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Hehmer, Politique religieuse et séparation, p

2. On verra se reproduire ce qui s'est passé à la suite de la Révolution. L'archevêque de Bourges, M. de Mercy, écrivait à Portai is, en novembre 1803 : « Dans beaucoup de paroisses, il n'y a aucun logement pour les desservants; dans beaucoup d'autres, les desservants meurent de faim, ne recevant rien de leurs paroissiens... Les desservants, abandonnés, abandonnent; les fidèles restent sans pasteur, au grand détriment des mœurs. J'ai beau prêcher la patience. C'est le cas du proverbe : Ventre affamé n'a point d'oreilles. » Un ancien bénédictin, desservant dans l'Aisne, écrit de sou côté : t Le peuple veut bien sa religion, veut bien ses ministres, mais qui ne lui coûtent rien. » Le préfet de ce même département constate que « la majeure partie des desservants est dans la plus affreuse misère », et que les riches propriétaires, dans la crainte « que le rétablissement du culte ne leur soit une charge onéreuse », mettent tout leur crédit à empêcher qu'il soit donné suite au vœu des |)opulations. Cette situation a été générale et prolongée dans toute la France, comme le montre l'article de M. Sicard. Quinze années du budget des cultes à la charge des fidèles, dans le Cori'espondant. 25 juillet 1905.

domaine de l'Église et assurer à chaque paroisse le nécessaire dans des conditions moins précaires. C'est ainsi qu'on résout la question en Angleterre, aux Etats-Unis et en Australie. Mais cette solution suppose une conception et une pratique delà liberté auxquelles les esprits français n'ont pas encore réussi à se hausser. L'étroitesse, l'arbitraire et Tinstabilité de la législation en matière de liberté amèneront donc, pour les paroisses de France, une troisième conséquence défavorable de la séparation. De riches catholiques, des personnes aisées et libres de leurs biens pourraient par donation, fondation ou testament, assurer la dotation d'un bon nombre de paroisses. Le législateur, qui veut avant toutla ruine du catholicisme, s'y oppose. Si habiles et si prudents que soient les catholiques, s'ils arrivent à mettre à profit quelques-unes des lois en vigueur, on saura bien les arrêter. « Les textes de loi n'y feront rien et les catholiques peuvent se dispenser de prendre la peine de les discuter; il en sera delà loi sur la séparation comme de la loi sur les associations religieuses ; tous ceux qui ont cru à un degré quelconque à la bonne foi du gouvernement en ont été les dupes et les victimes ; si les catholiques peuvent passer à travers les mailles de la loi, on resserrera les mailles et voilà tout. Nous savons comment fonctionne la machine législative et quelles garanties peuvent présenter des lois que l'on modifie chaque jour au gré des passions de la majorité \ »

Il est donc impossible aux catholiques de se fier à aucun texte de loi, de rien fonder de stable, de comp-

i. Bal'Drillart, Quatre cents ans de concordat, p. 3i>2,

ter sur le lendemain. Depuis plus de cent ans que les Français s'imaginent avoir inventé la liberté et la tolérance, ils n'en ont presque jamais prononcé le nom chez eux sans qu'on eût à se demander quelle nouvelle entrave ils allaient apporter à la jouissance du droit naturel, surtout quand il s'agit de religion.

Ces conséquences funestes sont encore aggravées par la propagande irréligieuse dont l'État se fait ouvertement l'agent très actif. 11 n'est pas de village, pas de hameau, dans lequel l'instituteur n'apprenne à l'enfant, au moins par son silence, que la religion est chose oiseuse, quand, par de perfides propos, il ne lui insinue pas qu'elle est chose irrationnelle et nuisible et que ses représentants ne méritent ni confiance ni respect *. Les journaux les mieux vus et les plus répandus poursuivent l'œuvre de perversion dans la jeunesse et dans l'âge mûr, et c'est ainsi que se crée et s'entretient, autour du pasteur de chaque paroisse, une atmosphère de suspicion et d'antipathie qui rend sa tâche difficile, ingrate, souvent même impossible.

Ces causes de ruine ne laisseraient que peu d'espoir de survivance à la paroisse catholique si l'institution à laquelle elle appartient était d'ordre purement humain. Mais le sort de l'Église n'est pas entre les mains des hommes; ses ennemis n'ont pas la puissance d'aller contre elle au delà de certains

1. On cherclie à neutraliser cette influence par la création d'écoles libres et ctirétiennes. En Bretagne et dans quelques autres régions, de jeunes prêtres se dévouent même à prendre leurs brevets pour pouvoir tenir des écoles libres. Maislesdépenses nécessitées par ces écoles sont énormes et deviendront presque impossibles quand il faudra entretenir le clergé. Puis, combien de temps sera respectée la liberté de l'instruction primaire?

excès. « Leur surprise n'a d'égale que leur déception en voyant Tantique institution da Christ survivre à toutes les attaques insidieuses, à toutes les persécutions violentes, à toutes les révolutions humaines, à toutes les crises intérieures ^ )> La persécution ellemême compte au nombre des moyens dont Dieu se sert pour épurer, perfectionner et développer son œuvre. « Le Dieu tout-puissant, disait saint Augustin-, est en même temps souverainement bon ; aussi ne permettrait-il jamais au mal de s'introduire dans ses œuvres, s'il n'était assez puissant et assez bon pour tirer le bien du mal. »

Il y a donc, malgré tout, espoir pour les paroisses de France: la séparation ne leur prépare pas que des tribulations. Tout d'abord, l'Eglise recouvrera la liberté de placer à leur tête les ministres de son choix. Il a souvent suffi qu'un prêtre prît à cœur ses obligations, qu'il travaillât avec zèle et succès à faire le bien autour de lui, qu'il devînt populaire dans une paroisse par les services rendus, pour qu'on refusât de l'agréer à un poste plus important. Avoir fondé et entretenu une école libre, créé un patronage ou un syndicat agricole, censuré même avec mesure les abus ou les scandales qui démoralisent une population, moins encore, avoir déplu aux meneurs politiques d'un canton, avoir été victime d'une dénonciation calomnieuse que l'autorité civile n'a pas même pris la peine de contrôler, alors que parfois les tribunaux n'ont pas pu se dispenser de condamner le calomniateur, il n'en a pas fallu davantage pour empêcher un prêtre d'occuper un poste dans lequel il

1. HKMMK.ri, Polili(jue religieuse, p. 8. •2. Enchiridion, XI.

aurait fait grand bien. L'administration diocésaine pourra désormais faire les nominations sans autre souci que celui du plus grand intérêt des paroisses. Du même coup, elle sera délivrée de ces exigences injustifiées qui réclamaient, sous peine de suppression de traitement, le transfert d'un desservant d'une paroisse dans une autre.

L'Eglise de France jouira enfin d'une liberté plus que jamais nécessaire, à supposer qu'au mépris de tous les droits et de tous les engagements, l'État ne revienne pas en arrière pour ressaisir un pouvoir dont l'abandon doit coûter à son ingérence universelle. Si le pape le juge à propos, on pourra alors appliquer librement en France les règles canoniques sur le concours pour la nomination aux cures, sur l'inamovibilité des curés et sur le fonctionnement normal des officialités diocésaines, qui assurera à tous les prêtres les garanties que l'Eglise a entendu leur ménager. L'évêque n'aura plus les mains liées pour créer des paroisses, supprimer celles qui sont devenues inutiles, diviser celles dont la population est excessive, fonder des centres religieux partout où la nécessité l'imposera et où les ressources le permettront. Chaque paroisse pourra s'administrer sans autre souci que celui des règles formulées par l'Eglise, avec la loyauté, la régularité et la prudence indispensables dans l'emploi des fonds fournis par les fidèles.

C'est de ces derniers, en effet, que dépendra en grande partie le sort de la paroisse. Appelés à prendre désormais une part plus directe et plus onéreuse à son entretien, ils se rendront mieux compte de ses besoins et de son fonctionnement, ils s'intéresseront

davantage à sa prospérité, ils apporteront plus de zèle dans la pratique et la défense de leur religion. Il en résultera une union plus intime entre les catholiques et leurs prêtres. On pourra dire alors des paroisses françaises ce que larchevêque de New- York, M^"" Corrigan, écrivait des paroisses américaines : « Nous dépendons, pour notre pain quotidien, de semaine en semaine, delà charité des fidèles. Jusqu'à présent la Providence de Dieu et la générosité du peuple ne nous ont jamais fait défaut. Ce système a ses avantages, sans doute, mais il est précaire. Son grand avantage, à mon sens, c'est qu'il unit étroitement ensemble le prêtre et le peuple; c'est que, grâce à lui, tous prennent intérêt au progrès de la religion. Quand un homme fait des sacrifices pour sa religion, il s'y attache, il est plus disposé à y conformer sa vie. A ce point de vue, notre système est incontestablement bon. De plus, il rend le clergé, jusqu'à un certain point, dépendant du peuple, et dès lors crée un nouveau lien entre l'un et l'autre. Il en résulte un bien spirituel pour les prêtres; ils deviennent plus circonspects et plus attentifs envers ceux de qui ils reçoivent leur subsistance '. »

Dans quelles conditions la paroisse de demain sera-t-elle organisée pour parer aux inconvénients du nouveau régime et profiter de ses avantages? Il faudrait, pour le dire, connaître par le détail la nature des événements qui vont se dérouler. Quelle mesure de liberté sera laissée à l'Église de France? Jusqu'à quel point sera restreint pour elle le droit naturel d'acquérir et de posséder? Quelles entraves seront

i. De Meaix, UEgUsc catholique et la liberté aux Éluls-Uni*t Poris, 1893. p. 2ol.

mises à l'indépendance de son gouvernement intérieur? Que tenteront les législateurs avec leurs lois, les ministres avec leurs décrets, pour porter atteinte à sa constitution essentielle et attribuer aux fidèles des prérogatives qu'elle ne saurait accorder qu'à ses prêtres? Quelles facilités seront ménagées à l'introduction du schisme ou du trouble dans l'organisation paroissiale^ ? Par-dessus tout, quelles seront les décisions du souverain Pontife, chef de lÉglise universelle? Que réprouvera-t-il et que tolérera-t-il dans l'œuvre d'une législation malveillante? Quelles mesures seront arrêtées par les évêques d'accord avec lui, pour assurer la vie des paroisses de France? Autant de questions auxquelles le temps et les événements permettront de répondre.

On peut cependant prévoir en toute assurance que la paroisse aura à souffrir, comme il arrive nécessairement dans toute transformation un peu brusque imposée à un organisme vivant, mais qu'elle ne périra pas plus que le catholicisme lui-même. Les règles qui présideront à sa reconstitution seront partout les mêmes quant à l'essentiel; mais l'application variera selon les milieux. La même formule ne peut servir aux paroisses si catholiques de Bretagne et aux paroisses indifférentes de la Bourgogne ou de la Beauce; autres seront les méthodes à préconiser dans le Nord ou dans l'Est, où les esprits sont plus calmes et plus sérieux, autres celles qui conviendront au Midi, où les passions sont plus vives

1. On peut être assure que l'Église ne tolérera, à aucun prix, une organisation schismatique de la paroisse. L'exemple de ce qui s'est passé à la Révolution permet d'espérer que les vrais catholiques ne s'y prêteront pas davantage.

et les âmes plus accessibles aux influences successi- * ves. Il serait donc peu sage de vouloir fondre toutes les paroisses dans le même moule ; chacune gardera sa physionomie telle que l'ont composée son histoire, ses traditions et les mœurs locales. La meilleure méthode est celle qui répondra le mieux aux habitudes de chaque région et permettra d'assurer plus efficacement la perpétuité et la prospérité de la paroisse.

11 faut compter ensuite que, suivant sa loi ordinaire, rÉglise sacrifiera tout au plus grand bien des âmes. En conséquence, toutes les concessions compatibles avec ce plus grand bien seront consenties par le pape vis-à-vis de la France, par Tévêque dans son diocèse, par le curé dans sa paroisse. Il ne s'agira donc ni de représailles à exercer contre des pouvoirs injustes, ni de rancune à manifester contre des adversaires déloyaux, ni d'abandon religieux à infliger à des populations dont l'apathie ou l'hostilité ont autorisé l'œuvre néfaste des législateurs. Le clergé de France n'a point connu de pareils sentiments au lendemain de la Révolution ; il ne les connaîtra pas davantage au lendemain de la séparation. Salus populi^ suprema lex^ voilà la seule maxime dont l'Évangile lui permet de s'inspirer. Il le fera d'autant plus volontiers qu'il n'attend rien de la reconnaissance des hommes et que la récompense qu'il s'efforce de mériter lui est réservée ailleurs ({u'ici-bas.

La part que l'Etat devra nécessairement abandonner dans l'administration des intérêts temporels de la paroisse sera dévolue aux paroissiens eux-mêmes. Ce sera un retour à l'organisation qui existait sous

Fancien régime. Alors, comme nous l'avons vu, l'administration temporelle de la paroisse était confiée, sous la présidence du curé, à des marguilliers ou fabriciens qui réglaient les affaires courantes, et à l'assemblée de paroisse. Cette dernière comprenait toutes les personnes notables ; au moins deux fois l'an, elle s'occupait des intérêts généraux de la paroisse, examinait les comptes et pourvoyait aux dépenses extraordinaires. Une assemblée de paroisse fonctionne encore dans certaines localités de la Suisse. Le conseil des fabriciens et l'assemblée de paroisse, q-uelque nom qu'on leur donne désormais, auront leur rôle indiqué dans la nouvelle organisation. Les laïques auront le droit d'être entendus, puisque l'entretien du clergé et de l'église pèsera sur eux, et ils rendront grand service, à condition qu'ils ne fassent pas de leur générosité un titre à outrepasser les droits que l'Église leur reconnaît volontiers. « Le Saint-Esprit a établi les évêques pour gouverner l'Eglise de Dieu », dit saint Paul ', et, sous l'autorité des évêques, ce sont les curés qui ont mission de gouverner la paroisse. Cet ordre ne pourrait être transgressé sans mettre en péril la constitution même de l'Église, et celle-ci ne tolérerait pas des empiétements qui rendraient impossible l'accomplissement de sa tâche -. « Mais la crainte des laïques ne doit

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