CHAPITRE YIII
Voici comment Napoléon, à Sainte-Hélène, entendait le rôle d'un curé de France : « Je voulais, dit-il, donner aux curés une grande importance; je voulais les rendre utiles au développement de l'intelligence sociale. Plus ils sont éclairés et instruits, moins ils cherchent à abuser de leur ministère. A leur cours de théologie, j'aurais joint des cours élémentaires d'agriculture, des arts utiles et d'une application journalière, de la médecine et du droit. Ils eussent été alors vraiment une providence pour leurs ouailles; et, comme je les eusse rendus vraiment indépendants sous le rapport de la fortune et leur eusse composé un très bel état, ils auraient joui d'une grande considération ; ils n'auraient pas eu le pouvoir de la vieille seigneurie féodale, mais ils en auraient eu, sans danger, toute l'influence. Un curé eût été le juge de paix naturel, le vrai chef moral qui eût dirigé la vie de ses paroissiens. Si l'on joint à l'instruction acquise ainsi au séminaire les épreuves et le noviciat, qui garantissent en quelque sorte la vocation et supposent de belles dispositions de cœur et d'esprit, on est porté à prononcer qu'une telle composition de
pasteurs, au milieu des peuples, eût du amener une révolution morale tout à l'avantage de la civilisation ^ . ')
Cet idéal ne fut pas souvent réalisé sur le sol de France, du moins d'une manière complète et durable, au cours du xix^ siècle. Mille causes intervinrent pour y faire obstacle, particulièrement la défiance ou la malveillance des pouvoirs publics, et surtout le déchaînement progressif des passions antireligieuses. Toutefois, dans les provinces les plus chrétiennes, beaucoup de paroisses rurales gardèrent longtemps, quelques-unes gardent encore un caractère tout familial qui permet à la religion d"y exercer à Taise son bienfaisant empire. Dans ses Entretiens de village, en 1846, de Cormenin a tracé de VEglise de alliage une peinture pénétrante de charme et de vérité.
« L'existence des villageois, écrit-il, se groupe autour du clocher : là sont les vases du baptême, le cimetière des morts, la chapelle des mariés, les bancs du catéchisme; au pied du clocher, non loin du moins, sont assises l'école et la mairie, que le clocher domine, comme pour annoncer que la religion s'élève au-dessus des intérêts temporels; chaque matin, chaque soir, les cloches sanctihées de l'église ébranlent l'air et vont porter avec leurs tintements, dans les hameaux lointains, le nom et le souvenir de Dieu...
« L'église est d'ordinaire le plus ancien édifice du village. Pour les campagnards dont la chronologie ne remonte jamais très haut, l'église se perd dans la nuit des temps, et, se confondant avec la vague mé-
\. Commentaires de Napoléon /«% t. V, p. 4(H».
moire de leurs ancêtres, elle n'en est pour eux que plus sainte et plus vénérable. Ce qui augmente leur respect, c'est qu'ils ont vu passer sous leurs yeux bien des nouveautés, des formes, des essais, des systèmes, des administrations, des républiques, des consulats, des royautés, des empires... Mais ils n'ont jamais vu que le même prêtre monter toujours au même autel, chanter les mêmes chants dans les livres consacrés, réciter le même Evangile sur les marches du sanctuaire, et depuis tant de siècles, il n'y a pas eu une virgule de changée dans la formule du Credo ^ du Pater, ni de \Ave.
« Là où est l'église, là est le village : on dirait que, comme une mère, elle rassemble autour d'elle tous ses enfants ; elle est le point central où toute leur vie aboutit; elle est le lien de la commune... On demande où est la mairie, où est l'école? On ne demande pas où est l'église, on la voit... Mais l'église n'est pas seulement l'expression de la commune, le siège et le centre de son existence, son cœur et sa tête, et le rendez-vous religieux, elle est encore le meilleur véhicule de la civilisation... C'est au sortir de l'église et sur la place publique que tous les habitants s'assemblent et se groupent, se mêlent, se retrouvent, concluent leurs marchés, font leurs échanges, se proposent des alliances de familles... C'est avant ou après la messe qu'on est sûr de rencontrer les officiers municipaux... C'est sur le banc de pierre du clocher que le maire monte après la messe pour lire les publications de l'autorité, les permissions de moissons et de vendanges, les listes de prestations en nature et les convocations de toutes espèces; c'est sous l'auvent du porche qu'il affiche
les listes électorales, les annonces de biens à vendre, les affermages de prés et marais communaux. »
Mais ce n'est encore là que l'extérieur de la vie paroissiale. A ce corps il faut une âme. Elle ne lui fait pas défaut. « Je ne crois pas me tromper, ajoute de Cormenin, en disant que tout le gouvernement moral des villages est quasi concentré dans le curé; car le maître d'école, qui n'est pas assez salarié d'ailleurs, ne fait que de l'instruction et n'impose pas aux villageois par son caractère, par ses habitudes et par son rang; le maire et l'adjoint sont, d'ordinaire, absorbés par leurs travaux champêtres, et ne rédigent que de loin en loin quelques actes civils... Le curé seul est professeur de morale ; il tient ses ouailles dans ses mains avec une sainte liberté, avec une incroyable plénitude. Il ne les quitte pas un instant depuis le berceau jusqu'à la tombe, à la messe, en chaire, au confessionnal, au lit de mort, aux relevailles, au mariage; il est le maître, le directeur, le possesseur de leurs secrets, de leurs joies, de leurs chagrins, de leurs incrédulités, de leurs soupirs, de leurs terreurs. Le dogme, la pénitence, l'absolution, la conduite, les bons et les mauvais désirs, les penchants, les inimitiés, les vengeances, les chutes et les repentirs, il voit tout, il entend tout, il sait tout ; il effraye les consciences et il les rassure, il frappe et il console.
« Il n'y a pour lui ni de chaumière trop petite, ni d'hommes trop pauvres, ni de plaies trop infectes, ni de maladie trop contagieuse, ni de distance trop éloignée, ni de température trop froide ou trop chaude, ni d'heure indue, ni de logis fermé, ni de cœur qui ne s'ouvre, ni de sexe, dâge ou d'état avec
lesquels, à chaque instant, il ne puisse communiquer, il ne communique. Né presque toujours dans la crèche du peuple, nourri, élevé comme lui, avec lui, il connaît mieux, beaucoup mieux que les grands du monde, les besoins du peuple, ses intérêts, ses faiblesses, ses penchants, ses mœurs, ses préjugés, ses défauts, ses qualités, ses vices, ses vertus. Il sait mieux les remèdes qui lui conviennent, les paroles qu'il faut lui dire, les côtés sensibles par où il faut le prendre...
« Y a-t-il quelque discord entre les pères et les enfants, entre frères, entre époux, entre voisins, ce n'est pas au juge de paix qu'on s'adresse, c'est au curé. Aucune œuvre charitable ne peut se fonder dans le village, eùt-on les mains pleines d'or, sans que le curé ne soit consulté, sans qu'il n"y participe, sans qu'il ne la surveille, sans qu'il ne lui imprime un caractère de simplicité, de désintéressement et de durée. Si le firmament est d'eau ou de feu, il monte à la chaire, il invoque Dieu en commun pour l'éloignement du fléau et pour la prospérité des biens de la terre. Il prie en commun pour tous les trépassés; il ouvre en commun, à tous les fidèles rassemblés sous le toit de Dieu, les rosées du ciel, les trésors de la grâce et les espérances infinies de l'immortalité.
« S'il prêche au peuple le respect qu'il doit aux puissances établies, il prêche aux puissances établies le respect qu'elles doivent à la justice; s'il recommande au pauvre la résignation dans le malheur, il recommande au riche la charité dans la fortune ; s'il ne veut pas qu'on rompe violemment la différence des rangs, il rétablit l'égalité des conditions dans
le ciel devant l'égalité des œuvres, et il est bien plus le consolateur spirituel des misérables et des infirmes, qu'il n'est le prêtre des heureux et des puissants.
« On pourrait à toute force, dans un village, se passer de maire et d'instituteur. Mais de curé, comment? »
Ce tableau n'a pas trop vieilli. Dans bien des paroisses encore, il représente une situation qui nest pas chimérique. L'entente cordiale y règne entre toutes les autorités ; la déférence mutuelle préside aux rapports des unes et des autres. Le prêtre y demeure l'agent le mieux écouté et le plus efficace de la moralité publique. Quelle puissance, en effet, dans cette loi du devoir pascal qui oblige tout chrétien, au moins une fois Tan, à régler ses comptes avec Dieu, à réparer ses torts vis-à-vis du prochain, à redresser les écarts de sa conduite, en un mot à remettre sa vie présente sur la voie qui conduit à l'éternité heureuse ! Nul doute qu'à cette énergique influence soit dû ce vieux fonds de franche honnêteté qui distingue nos populations françaises, quand l'irréligion et l'odieuse politique ne les ont pas entamées.
Père de ses paroissiens, le curé de campagne a compris de plus en plus que, pour les attirer et les fixer dans le devoir, il ne faut pas laisser aux ennemis de la religion, comme un monopole intangible, le soin des intérêts temporels qui tiennent tant de place dans la pensée de l'homme des champs. Ici et là, on a établi des œuvres en faveur de la jeunesse, des patronages, des confréries, des cercles, des sociétés de secours mutuels, des coopératives, des
caisses rurales, des caisses de dépôt et de prêt, des mutualités, des œuvres et des syndicats agricoles, et toutes sortes d'institutions analogues, aussi diverses que les lieux et les circonstances, mais permettant au curé de la paroisse de rendre service à ceux qui lui sont confiés, de garder le contact avec eux, de les attirer plus aisément à l'église et ainsi, ce qui est le but suprême, de faire profiter leur âme de l'utilité procurée à leur corps ^ .
Pour des raisons de nature très variée, l'emploi de ces moyens n'est ni pratiqué ni praticable dans beaucoup de paroisses rurales. Celles qui s'en servent s'ensont mêmelongtemps passées. Dans un bon nombre, l'esprit familial et paroissial s'est conservé assez vivace pour que les pratiques exclusivement religieuses suffisent à maintenir la population dans le bien. Là, il n'y a pas à souhaiter qu'un départ absolu soit établi entre l'influence du curé et celle des autorités civiles. Sans doute, le premier n'a pas à régler les affaires qui intéressent la commune, pas plus que le maire n'a à légiférer dans les questions d'ordre religieux. Mais, quand règne l'entente, l'un et l'autre sont qualifiés pour travailler en commun au bien général. En réalité, l'homme n'est pas divisible ; il est en même temps citoyen et paroissien;
1. Un exemple : en 1858, à Torleron, paroisse de 2.-200 habilants, au diocèse de Bourges, le curé, M. Tamisier, fonda une caisse de dotation en laveur des jeunes fllles. Celles-ci prélèvent -20 francs par an sur leur salaire et reçoivent une prime annuelle de 30 francs. Au moment du mariage, elles possèdent ainsi une dot de 3 à GOO francs. De son côté, le jeune ouvrier qui ambitionne la main de l'une de ces jeunes filles est obligé d'avoir aussi quelques avances; d où la nécessité pour lui d'une vie rangée et économe. Le bien moral de la paroisse gagne beaucoup à cette institution. —Congrès sacerdotal de Bourges, Paris, 1901, p. 210. Voir Prêtres de France à la ville et aux chamijs, publication de l'Action populaire^ Paris, 1905.
ses intérêts moraux sont intimement liés à ses intérêts matériels, et c'est tout profit pour lui quand, au lieu de se jalouser et de se contrecarrer mutuellement, toutes les autorités locales associent fraternellement leurs efforts pour travailler à la prospérité d'une agglomération qui est à la fois paroisse et commune '.
Malheureusement, surtout dans le dernier quart du xix^" siècle, le cri de haine qui dénonçait le cléricalisme, c'est-à-dire le catholicisme comme l'ennemi, a eu son écho dans bien des villages. La mairie, puis l'école et surtout les officines subalternes dans lesquelles l'alcoolisme vient en aide à la politique sectaire, sont devenues autant de foyers d'opposition, sourde ou déclarée, contre lEglise. Le pauvre curé a été en butte à toutes les avanies, son crédit diminué, son action battue en brèche, dans la mesure où le paysan, qui a la superstition instinctive de tout ce qui représente l'autorité civile, a cru y voir son intérêt. La religion y a perdu incontestablement. Les statistiques judiciaires démontrent que la moralité publique est loin d'y avoir gagné "-. Quant au profit que le pays en a tiré pour son bon renom, pour sa prospérité matérielle et morale, pour sa sécurité, pour le progrès des grandes idées qui naguère encore lui étaient chères, l'histoire d'aujourd'hui
1. Des usages antérieurs à la Révolution persévèrent encore dans un certain nomhre de i)aroisses rurales, les fêtes patronales ou pardons, l'ollrande du pain bénit à tour de rùle por chaque famille, diverses pratiques en faveur des défunts. Dans (jnelqucs paroisses du ceutro, on a|)porte encore ;i l'église, coimne ollrandc voJontaw-e, les prémices de a moisson, de la vendange, de la laine, etc.
•2. J,c fait était déjà constant en IS'.k;. comme le démontre le livre de J. BoNzoN, Le crime et Vécole, écrit avec impariialiié. Depuis lors, de grands progrés ont été réalisés dans le mauvais sens.
établit déjà un bilan désastreux que Ihistoire de demain jugera plus sévèrement encore. Il n'est que trop manifeste, en une nation catholique comme la nôtre par vocation et par tradition, que quand l'esprit du mal veut frapper la religion, c'est la France elle-même qui reçoit les coups et en souffre plus que lÉglise.
Les paroisses moyennes, dans les cantons importants et dans les petites villes, ont une vie un peu plus compliquée que les paroisses rurales. Le curé n'y est plus seul ; un ou plusieurs prêtres le secondent dans son ministère. Les fidèles plus nombreux réclament des soins plus multipliés. A côté du service paroissial, les catéchismes réunissent un plus grand nombre d'enfants et le travail est divisé entre plusieurs prêtres. xVprès leur première communion, les enfants sont à peu près partout recueillis dans des patronages qui préservent leur vertu encore fragile et favorisent leur persévérance dans le bien, au moyen d'attraits de toutes sortes, exercices physiques, promenades, séances récréatives et dramatiques, musique vocale et instrumentale, caisses d'épargne et de prévoyance et le reste, suivant les inspirations du zèle et l'appel des circonstances. Ces moyens extérieurs ne sont d'ailleurs que secondaires. Le principal est de gagner la confiance des enfants et des jeunes gens, de leur imprimer de solides convictions religieuses, de les former aux habitudes chrétiennes, avec intelligence et discrétion, en un mot de les préparer à devenir des hommes en restant des chrétiens. Les jeunes filles sont groupées en confréries et défendues, aussi efficacement qu'il est possible, contre les séductions qui les entourent.
Les pauvres sont secourus par le clergé et ses intermédiaires dévoués. Dans presque toutes les paroisses de cette catégorie existe une conférence de Saint- Vincent de Paul qui, de son côté, les visite et les assiste. Les malades ne peuvent guère échapper à la sollicitude pastorale, dans ces milieux où le curé connaît encore toutes les brebis de son troupeau. Dans un certain nombre de diocèses, ces paroisses ont une vie intense. L'instruction chrétienne y est sérieuse, la piété y fleurit, et la famille paroissiale, pour être plus étendue que dans le village, n'en est pas moins unie par un lien religieux très puissant. Mais cette médaille a aussi son revers. Il est pratiquement impossible qu'une paroisse moyenne ne compte que des chrétiens fidèles. Une minorité plus ou moins forte, parfois la majorité des habitants, cèdent aux influences antireligieuses. Là, dans un monde moins illettré mais plus infatué de lui-même qu'au village, les réunions de politique ou de plaisir, le respect humain et l'entraînement accomplissent leur œuvre néfaste. Les mauvais journaux surtout ont décrié la religion, représenté la foi et la pratique chrétiennes comme un indice de mentalité inférieure, propagé presque impunément les pires calomnies, corrompu la jeunesse par des romans immoraux et des récits scandaleux et persuadé à une multitude de naïfs ou d'intéressés que le catholicisme est incompatible avec les idées modernes. Cette propagande corruptrice et mensongère s'est exercée avec d'autant plus de succès que les catholiques n'ont pas su créer, soutenir et répandre assez de bons journaux pour tenir tête aux mauvais. Dans certaines petites villes, l'impiété ou l'indifférence ont saisi presque
toute la population virile. Une partie seulement des femmes et des enfants vont à l'église. Le vieux paganisme reprend le dessus peu à peu; du petit citadin sceptique et jouisseur ou du paysan qui ne connaît d'autre dieu que sa terre, on ne saurait dire lequel vaut le mieux. Des hommes qui veulent arriver en sacrifiant tout à la politique, souvent des médecins sans foi en quête d'un mandat électif, ont exercé une grande influence démoralisatrice dans ces paroisses et, de ce chef, ont encouru devant Dieu et devant le pays une lourde responsabilité.
Ce n'est pas à dire que les pasteurs soient toujours à la hauteur de leur mission, que tous se rendent compte des besoins de leur temps, tiennent tête à l'ennemi avec prudence et courage, possèdent même la haute valeur intellectuelle et morale qui conviendrait à leur ministère. Non. Dieu a confié la garde de son œuvre à des hommes, et à ces hommes il a laissé leurs faiblesses natives, tout en leur fournissant les moyens de les surmonter. Mais, en bonne justice, on ne peut attribuer au clergé seul l'état malheureux de certaines paroisses. Si parfois le troupeau a souffert par suite de l'incurie du berger, les loups lui ont été bien autrement funestes.
Les paroisses des grandes villes sont ordinairement importantes par le nombre de leurs habitants et par la multiplicité des œuvres qui s'y développent. La population de certaines d'entre elles est considérable, parfois même jinormale, par suite des agglomérations ouvrières que l'industrie a fixées dans les faubourgs. Voici, pour les vingt-cinq principales villes de France, l'état moyen de la population paroissiale :
Paris