CHAPITRE X
L'histoire montre qu'en France la paroisse a été, dans le cours des siècles, une proie sur laquelle se sont acharnées successivement toutes les cupidités et toutes les ambitions. Pendant longtemps, des protecteurs intéressés ont détourné à leur profit la plus grande partie des ressources qu'elle tenait de la générosité de ses enfants. Puis, quand les révolutions l'eurent à peu près totalement dépouillée, les pouvoirs publics, jaloux de son influence morale, la mirent en tutelle, l'enserrèrent dans une législation étroite pour arrêter son essor ou cherchèrent à mettre sa puissante vitalité au service de leurs intérêts politiques. Les mêmes passions humaines ont produit les mômes effets en Allemagne, en Angleterre, en Suisse, en Italie et dans beaucoup d'autres pays étrangers. En plusieurs, la justice a fini par reprendre le dessus; la paroisse a reconquis son indépendance à l'abri du droit commun. Ailleurs, la paroisse est encore plus ou moins entravée dans l'exercice de ses droits naturels. Il est même telles régions dans lesquelles elle serait absolument asservie, comme
une paroisse russe l'est à Tautorité impériale, si les gouvernements ne craignaient que la révolte des consciences ne finît par ébranler leur propre solidité.
A l'heure actuelle, en France, la passion sectaire qui inspire les gouvernants leur impose pour programme la destruction du catholicisme dans notre pays. La paroisse est l'unité tactique de l'Eglise; c'est donc la paroisse dont il leur faut ruiner Toeuvre et même supprimer Texistence. On ne le proclame pas tout haut, de peur de heurter trop violemment Topinion avec laquelle on est obligé de compter; mais le but à atteindre est nettement indiqué par les plus impudents et les plus écoutés du parti, et c'est en parlant de libération des esprits, de liberté des consciences, de respect des droits et de répression des abus, que Ton monte à l'assaut du catholicisme et de l'Église.
Ces projets ne sont pas pour effrayer plus que de raison ceux qui savent quelque chose de l'histoire de l'Eglise, et encore moins les esprits réfléchis qui se rendent compte de l'invincible puissance, naturelle et surnaturelle, que recèle la religion catholique. Mais il ne serait ni raisonnable ni chrétien d'espérer que Dieu viendra en aide à l'inertie. L'Église, sur la terre, est essentiellement militante. La lutte pour la vie s'impose au chrétien, et, à tout prendre, mieux vaut pour lui combattre et souffrir que jouir indolemment d'une tranquillité toujours périlleuse.
D'autre part, c'est moins la cause du catholicisme que celle de la France qui est en jeu. Le catholicisme, en perdant la France, perdrait une nation qui
lui a rendu d'éminents services ; mais il trouverait ailleurs des compensations. En se laissant dépouiller de sa religion, la France perdrait sa raison d'être historique, le meilleur de sa force et de sa grandeur, le gage le plus sûr de son avenir. Si le divorce total et définitif s'accomplissait entre la France et l'Eglise, les chances seraient loin d'être égales entre deux sociétés devenues subitement incompatibles, après quatorze siècles de vie commune et de mutuelle assistance. Peut-être en serait-il de ce divorce comme de celui que la mort impose à 1 âme et au corps : celui-ci tombe en dissolution et celle-là continue sa vie immortelle. Aussi est-il du devoir de tout Français catholique de faire tout au monde pour épargner à son pays les risques d'une si folle tentative et, en tous cas, pour atténuer de son mieux des coups que l'on destine à l'Église et qui retombent presque tous sur la France .
Le divorce entre l'Église et la France étant devenu officiel et légal, il est à préumer qu'une notable partie de la nation, peut-être la majorité réelle, ne le ratifiera pas et demeurera fidèle à sa religion, en dépit de l'apostasie des gouvernants et de leur clientèle volontaire ou forcée. Le nouvel état de choses entraînera pour les catholiques et pour leurs paroisses des conséquences diverses, les unes défavorables, les autres avantageuses, au moins en apparence, modifiées d'ailleurs en mieux ou en pire par les circonstances de personnes, de temps ou de lieux. Quelles sont les principales de ces conséquences à prévoir, et quels moyens restent aux catholiques de conserver, de faire vivre et même prospérer leurs paroisses?
La première conséquence défavorable sera le retrait du caractère officiel à la religion et à ses ministres. La séparation de l'Église et de l'État replacera le curé de la paroisse au rang de simple citoyen, auquel le gouvernement ne reconnaît aucun titre et dont la fonction n'intéresse en rien la chose publique. Le Français, en dépit de ses allures frondeuses et révolutionnaires, ne peut pas et ne veut pas se passer d'une autorité qui le régente d'une main ferme. Quand il renverse un souverain, c'est pour se donner des centaines de tyranneaux auxquels il se plaît à obéir servilement. Le paysan surtout porte jusqu'à la superstition le respect de l'autorité gouvernementale et jusqu'à la servilité l'obéissance à ses ordres. 11 a pris de longue date la funeste habitude de tout attendre du pouvoir central, lois, secours, direction. En fait, il ne peut guère remuer sans se heurter à une décision quelconque du gouvernement ou de ses représentants.
Or, désormais, le curé de sa paroisse ne sera plus à ses yeux un fonctionnaire ; il cessera de compter parmi les rouages de la grande machine gouvernementale. Le paysan, pour entrer dans les vues de l'État, qui manifestement méprise et malmène le clergé, se tiendra à l'écart de son curé comme d'un être au moins inutile, s'éloignera d'une religion que répudient officiellement présidents, ministres et préfets, et même, à l'occasion, témoignera aux représentants de cette religion le peu d'estime et de sympathie dont il les juge dignes. L'ouvrier, l'homme du peuple en général, le fonctionnaire public, à quelque degré de la hiérarchie qu'il appartienne, se comporteront de même. Ils le feront d'autant plus volon-
tiers quïls croiront pour autant se libérer du joug d'une morale qui les gêne, alors même qu'ils n'en remplissent pas les devoirs. Et c'est ainsi que, séparée de rÉtat, l'Église perdra la considération et la confiance d'un grand nombre.
Que la chose arrive dans beaucoup de paroisses rurales, surtout dans les provinces où la foi manque de profondeur et où la politique sectaire a déjà multiplié ses ravages, on ne saurait le contester. Mais à ce mal, il y a un correctif. Le fonctionnarisme se discrédite de plus en plus en France par ses excès de pouvoir, son arbitraire, ses injustices, ses hypocrisies, ses brutalités. Le jour viendra où le prêtre sera heureux que personne ne puisse plus le prendre pour un fonctionnaire.
« Les profonds politiques du radicalisme antireligieux s'imaginent avoir plus facilement raison du catholicisme en lui enlevant tout caractère officiel, dont ils se persuadent que les prêtres tiennent ce qui leur reste de prestige aux yeux de la foule... Mais ils ne prennent pas garde à un changement des esprits qui est en train de se produire et qu'il ne faut pas confondre avec l'humeur frondeuse, laquelle est traditionnelle chez nous à l'endroit des hommes qui nous gouvernent de trop court. Il ne s'agit plus seulement de railler en sourdine le fonctionnaire devant lequel on s'incline, mais de ne l'estimer qu'en fonction de sa valeur d'homme... Depuis longtemps déjà, c'est la valeur personnelle et, en quelque sorte, humaine du prêtre qui fait l'efficacité de son ministère ^ ; mais on aura davantage l'occa-
1. Mise à part, bien entendu, refficacité parliculière que ce minis-
sion de s'en apercevoir quand tous les prestiges officiels auront subi dans Topinion Téclipse qu'ils méritent, et ceux qui ont mission de recruter le clergé seront forcés, par la nature des choses, de n'y admettre que des sujets ayant, par l'esprit, par l'instruction, par la vertu et par le caractère, une valeur indépendante de la fonction, et dont la fonction devra tirer au moins une partie de son empire sur les âmes ^ . »
La seconde conséquence défavorable de la séparation viendra de la suppression du budget des cultes. Les hommes honnêtes et indépendants savent à quoi s'en tenir sur cette question ; les procédés qu'emploient pour s'enrichir eux-mêmes la plupart de ceux qui imposent la suppression de ce budget suffiraient déjà pour inspirer la défiance. On a tout dit pour montrer que cette suppression constitue un acte de haute improbité nationale et une faillite à l'engagement de justice contracté par la Constituante. Après avoir soustrait violemment le capital au légitime propriétaire, on lui ôte maintenant l'intérêt. Il est notoire, d'autre part, que le service rendu par le clergé est voulu par une grande partie de la nation ; il y a peu de services généraux qui soient utilisés par un plus grand nombre de citoyens que le service des cultes. La justice et le respect des droits du grand nombre exigeraient donc que ce service fût équitablement rémunéré aussi bien que les autres. On sait, il est vrai, que le clergé, même
tère tire de la transmission de la grâce par les sacrements. Il faut ajouter aussi que cette estime du prêtre pour sa valeur personnelle plutiHque pour sa fonction, sera très lente à se produire hors des. milieux plus intelligents.
1. Hemmer, Politique religieuse et séparation^ Paris, 1905. p. 19.
réduit à la misère et spolié de tous ses droits, s'efforcera de continuer son ministère, comme il l'a fait pendant la période révolutionnaire, alors que, privés de leurtraitement,rinstituteuretle facteur rural, le professeur et l'agent voyer, le cantonnier et le juge cesseraient leurs fonctions. Mais n'y a-t-il pas une indélicatesse de plus à abuser des principes sacrés qui commandent au prêtre le dévouement au delà des limites naturelles, pour le dépouiller, en se donnant l'assurance qu'après tout, le peuple ne sera pas totalement privé des secours spirituels qu'il désire ?
Sans doute, « il vaut mieux, pour une église vivante, savoir se résigner même à une spoliation, si elle doit acheter le pain qu'on lui jette dédaigneusement au prix de sa dignité et de sa dépendance. Le budget des cultes ne permet pas à l'Eglise de vivre sans le secours des fidèles, il soumet le clergé à un régime de pauvreté qui est souvent un obstacle à sa vie intellectuelle ; il le met surtout dans la main de l'État, qui prononce à sa guise des suspensions de traitements sans la garantie des formes ordinaires de la justice, qui inflige arbitrairement au clergé des amendes comme il ferait à des esclaves ». Mais, d'un autre côté, « il n'y a pas d'illusion à se faire sur l'absence de toute compensation à la suppression du budget des cultes, ni sur le caractère pénible, douloureux même, de la phase qui suivra la dénonciation du Concordat. Ce seront les moyens d'existence qui feront défaut à une foule de prêtres, jusqu'à ce que les fidèles aient pris l'habitude de considérer comme un devoir qui leur incombe, d'entretenir le culte et les ministres du culte. La chose demandera
du temps, parce que les habitudes sociales se prennent et se modifient lentement ^ ».
Dans les villes, la plupart des prêtres pourront à grand'peine se tirer d'affaire. Dans beaucoup de campagnes, les populations sont trop pauvres ou trop indifférentes pour subvenir à l'entretien de leur curé. Que deviendra celui-ci, s'il a déjà un certain âge et des habitudes de vie difficiles à modifier, avec l'incapacité de s'adapter aux conditions nouvelles dans lesquelles devra s'exercer le ministère sacerdotal? Il est vrai que de modestes allocations sont promises à ceux qui ont un certain temps d'exercice. Mais qu'attendre en réalité de la justice ou même de la pitié d'un gouvernement qui a jeté à la rue, voué à la misère, avec une barbarie si peu française, les religieux et les religieuses dont il transférait le prétendu « milliard » dans ses coffres, ou ailleurs - ?
L'Etat se refusant à servir la rente des biens dont il s'est emparé, on pourrait compter sur la générosité des fidèles pour reconstituer à la longue le