cours pontificales à entretenir. Or ces malheurs de lEglise coïncidaient avec ceux de la France. Les Anglais occupaient la majeure partie du territoire. Partout, ils pillaient, incendiaient, ravageaient, détruisaient,

comme le fait un vainqueur insolent qui a besoin de subsister sur le sol conquis ^ De son côté, le roi de France était forcé de grever d'impôts la population qui lui restait fidèle, afin de subvenir aux frais de la guerre. La détresse régnait partout ; il y avait vraiment « grand pitié au royaume de France ». Dans toutes les paroisses, c'était la pénurie, la désolation, le découragement, et, comme conséquence, un affaiblissement notable de la vie relio'ieuse.

Cet affaiblissement ne se constatait pas seulement dans le peuple chrétien. Déjà les plus riches prébendes se donnaient aux cadets de familles nobles, qui entraient dans l'Eglise sans vocation et y vivaient souvent sans retenue. Le clergé inférieur, presque tenu en servage, n'avait pas assez de ressort pour réagir contre le mauvais exemple venu d'en haut. L'opinion se répandait que le concubinage n'était pas une faute grave - ; on proposa même, au concile de Bâle, l'abolition du célibat. Le peuple ressentait ce qu'il y avait de lamentable dans cette décadence des idées et des mœurs. On murmurait sourdement, on appelait la réforme.

La réforme vint, mais tout d'abord fort différente de celle qu'on attendait. L'apparition du protestantisme en France fut l'occasion de luttes sanglantes, à la fois désastreuses pour le pays, pour la religion et pour les paroisses. Ces dernières eurent terriblement à souffrir ; car, partout où les Huguenots se trouvaient les plus forts, leur haine s'en prenait avec

1. Sur les ravages des Armagnacs, des Bourguignons et des Anglais, de 1413 à l-'»53, voir Imbaut de la Tour, Les origines de la Reforme^ dans le Correspondant, 10 août 1003, p. 513, 511.

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